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"Le développement industriel du Maroc ne met pas l'emploi au cœur de sa stratégie" selon l'économiste Noureddine El Aoufi

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Entretien Professeur d'économie à l'Université Mohammed V de Rabat, où il dirige le Laboratoire économie des institutions et développement (LEID), Noureddine El Aoufi revient pour l'Usine Nouvelle en ce jour de 1 er mai sur la situation du marché du travail eu Maroc et en situe les enjeux.

Le développement industriel du Maroc ne met pas l'emploi au cœur de sa stratégie selon l'économiste Noureddine El Aoufi
Noureddine El Aoufi est professeur d'économie à l'Université Mohammed V de Rabat.
© DR

L'Usine Nouvelle : Quel bilan social posez-vous sur le Maroc à la veille de la fête du travail ?

Noureddine El Aoufi : Sur le plan social, l'industrialisation engagée par le pays va notamment permettre à terme un développement du salariat et la modernisation de l'économie. L'histoire de l'Europe montre qu'il n y a pas de modernisation sociale et économique sans développement du salariat.

Les syndicats réclament notamment des augmentations de salaire alors que le patronat y voit un frein à la compétitivité des entreprises. Qu'en pensez-vous ?

Les syndicats sont sur une position de revendication d'amélioration de la part des salaires dans le revenu par rapport au capital. La CGEM continue à vouloir contrer cette revendication en disant attention si on augmente les salaires, le Maroc va perdre des parts de marché. Dans ce discours, il n'y a pas toute la vérité.

C’est-à-dire…

Pour moi, la vérité des prix qu'appelle le patronat vaut la vérité des salaires que réclame les syndicats. Si on oblige les salariés à payer au prix du marché la bouteille de gaz, il faut compenser cela par des salaires en conséquence. D'où vérité des prix égale vérité des salaires. Les entreprises veulent aller vers la vérité des prix mais que les salaires restent au même niveau. C'est cela qui entraine des revendications salariales plus pressantes. Ce qui explique l'avantage comparatif des entreprises exportatrices marocaines ce sont les subventions. Si on les supprime, il faudra trouver des ressorts de compétitivité ailleurs. Au niveau social, les réformes engagées y compris celles de la caisse de compensation touchent non seulement les catégories les plus pauvres mais aussi des fractions importantes de la classe moyenne.

"Des chantiers importants ont été ouverts. S'ils sont louables, il manque à ces initiatives l'élaboration d'une stratégie de développement en bonne et due forme."

 

Comment le Maroc peut-il combattre ces tensions ?

Réduire les inégalités à tous les niveaux est un vaste chantier. C'est une question centrale voire une obligation majeure. Ce sont les inégalités qui plombent aujourd'hui les efforts entrepris en matière d'investissement et de développement. Pour parvenir à leur réduction, le Maroc doit notamment utiliser le levier fiscal en engageant  une profonde réforme qui va dans ce sens.

Comment sortir du dilemme qui veut que quand on augmente les salaires on devient moins compétitif ?

Si le système reste statique, effectivement toute augmentation de salaire au-delà d'un certain niveau fera fuir les entreprises qui ont délocalisé au Maroc. Il existe heureusement une nouvelle dynamique. Un certain nombre d'investisseurs étrangers recherchent de plus en plus de la qualité. Ils ont compris que même lorsqu'ils délocalisent au Maroc, ils ont besoin d'une main d'œuvre qualifiée car Ils sont soumis au respect des normes qualité. Cela contribue au changement de la donne même si les deux systèmes coexistent encore. Il y a une demande internationale qui va de plus en plus vers la qualité, c'est une opportunité que le Maroc doit saisir. 

Justement, le Maroc a engagé tous azimut plusieurs initiatives de développement. Quel regard posez-vous sur ce parcours ?  

Il y a effectivement au Maroc une inflexion dans la trajectoire économique du pays depuis l'avènement du roi Mohammed VI. Des chantiers importants ont été ouverts. S'ils sont louables, il manque à ces initiatives l'élaboration d'une stratégie de développement en bonne et due forme basée sur de nouveaux ressorts qui prennent en compte le capital humain notamment. Le plan Emergence est comme son nom l'indique un plan mais pas une stratégie. Il ne prend pas suffisamment en compte le développement des secteurs et les  relations intersectorielles comme pourrait le faire une politique d'industrialisation. Il faut pour cela un renforcement volontaire du maillage industriel à travers des liens étroits entre les branches et les secteurs.

