Le coup de gueule du patron de Safran qui n’arrive pas à ouvrir deux usines en France

Porté par la dynamique du secteur aéronautique, Safran affiche des résultats financiers flatteurs. Mais son patron pointe du doigt la difficulté qu’il éprouve à investir en France.

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Le coup de gueule du patron de Safran qui n’arrive pas à ouvrir deux usines en France
Philippe Petitcolin Safran

Devinette : un industriel français qui se porte comme un charme peut-il avoir des difficultés pour ouvrir des usines en France ? Réponse : oui. C’est le cas de Safran, groupe de hautes technologies, devenu avec l’acquisition de Zodiac – effective depuis 2018 – le numéro deux mondial des équipementiers derrière l’américain UTC. Et son directeur général, Philippe Petitcolin, a profité de la présentation des résultats du groupe, mercredi 27 février, pour s’en émouvoir. "Ce n’est pas facile d’ouvrir une usine en France, il faut vraiment en avoir envie, a insisté le dirigeant. La solution de facilité serait d’investir à l’étranger, où on me proposerait des aides et où je serais accueilli à bras ouverts. J’éprouve beaucoup plus de difficultés à investir en France […]. Rien n’est fait pour aider l’industriel à investir en France. Et je ne peux pas vous confirmer qu’on y arrivera."

A l’heure où l’industrie française s’érode peu à peu face aux assauts incessants de la compétition mondiale, le pays pourrait bien passer à côté d’un investissement industriel majeur. Annoncé officiellement la première fois le 29 novembre 2018 lors d’une journée dédiée aux investisseurs, les contours de cet investissement ont été précisés par Philippe Petitcolin en ce début d’année. Le patron de Safran évoque aujourd’hui deux usines distinctes : l’une dédiée à l’impression 3D, l’autre spécialisée dans la production de pièces en carbone pour les freins carbone destinée aux avions de ligne. "L’investissement se monte au total à 300 millions d’euros et pourrait générer environ 300 emplois", a glissé le patron de Safran en aparté de la conférence de presse.

La France en balance

La situation est paradoxale. Côté Safran, dont le dernier investissement majeur en France remonte à 2014, avec l’usine de Commercy (Meuse) dédiée à la production de pièces composites pour le moteur Leap qui équipe les versions remotorisées des monocouloirs d’Airbus et de Boeing, les vents n’ont jamais été aussi porteurs. Le chiffre d’affaires du groupe s’établit à 21 milliards d’euros, soit une progression de 32% en incluant la contribution de Zodiac. Quant au résultat net ajusté, il s’élève à 1,9 milliard d’euros, en baisse par rapport à 2017 (2,3 milliards d’euros) si l’on intègre l’activité de Morpho cédée depuis, mais en hausse de 26,7% en l’excluant. Surtout, le groupe peut s’enorgueillir d’une marge opérationnelle de 13,8%, bien supérieure à des groupes tels qu’Airbus (7,9%) et Thales (10,6%). Quant au redressement industriel de Zodiac, Safran est en train de renouer la confiance avec les clients et mise sur des synergies de l’ordre de 250 millions d’euros en 2022.

Mais l’élan industriel de Safran pourrait bien ne pas passer par la case France. Le coût du travail souvent pointé du doigt, est-il en cause ? Même pas, selon Philippe Petitcolin, qui évoque davantage la complexité administrative. "Nous sommes confrontés à un ensemble de difficultés, a explicité le dirigeant. Il y a des gens de bonne volonté dans les ministères, mais dès que l’on descend dans les échelons inférieurs, régionaux, départementaux, puis les communautés de communes et les communes, on rentre dans un ensemble administratif très complexe où chacun se cantonne à ses prérogatives." Et de conclure : "Je ne vois pas d’appétit en France pour attirer les entreprises. Il y a même davantage d’appétit pour les entreprises étrangères que pour les entreprises domestiques, même si ce sont les plus belles du monde. En tant que citoyen, j'aimerai pourtant faire plus de choses en France."

Un constat d’autant plus inquiétant que l’investissement est déjà budgété et que le dirigeant est prêt à présenter le projet au conseil d’administration "dans les trois mois qui viennent". A défaut de la France, le patron pourrait jeter son dévolu pour l’usine de pièces en carbone aux Etats-Unis et en Malaisie, où il est déjà implanté pour cette activité. Quant au site spécialisé dans l’impression 3D, le Maroc semble bien positionné, alors que Thales a inauguré en septembre 2017 à Casablanca un centre d’expertise sur cette technologie. "Nous ouvrirons quoi qu’il en soit ces deux usines, nous en avons besoin", a ajouté Philippe Petitcolin. Des ouvertures de sites à l'étranger accéléreraient l'internationalisation des effectifs du groupe. L'an dernier, les salariés hors France ont été pour la première fois majoritaires: ils ont représenté 52% des 92 000 collaborateurs. Nul doute que le patron de Safran espère avec ce cri d’alarme être entendu et faire bouger les lignes.

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