Le gouvernement joue l'épreuve de force

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Face aux pressions de la rue, Jean-Pierre Raffarin avance bille en tête. Et mise sur le soutien du secteur privé pour désamorcer le conflit.

Droit dans ses bottes ! Les quelque 360 000 à 730 000 manifestants qui ont défilé dimanche pour dire « non » à sa réforme des retraites n'entame pas la détermination de François Fillon, qui présente son projet de loi en Conseil des ministres ce 28 mai. « Nous irons jusqu'au bout », clame haut et fort le ministre des Affaires sociales. En clair : pas question de céder au diktat de la rue, malgré les menaces de blocage avec les préavis de grève déposés par les syndicats de la SNCF et de la RATP à partir du 2 juin.

Le bras de fer est donc engagé. Un comble pour le gouvernement qui pariait sur le dialogue social et la maturité des Français pour faire oublier le cuisant échec d'Alain Juppé huit ans plus tôt ! Au lieu de cela, c'est un printemps 2003 aux allures de décembre 1995 qu'il doit affronter. « Si le gouvernement ne lâche pas du lest, on risque d'entrer dans une crise dure, longue et plus grave qu'en 1995 », prédit Jacques Capdevieille, directeur de recherche au Centre d'études de la vie politique française (Cevipof).

Comment en est-on arrivé là ? Le ministre des Affaires sociales a sous-estimé le ras-le-bol des fonctionnaires. L'allongement de la durée de leurs cotisations, de 37,5 à 40 ans en 2008, n'est qu'un de leurs motifs de mécontentement. Depuis quelques mois, beaucoup ont l'impression que le gouvernement s'acharne sur eux : fin des emplois-jeunes, réduction drastique des effectifs dans les prochaines années, régionalisation des personnels techniques dans l'Education nationale... « Face à l'accumulation de mesures, le ressentiment, masqué par la cote de popularité de Jacques Chirac lors de la guerre en Irak, rejaillit aujourd'hui », analyse le chercheur.

L'autre erreur du gouvernement, c'est d'avoir pensé éviter le blocage de 1995 en écartant les régimes spéciaux de son projet. Mais les syndicats des entreprises publiques ont bien compris qu'ils n'échapperaient pas à un alignement de leur statut. Le privé n'est pas non plus complètement convaincu de la légitimité de la réforme. Même si elle ne les touchera pas tout de suite, les salariés savent qu'ils devront travailler plus longtemps d'ici à 2012 (41 ans de cotisation) et 2020 (41,75 ans) pour avoir une retraite à taux plein. Des hausses de cotisations sont prévues dès 2006 (+ 0,2 point), voire en 2008 et jusqu'en 2020 (+ 3 points) si le chômage ne baisse pas à 5 %. Bref, alors que les effets de la réforme Balladur ne sont pas encore digérés, l'horizon n'est pas brillant.

Le ralliement de la CFDT n'est pas d'un grand secours

Le gouvernement pensait pourtant convaincre sans trop de difficultés l'opinion du bien-fondé de son projet, présenté comme le seul « réaliste » pour sauver des régimes lourdement déficitaires (43 milliards de déficit cumulé en 2020, selon le Conseil d'orientation des retraites). Dans ses négociations avec les syndicats, il n'a donc pas fait de concessions à la CGT. François Fillon a exclu d'emblée toute idée d'élargissement de l'assiette des cotisations ou de taxation des profits des entreprises, chères à la centrale de Bernard Thibault. Pas étonnant que celui-ci soit désormais son adversaire le plus redoutable, d'autant que sa base, très remontée, le pousse à durcir le ton.

Dans cette épreuve de force, le quitus de la CFE-CGC et de la CFDT n'est pas d'un grand secours. Le ralliement de la CFDT s'est vite révélé un cadeau empoisonné tant les réactions sont vives au sein de la centrale cédétiste. « La confédération n'a pas respecté la plate-forme définie avec les autres syndicats. Nous ne la suivons pas et nous nous mobiliserons jusqu'au bout pour faire barrage au projet Fillon », martèle Daniel Richter, membre du bureau exécutif de la métallurgie parisienne CFDT. Le clivage entre la base et la direction, accusée d'avoir signé dans la précipitation et sans concertation, est profond. « Les militants sont très attachés à la démocratie syndicale, observe Jacques Capdevieille. François Chérèque se retrouve dans la même situation que Nicole Notat en 1995, avec le charisme en moins. »

Pour désamorcer le conflit, le gouvernement cherche à liguer le privé contre le public, montré du doigt pour son refus d'aligner les deux régimes. Surtout, il communique tous azimuts, tente de faire de la pédagogie pour conquérir l'opinion publique en vue des débats parlementaires qui débuteront le 10 juin. Dans le camp des partisans, comme dans celui des opposants, c'est désormais la bataille des mots, chacun accusant l'autre de désinformation. Mais Jean-Pierre Raffarin dispose d'une arme redoutable : le 49-3. Dans son discours de politique générale, il prévenait d'ailleurs qu'il n'hésiterait pas à engager la responsabilité de son gouvernement pour passer en force. Conscient que l'échec de la réforme des retraites sonnerait aussi le sien.

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