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"Le coût de l’énergie est un facteur existentiel", pour Thierry Le Hénaff

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Entretien En concluant les Etats Généraux de la Chimie, jeudi 22 mai, le ministre de l’Economie Arnaud Montebourg a promis de "relever le défi" des coûts de l’énergie. Une urgence pour Thierry Le Hénaff, le PDG d’Arkema. Il s’est confié à L’Usine Nouvelle.

Le coût de l’énergie est un facteur existentiel, pour Thierry Le Hénaff © Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

L'Usine Nouvelle - Avez-vous le sentiment que les industriels ont été entendus dans le débat sur la transition énergétique ?

Thierry Le Hénaff - Je pense que notre message, qui est de dire : "prenons le temps et protégeons les électro-intensifs", a été écouté. Nous ne sommes pas opposés à la transition énergétique, mais il faut qu’elle soit progressive. La France a la chance d’avoir une part d’électricité d’origine nucléaire et hydraulique très importante et compétitive. Cet avantage doit être préservé et modernisé. Ce qui n’empêche pas de développer, de manière concertée, les énergies renouvelables, mais il faut que le mix énergétique soit compétitif. Le développement durable, c’est aussi la compétitivité et la préservation des emplois. Cette composante doit être ajoutée dans le débat.

Soutenez-vous l’initiative Magritte portée par Gérard Mestrallet qui dénonce l’absence de politique énergétique en Europe ?

Oui, l’Europe doit se doter d’une stratégie énergétique ! Mais en tant qu’industriels et consommateurs, nous sommes toujours attentifs aux deux niveaux : l’Europe et la France. L’Europe, c’est davantage du moyen terme. L’urgent, c’est le problème de la compétitivité de la maison France par rapport à ses voisins – notamment l’Allemagne –, mais aussi par rapport aux États-Unis. Car c’est tous les jours que nous livrons des clients à partir de notre territoire et que nous devons être compétitifs.

Les efforts de baisse des charges, le Cice n’ont pas rétabli l’équilibre ?

Ce sont des éléments positifs, mais non encore suffisants. Ces mesures représenteront pour nous environ 10 millions d’euros de baisse de charges en année pleine. Nous réalisons 10 % de notre chiffre d’affaires en France, mais nous y avons 50 % de nos installations et de nos salariés. Nous investissons chaque année près de 200 millions d’euros en France, soit la moitié de nos investissements dans le monde. Pour continuer à ce rythme, il nous faut constater des évolutions favorables en termes de compétitivité. La compétitivité est une somme d’éléments. La difficulté en France, c’est qu’il y a beaucoup de domaines sur lesquels le pays est moyennement compétitif, et le niveau de l’euro est un facteur aggravant.

Les efforts de baisse des charges et le Cice sont des éléments positifs, mais non encore suffisants

 

Le coût de l’énergie demeure un atout…

Plus maintenant. Pour une partie de l’industrie française qui est électro-intensive, le coût de l’énergie est un facteur existentiel. Or notre gaz est trois fois plus cher qu’aux États-Unis. Cet hiver, on a même réussi l’exploit d’avoir deux prix du gaz : celui du Sud de la France était certains jours bien plus cher que celui du Nord. C’est une situation abracadabrantesque !

Quant à l’électricité, c’était l’une des grandes forces de la France pendant des années. Nous n’avions peut-être pas le coût du travail le plus avantageux mais au moins nous avions cela. Or son coût a quasi doublé en dix ans : pour les électro-intensifs, il était 25 % moins cher que celui des Allemands, il est aujourd’hui devenu 25 à 30 % plus cher ! Les avancées actuelles sur Exeltium et celles sur le coût du transport vont en revanche dans le bon sens.

Une facture énergétique trop élevée est-elle un frein pour vos investissements en Europe ?

Même si, récemment, nous nous sommes davantage développés sur des lignes aval, moins consommatrices d’énergie, la facture énergétique reste un point important dans notre décision d’investissements. Autre sujet dont on ne parle pas assez : les matières premières de base. Nous avons besoin de fournisseurs compétitifs, et il est clair que l’évolution en Europe de la pétrochimie est un vrai sujet. Car il est primordial de conserver dans chaque région du monde toute la chaîne, de la pétrochimie à la chimie de spécialités.

On a le sentiment que les chimistes allemands s’en sortent mieux.

La chimie allemande est l’une des plus grandes au monde. Elle bénéficie d’un coût de l’énergie plus faible. Notre alter ego en Allemagne, de par sa taille et son introduction en Bourse, Lanxess, ou les autres grands chimistes comme BASF et Bayer bénéficient depuis longtemps d’une politique industrielle et d’une approche par filière.

En France, c’est le moment d’agir. Il y a heureusement encore des bassins dédiés à la chimie, mais rien de comparable avec l’Allemagne. Il y a la vallée du Rhône, la vallée de Seine, mais peu de vraies plates-formes intégrées. Cette évolution est sans doute le reflet d’une France moins préoccupée ces dernières décennies par la compétitivité de son territoire, de ses infrastructures et de son industrie. Plusieurs actions récentes lancées par le gouvernement sont de ce point de vue positives.

Après la cession de Kem One, le périmètre d’Arkema devrait-il changer à nouveau ?

Non, pour l’essentiel. Nous sommes dans une logique d’acquisitions. Nous prévoyions plus d’un milliard d’euros d’acquisitions sur quatre ans. Un tiers a été réalisé avec le rachat des acryliques de Jurong Chemical en Chine. Les deux tiers restants le seront dans les deux ans. Nous avons une structure financière solide et peu d’endettement.

Y a-t-il des zones géographiques que vous ciblez ?

Pour notre croissance externe, nous raisonnons plutôt par lignes de produits : nos priorités sont l’aval acrylique, et les matériaux de performance comme les polyamides de spécialités. Cela peut être en Asie, aux États-Unis, voire en Europe, chaque région du monde a son intérêt. Ce n’est pas que nous n’aimons pas l’Europe, nous y réalisons encore 40 % de nos ventes, mais notre objectif est d’atteindre d’ici moins de cinq ans l’équilibre entre cette zone, les États-Unis, et la zone Asie-reste du Monde.

Aujourd’hui les zones de croissance sont de plus en plus volatiles et cet équilibre géographique est indispensable pour une entreprise comme la nôtre, qui doit servir ses clients partout dans le monde.

Dans cet environnement concurrentiel mondialisé, avez-vous la taille critique suffisante ?

Nous sommes numéro un à numéro trois mondial sur 90 % de notre chiffre d’affaires [6,1 milliards d’euros, ndlr]. Dans la chimie, ce qui compte avant tout, c’est la taille par métiers. Nous sommes deuxième mondial dans les fluorés, troisième dans les acryliques, leader mondial dans la chimie du soufre - celle qu’on fait à Lacq et qu’on fera demain en Malaisie - et dans les polyamides. Nous avons transformé le groupe en profondeur et, même si nous restons une société de taille moyenne dans la chimie, nous n’avons jamais eu autant d’opportunités de développement dans le monde.

Vous n’êtes pas dans la situation d’Alstom alors ?

Chaque secteur est différent et chaque entreprise a sa stratégie. Notre projet, c’est de continuer à développer Arkema de manière indépendante.

Propos recueillis par Thibaut de Jaegher et Gaëlle Fleitour

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