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L'Usine Agro

Le marché de Rungis, garde-manger de l'Europe, fête ses 50 ans

Esther Attias , , , ,

Publié le

Reportage Le marché d'intérêt national de Rungis fête ses cinquante ans le dimanche 3 mars. A sept kilomètres de la capitale, il nourrit un Français sur quatre et sert les tables des plus grands chefs. Retour sur une success story nationale qui exporte ses denrées et son modèle logistique aux quatre coins du monde. 

Le marché de Rungis, garde-manger de l'Europe, fête ses 50 ans
Les fruits et légumes représentent 70% de l'activité alimentaire du marché de Rungis.
© Marché de rungis

A 4 heures 45 du matin, les poissonniers remballent déjà leurs marchandises. Maquereaux tigrés, thons irisés, homards frémissants et coquillages en palettes s’étalent encore à perte de vue dans le pavillon de la Marée. Dans cette halle de 28 000 hectares, aussi vaste que quatre terrains de foot, le coup de feu est à 2 heures du matin. Dans les travées, des camionnettes attendent les cargaisons avant de se diriger aux quatre coins de l’Europe.

Plus loin, les grossistes traitent des prix des marchandises avec leurs clients autour d’un café au bar de l’Océane, le troquet de la halle maritime. Car si le marché de Rungis est à l’avant-garde des tendances alimentaires et abrite même une pépinière de start-up, le cinquantenaire a gardé ses habitudes de vieux commerçant parisien, du temps que le marché occupait les Halles, au cœur de la capitale. Il négocie de gré à gré.

Cinquante ans après son déplacement à sept kilomètres au sud de Paris et à quelques encablures de l’aéroport d’Orly, le marché d’intérêt national (MIN) de Rungis est le premier marché B to B de produits frais d’Europe. Il fournit les garde-mangers des restaurateurs, des détaillants, des marchés au vent et même quelques enseignes de la moyenne et grande distribution. Près de 3 millions de tonnes de marchandises transitent annuellement sur la place.

Les fruits et légumes représentent 70 % de l’activité alimentaire du marché. Les produits carnés (16 %), les produits laitiers, d’épicerie fine et d’alimentation générale (9 %) et les produits de la mer (5 %) complètent son offre. Sans oublier la halle dédiée à l’horticulture où 1,4 million de fleurs coupées et 350 000 plantes en pot s’épanouissent toutes les semaines.

Les 234 hectares du MIN de Rungis vus du ciel

Le tout a généré au MIN un chiffre d’affaires de 9,4 milliards d’euros en 2017, tiré à parts égales par les grossistes sur le carreau et par les activités logistiques (stockage, transports, etc.). Un chiffre comparable à celui de Pernod Ricard, soit 0,3 % du PIB français.

C’est la Semmaris, société foncière chargée de l’exploitation du marché et de la location des murs, qui orchestre avec doigté la vie bouillonnante des lieux. Elle loue ses espaces à une trois-centaine de grossistes et aménage les infrastructures, tout en assurant l'accueil et la sécurité des usagers. Son actionnariat rassemble l’Etat (33,34 %), le Crédit Agricole Assurance (33,34 %), qui a repris les parts d’Altarea Cogedim, la Ville de Paris (13,19 %), le département du Val-de-Marne (5,60%), la Caisse des Dépôts et Consignations (4,6%) et les représentants des professionnels et des salariés (9,93 %).

Un déplacement souhaité de longue date

La success story du MIN de Rungis était loin d’être écrite. Depuis les années 1850, la question du déménagement du marché des Halles de Paris est abordée plusieurs fois sans être résolue. Les dix pavillons de métal et de verre conçus par Victor Baltard sous l’autorité du Baron Haussmann sont sales, vétustes et pleins à craquer. Le commerce illicite se développe. La circulation dans le quartier est un enfer.

Les Halles de Paris dans les années 1950

En 1959, un comité interministériel sous la direction du premier ministre Michel Debré signe le transfert des Halles à l’extérieur de Paris. La ville de Rungis est préférée à Valenton pour sa proximité avec les axes de transport routiers, ferroviaires et aériens, et les grands espaces disponibles à la construction. Quelque 234 hectares d’entrepôts flambants neufs, de halles et d’artères de circulation sont aménagés – soit une superficie supérieure à celle de la principauté de Monaco – quand les halles parisiennes se concentraient sur une dizaine d’hectares.

2 000 camions sur l'A6

On l’appela "le déménagement du siècle". Dans la nuit du 28 février au 1er mars 1969, une noria de 2 000 camions – soit 8 000 tonnes de marchandises, 6 000 mètres cubes de mobilier et 7 000 employés – emprunte l’autoroute A6. L’opération, qui donnait des sueurs froides aux dirigeants, fut accomplie en quelques heures. Et le ventre de Paris se vida.

