Le paradigme du vol des oies sauvages

Les plus avancés investissent chez leurs voisins moins développés. - le 22/04/2004

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En entérinant l'appartenance de huit pays d'Europe centrale et orientale (Peco) à l'Union européenne (UE), le prochain élargissement est emblématique de la réunification du continent européen. Economiquement parlant, il apparaît comme l'aboutissement d'un double processus d'intégration, à l'oeuvre depuis quinze ans. A l'intégration formelle, symbolisée par les accords d'association passés et les prochaines adhésions, s'ajoute l'intégration de facto, via les diverses formes de relations économiques (échanges, investissements étrangers, sous-traitance...). L'interpénétration des réseaux productifs et commerciaux est et ouest-européens qui en a résulté n'incite pas à attendre des bouleversements flagrants, au-delà des effets liés à l'approfondissement du marché unique.
En effet, l'ouverture des Peco en 1989, en élargissant la périphérie de l'UE, a permis aux firmes ouest-européennes d'exploiter les différences de coûts de production et d'accéder à de nouveaux marchés à fort potentiel de croissance. Certaines localisations ont été privilégiées en fonction de liens de proximité : la préférence générale pour l'Europe centrale, incontestée dans le modèle " allemand " (Allemagne, Autriche, Pays-Bas), laisse une place non négligeable aux pays balkaniques dans le modèle " latin " (France, Italie) et se partage avec les Etats baltes dans le modèle " scandinave " (Suède, Danemark, Finlande). La nouvelle division du travail mise en place à l'échelle du continent a conduit les firmes de l'UE à réaliser des gains de compétitivité et à mieux résister à la concurrence internationale. Symétriquement, ces changements peuvent être considérés comme à la source du développement des Peco. Suivant le paradigme du vol des oies sauvages, qui explique le développement par l'interaction entre une économie développée et une région proche en développement, ils se développent grâce à l'apprentissage réalisé via leurs relations avec l'UE, Allemagne en tête. L'émergence de nouvelles spécialisations va dans ce sens. Qui plus est, les Peco les plus avancés (Hongrie, République tchèque) deviennent investisseurs chez leurs voisins moins développés, où les coûts du travail sont plus faibles.
En contribuant ainsi à leur développement, le processus d'intégration de facto réduit la distance économique séparant les Peco de l'UE et abaisse le coût de leur adhésion. A cet égard, le prochain élargissement sanctionne le succès des réformes en intégrant d'abord les Peco les plus " vertueux ", ceux qui ont le mieux réussi en termes de stabilisation macro-économique, d'ajustement micro-économique et de mise en place des institutions de marché. Ce processus d'adhésion différenciée soulève la question de la fragmentation de la région centre et est-européenne, au détriment des Peco dont l'adhésion est prévue plus tardivement, voire non envisagée (Balkans et partie européenne de la CEI). Sur la base de leurs avantages essentiellement en termes de coût du travail, vont-ils se trouver pleinement confrontés à la concurrence des pays en développement - de la Chine notamment - et aux barrières de l'UE aux échanges de produits sensibles ? Ou leur attractivité va-t-elle se renforcer vis-à-vis des firmes de l'UE, nouveaux entrants compris, impulsant le scénario de développement enseigné par le paradigme du vol des oies sauvages ?
Fabienne Boudier-Bensebaa, maître de conférences en économie à l'université de Paris XII-Val-de-Marne

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