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L'Usine de l'Energie

Le Japon sans l'atome

Manuel Moragues ,

Publié le , mis à jour le 09/03/2012 À 16H43

Enquête En seulement un an, depuis le séisme qui a frappé le pays, le Japon a arrêté la quasi-totalité de ses réacteurs nucléaires. La mobilisation exceptionnelle de la société japonaise a permis de faire face à la pénurie d'électricité. De quoi transformer la catastrophe en renaissance ?

Le Japon sans l'atome © D.R.

Ce que l'Allemagne veut faire en dix ans, le Japon l'aura réalisé en quasiment une année ! L'archipel devrait être sorti du nucléaire à la fin du mois d'avril. Une sortie brutale, qui a vu la troisième économie du monde réussir à se passer d'une énergie qui lui apportait plus d'un quart de son électricité. La mobilisation exceptionnelle de la société japonaise qui a permis cet exploit sera de nouveau mise à l'épreuve cet été. Mais au-delà, et quelles que soient les décisions du gouvernement sur le nucléaire, le Japon a mis la gestion optimisée de l'énergie au cœur de sa renaissance.

Ce bouleversement du système électrique japonais est d'autant plus impressionnant qu'il n'a pas été décidé par le gouvernement. En lui-même, le séisme et le Tsunami géant du 11 mars 2011 n'ont causé directement la fermeture que d'une quinzaine de réacteurs sur les 54 que compte l'archipel. La plupart des autres réacteurs ont fermé pour des opérations de maintenance périodiques ou des inspections de sécurité. Seulement voilà, ils n'ont jamais redémarré : les gouverneurs des préfectures (l'équivalent de nos départements) hébergeant les centrales ont relayé l'opposition populaire au nucléaire en refusant l'un après l'autre de relancer les réacteurs.

Le parc actif s'est  réduit comme peau de chagrin : 16 réacteurs encore disponibles en juillet, 11 en novembre, 7 en décembre, 2 aujourd'hui, qui doivent fermer d'ici à la fin avril. A l'approche de l'été, où la demande d'électricité est la plus forte avec les climatiseurs qui tempèrent les 35 à 40°C étouffant de l'archipel, plus un seul électron japonais ne viendrait alors du nucléaire. Dans cette hypothèse, le gouvernement prévoit un déficit d'électricité de 9%. Et compte sur la mobilisation de la société japonaise pour surmonter la pointe estivale.

Prise de conscience nationale

Les Japonais ont fait leurs preuves au cours de l'été 2011. Le Japon a passé cette période critique sans black-out ni délestage en vivant au rythme du "setsuden", l'économie d'énergie. "Nous avons demandé aux citoyens et aux entreprises de réduire leur consommation d'électricité de 15%", raconte Susumu Katoaka, conseiller commercial à l'ambassade japonaise de Paris. La mobilisation a été générale, emmenée par des campagnes de communication tous azimuts. Climatisation à 28°C, distributeurs de boissons réfrigérées arrêtés, éclairage minimal, escalators stoppés, ascenseurs bloqués… Tout watt était bon à prendre !

Parallèlement, "les électriciens japonais ont mis en place un impressionnant programme de gestion de la demande d'électricité pour réduire les pics de consommation", raconte Laszlo Varro, chef de la division marchés de l'énergie, du gaz et du charbon à l'Agence internationale de l'énergie (AIE). "Des représentants de l'électricien tokyoïte Tepco sont venus nous voir dès avril pour étudier comment nous gérons les pointes et les délestages, raconte Marc Boillot, conseiller du président d'ERDF. Avec leur réseau extrêmement performant, ils ne connaissaient pas les délestages et ils étaient très inquiets."

Les industriels ont été en pointe sur le sujet. Confrontés à l'obligation de réduire de 15% leur consommation durant les jours ouvrés, ils ont chamboulé leur organisation. Bon nombre d'entre eux, dont les constructeurs automobiles, ont fermé deux jours en semaine et travaillé le week-end. Hitachi a opéré ses usines en rotation, Honda a transféré la production de ses vans dans l'ouest du pays, le géant de la grande distribution Aeon a décalé d'une heure ses horaires d'ouverture… Au final, "les régions les plus contraintes ont réalisé près de 20% d'économie d'énergie", se félicite Susumu Katoaka. Et les industriels ont réussi à préserver leur production.

Il n'y a plus qu'à recommencer cet été ? Voire ! "La situation sera plus difficile : il manque 12 gigawatts de capacité de production par rapport à l'été 2011", prévient Laszlo Varro, de l'AIE. Les centrales à énergies fossiles remises en marche par les électriciens n'ont compensé qu'une faible partie de la production nucléaire. Dotée de nombreux réacteurs, la région de Kansaï, épargnée durant l'été 2011, pourrait connaître un déficit d'électricité de 20%. Les industriels ont averti qu'ils ne disposaient plus de marge de manœuvre à moins de réduire leur production et menacent de délocaliser leur production. Déjà échaudés par une augmentation de 17% des tarifs de l'électricité en janvier pour cause de recours accru aux hydrocarbures, ils en appellent à la réouverture de centrales avant l'été.