Les débuts ne furent pas gaillards. Dans les années 1970, fragilisé par l’émergence de la grande distribution, il peine à trouver sa clientèle des deux côtés de la chaîne, tant chez ses clients que chez ses producteurs. Car les Carrefour, Leclerc et autres enseignes lui chipent des parts de marché tout en passant des contrats avec des fournisseurs locaux. Le marché de Rungis riposte en misant sur la qualité. L’Etat accompagne cette transformation en investissant une trentaine de millions d’euros par an entre 1995 et 2010.

Aujourd’hui, les plus de 1 200 entreprises et 12 500 salariés du MIN alimentent 20 millions de consommateurs, principalement en Île-de-France. Un Français sur quatre se nourrit via Rungis. Signe du succès de l’entreprise : 97% de l’espace disponible est occupé. L’acheteur mal avisé en aurait le tournis. Entre les centaines de carcasses de bœufs et de veaux suspendues à des crochets dans la halle des produits carnés, les étalages regorgeant de fruits et légumes sur des milliers de mètres carrés, les étagères à fromages où comtés, Appenzeller et autres merveilles s’entassent à perte de vue dans les galeries BOF (beurre, œufs et fromage), il faut savoir se diriger parmi les 300 000 références.

Rungis est devenu "un cahier des tendances", comme le qualifie le PDG de la Semmaris, Stéphane Layani, où l’on scrute le boom récent de la consommation de l’avocat, de la poire caviar ou de la rose rouge.

A l'intérieur du pavillon dédié à l'horticulture

S'adapter aux nouveaux modes de consommation

Le MIN a su s’adapter aux nouvelles formes de consommation. "Le remodelage des dernières années des habitudes de consommation autour du bio, du local et le développement du numérique ont donné une attractivité nouvelle au marché", explique Stéphane Layani.

En 2015, ouvre le pavillon D6, avec ses 5 600 m² dédiés au bio. Une halle aux produits d’épicerie fine et de luxe, où les commerçants s’approvisionnent en truffes, caviar et champagne, est sortie de terre en 2013. En 2020, une nouvelle halle consacrée au porc sera livrée pour accompagner les producteurs dans la montée en gamme de cette viande.

La logistique, enfin, porteuse de 50 % des revenus du marché, demande de l’innovation. D’ici cinq ans, la Semmaris projette de réhabiliter 220 000 m² de bâtiments et d'augmenter sa surface de 44 000 m². Les activités de stockage, de mûrissement des fruits et légumes et de transports sont aussi en jeu. D'autres investissements portent sur "la logistique du dernier kilomètre", coûteuse en gaz polluants et en deniers, qui mutualise intelligemment les camions de livraison pour et depuis Rungis sans nuire à la fluidité des routes alentours.

Le PDG mise aussi - et surtout - sur les potentialités de la transformation numérique. Il a installé Rungis & Co, un incubateur de start-up dédié aux innovations dans la chaîne alimentaire. Des réussites comme Califrais, qui livre les restaurateurs en temps record, et Eco2PR, qui recycle le polystyrène, en sont déjà issues. Son nouveau bébé ? "Une marketplace numérique de produits frais où les grossistes et leurs clients pourront échanger en ligne", espère-t-il. Lancée fin 2018, elle propose déjà 2 500 produits. Le tout s’inscrit dans un plan décennal lancé en 2015, "Rungis 2025", impliquant 1 milliard d’euros d’investissements repartis entre la Semmaris et ses locataires.

Le défi du Brexit

Mais les défis à relever au cours des prochaines années demeurent importants. L’exportation concerne 10 % des produits qui transitent par le MIN. Avec la Belgique, le Royaume-Uni et plus particulièrement Londres figurent parmi les premières destinations. "Le Brexit posera problème au niveau des droits de douane et de la barrière de la sécurité sanitaire. A court terme, il y aura un choc", s’inquiète Stéphane Layani.

Pour relever le gant de l'international, le PDG entend bien exporter le modèle du MIN. Un contrat porteur de 600 à 800 millions d'euros de travaux pour la création d’un marché de gros de produits frais a été signé avec Moscou. En janvier, Stéphane Layani accompagnait le président Emmanuel Macron en Egypte pour initier une mission de conseil pour un éventuel marché au Caire. Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Vietnam, les Philippines et la Hongrie figurent aussi sur sa liste.

Mais l’image de Rungis mérite d’être soignée sur le territoire national. "Nous réfléchissons à développer des flagship B to C à Paris", soit des lieux où seraient représentés des produits venant directement du MIN, "pour que les consommateurs puissent faire leurs courses ‘à Rungis’ mais dans leur quartier", s’enthousiasme le PDG. Pour Rungis, ce serait un retour aux sources.

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