En ciblant des secteurs, est-ce que le plan Emergence industriel ne le fait pas déjà ?

Le tissu industriel productif marocain est aujourd'hui tourné vers les marchés extérieurs mais les relations interindustrielles nationales sont insuffisantes. Il faudrait les renforcer et recentrer le système productif marocain sur lui-même.

Bio express
Professeur de l’enseignement supérieur à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales, de l'Université Mohammed V-Agdal de Rabat, Noureddine El Aoufi est notamment titulaire d'un Doctorat d’Etat en sciences économiques obtenu en 1990. Il est aussi Président de l’Association marocaine de sciences économiques (AMSE) et directeur de la revue Critique économique. Il est l'auteur de nombreuses publications  dans ses domaines de prédilection comme l'économie de l’entreprise, l'économie du travail, l'économie industrielle ou encore l'économie du développement.

 

Cela suffit-il pour avoir une stratégie de développement au sens où vous l'entendez ?

Le développement industriel du Maroc ne met pas l'emploi au cœur de sa stratégie. Le Maroc a enregistré des taux de croissance appréciables. Le volume des investissements directs étrangers a également atteint des niveaux qui montrent l'attractivité du Maroc. Ce que l'on ne mesure pas suffisamment à mon sens, ce sont les retombées faibles en emploi de ces investissements notamment publics qui doivent prendre en compte la donnée emploi. Le Maroc continue de privilégier l'emploi moins qualifié même s'il se trouve dans une phase de transition où la donne est en train de changer.

Un taux de chômage au Maroc à 9,9% vous parait-il élevé ?

L'aspect qualitatif m'interpelle plus. Au Maroc, le taux de chômage de la main d'œuvre peu qualifiée est proche du taux de chômage naturel mais il augmente en fonction de la qualification. Il faut prendre en compte le fait que plus vous êtes diplômé et plus vous avez des difficultés à trouver un emploi. Cela s'explique par le type d'industrialisation mis en vigueur et qui est demandeur de main d'œuvre non qualifiée.

Y a-t-il d'autres facteurs dont il faut tenir compte ?

Le Maroc ne fait pas suffisamment d'investissement dans le capital humain de haut niveau, dans l'enseignement supérieur, la recherche et développement et l'innovation qui reste essentielle dans une perspective de développement future. Les performances du Maroc en matière d'innovation sont faibles car elles viennent de l'extérieur. Il n y a pas un système national d'innovation en tant que tel.

La présence des filiales des sociétés du CAC40 ne contribue-t-il pas à l'amélioration de l'innovation ?

Les grands groupes privés sont plutôt tournés vers l'extérieur et font un effort limité en matière d'innovation d'autant que leur contribution reste faible à ce niveau. De mon point de vue, c'est l'Etat qui doit être la locomotive en matière d'innovation. Nous observons l'existence d'un modèle de développement à deux vitesses. Il y a d'un côté celui qui répond aux exigences du marché international et de l'autre des entreprises tournées vers le marché intérieur.

Où se trouve le problème ?

A mes yeux, c'est le marché intérieur qui doit être déterminant. Si le pays tient à renforcer ses parts de marché au niveau international, la condition sine qua none est de disposer d'un marché intérieur développé avec des entreprises dynamiques qui produisent pour le marché intérieur. Dès qu'on favorise une entreprise qui travaille pour le marché extérieur et qui n'a pas forcément besoin d'un appui de l'Etat, on affaiblit la compétitivité du Maroc. Ce sont les PME marocaines qui ont le plus besoin de cette aide.

Le tissu industriel marocain vous semble-t-il suffisamment étoffé ?

Il est en train de s'améliorer car il y a effectivement une augmentation de la part de la production industrielle dans la production nationale. Cette dynamique reste cependant insuffisante car elle ne permet pas au Maroc de consolider sa position de pays émergent avec un développement sain et cohérent.      

Propos recueillis par Nasser Djama

 

                   

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