Un nouveau plan énergétique pour 2030

En face, l'opposition des autorités locales n'est pas le seul obstacle. La Commission nationale de sécurité nucléaire a réitéré le 20 février sa demande de voir réalisés des tests d'endurance plus poussés pour évaluer la sécurité des centrales. La balle est dans le camp du gouvernement, qui pourra cependant difficilement passer en force dans un pays privilégiant le consensus et qui reste traumatisé par la catastrophe de Fukushima.

Le gaz et le pétrole en bouche-trou… coûteux
Le Japon n'a pas eu le choix face à la chute brutale de production d'électricité nucléaire qui a suivi le séisme. En exploitant au maximum les centrales au charbon, au pétrole et au gaz et en remettant en marche les vieilles centrales thermiques qu'avait déclassées le nucléaire, les électriciens de l'archipel ont pu injecter 4 à 5 gigawatts dans le réseau. Soit environ 15% de la capacité jusqu'alors utilisée du parc nucléaire. Cette compensation très partielle accroît la dépendance japonaise aux hydrocarbures, qui généraient déjà plus de 60% de la production d'électricité du pays. Surtout, elle ajoute quelque 30 milliards de dollars par an à la facture énergétique, selon l'Agence internationale de l'énergie. Une charge qui a largement contribué au déficit commercial du Japon en 2011. Le premier depuis plus de 30 ans.
L'avenir du nucléaire japonais devrait être décidé cet été : le gouvernement devrait alors présenter le nouveau plan énergétique à horizon 2030. Si l'on en croît le discours de politique générale du Premier ministre Yoshihiko Noda, en septembre, la part du nucléaire dans le mix énergétique sera "réduite autant que possible". De plus récentes déclarations de M. Noda, dans lesquelles il reconnaissait qu'il "serait difficile de construire de nouvelles centrales", ont été interprétées par certains observateurs comme l'annonce d'un abandon progressif du nucléaire. Quoi qu'il en soit, le nouveau plan devrait représenter un virage à 180° par rapport au précédent plan de l'été 2010, qui prévoyait un doublement de la part du nucléaire d'ici à 2030.

La société japonaise s'est déjà engagée dans ce virage. Le développement des énergies renouvelables, solaire en tête, était à l'ordre du jour, il s'accélère. Les projets de méga-centrales solaires se multiplient. Le nombre d'installations a bondi de 30% en 2011 selon l'AIE et Sharp, le leader japonais des panneaux solaires, se frotte les mains. L'adoption à l'été 2011 d'un système de tarifs de rachat de l'électricité d'origine renouvelable provoque la ruée d'entreprises de tous horizons vers le solaire, l'éolien et la géothermie.

Surtout, face à la pénurie d'électricité, "il y a eu une prise de conscience des Japonais sur la nécessité de consommer l'énergie de façon plus intelligente", témoigne Paul De Oliveira, le directeur du bureau UbiFrance d'Osaka. Et la créativité des entreprises a été visiblement stimulée : Toshiba a commercialisé une télévision équipée d'une batterie permettant de décaler la consommation d'électricité aux heures creuses. IHI a présenté un générateur d'électricité à turbine à gaz tenant dans la main. Nissan et Mitsubishi Motors ont développé un système permettant aux batteries de leurs véhicules électriques d'alimenter les bâtiments. Panasonic et Toshiba ont eu du mal à produire assez de leurs piles à combustibles permettant d'alimenter en électricité et de chauffer les habitations à partir de gaz naturel.

Du côté des autorités, le gouvernement a décidé d'accélérer le déploiement des compteurs communicants, la municipalité de Tokyo a lancé un projet de pilotage des consommations électriques des bâtiments de ses quartiers d'affaires pour s'adapter aux contraintes du réseau. "Il y a une sorte d'effervescence autour de l'efficacité énergétique", confirme Philippe Bardol, directeur d'UbiFrance au Japon.

Les grands groupes de l'archipel structurent cette effervescence autour des "smart cities", ces réseaux intelligents à l'échelle d'une agglomération qui visent à gérer de manière optimale le système électrique, de la production à la consommation, en faisant la part belle aux énergies renouvelables. La reconstruction des zones dévastées par le tsunami passera par ces "smart cities", mais pas seulement. Toshiba prévoit de participer à plus de vingt projets de "smart cities" dans le monde et entend doubler ses revenus dans cette activité d'ici à 2015, à plus de 8 milliards d'euros.

"Après plus d'une décennie de stagnation politique et économique, la catastrophe de Fukushima pourrait être l'occasion d'une renaissance du Japon, espère Susumu Katoaka. La contrainte énergétique a toujours été dans notre histoire un catalyseur de nouvelles innovations technologiques." Le Japon est déjà un champion de la sobriété énergétique. Difficile de ne pas prendre ses ambitions au sérieux.

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