Le cinéma britannique est-il un levier de puissance ?

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Le cinéma britannique est-il un levier de puissance ? © D.R.

En 2002, l’Ecole de guerre économique avait sorti un ouvrage collectif intitulé La guerre cognitive, Jean-Michel Valantin avait rédigé un article intitulé “ Shaping the mind » sur le rôle de l’influence. Il insistait sur les liens organiques extrêmement étroits entre l'exécutif politique et militaire et l'industrie hollywoodienne, source de la production de films articulés « autour de problématiques de sécurité nationale, qui expriment l'état conjoncturel du débat stratégique à un moment donné, et en popularisent les idées dominantes ». Cette inflexion déjà ancienne puisqu’elle date de la seconde guerre mondiale, est-elle l’apanage des Etats-Unis ? On peut s’interroger à ce propos sur l’évolution récente du cinéma britannique qui est à contre courant du laisser faire des années 70/80.

L’industrie cinématographique britannique a connu une période d’influence dans la première moitié du vingtième siècle. Le Royaume-Uni a tenté de protéger son industrie cinématographique lors de ses débuts, notamment avec le Cinematograph Film Act de 1927 qui imposait un quota de diffusion de films britanniques sur les écrans du pays. Cette loi avait été mise en application notamment parce que l’industrie hollywoodienne commençait à prendre son essor et à profiter du marché qu’offrait la Grande Bretagne plus que ne le faisait le cinéma national lui-même. Rappelons à ce propos l’année fatidique de 1924 au cours de laquelle aucun film ne fut produit en Grande Bretagne. Entre 1979 et 1990, Margaret Thatcher a mis fin à cette politique protectionniste. Cette décision s’est traduite par une prise croissante de parts de marché par Hollywood dans la distribution de films en Grande Bretagne, jusqu’à 90% aux années les plus négatives en matière de balance commerciale.

Le déclin de l’industrie britannique a fini par être pris en compte par les partis politiques au pouvoir en 2000 avec le lancement de l’ UK Film Council. Il s’agit d’une agence soutenue par le gouvernement dont le but est de soutenir l’industrie cinématographique britannique notamment sur les marchés étrangers. De nombreuses initiatives ont été menées dans les années 2000 pour renforcer l’essor de l’industrie cinématographique nationale et attirer les investissements étrangers (et plus particulièrement américains). Le dessein affiché du gouvernement en place était de faire de la Grande Bretagne un grand centre de production, un « Hollywood européen », qui attirerait de nombreux capitaux étrangers qui bénéficieraient à l’économie britannique. Depuis 2000, le cinéma britannique contribue à l’économie du pays en rapportant environ 4,3 milliards de livres par an.

Parallèlement à cette démarche, l’UK Film Council a aussi pour mission de développer la production nationale de films. Les industries cinématographiques font aujourd’hui face à une grande opportunité : l’ouverture des marchés, notamment en Asie. Les films britanniques doivent se positionner principalement face à Hollywood qui reste toujours aussi présent et offensif sur ce secteur. Le Japon et l’Inde sont ainsi des marchés très importants dans le monde du cinéma. Le premier est le deuxième marché mondial en termes de valeur, juste après les Etats-Unis. L’Inde constitue une grande opportunité ne serait-ce que par sa taille et l’importance du cinéma dans son territoire. La stratégie d’UK Film Council est clairement tournée vers ces types de marchés. Le Japon se trouve juste derrière les Etats-Unis et l’Europe pour l’exportation des films britanniques.Le Royaume-Uni cherche à toujours resserrer les liens avec ce marché qui ne cesse de s’agrandir. Le souhait britannique de voir son cinéma profiter de la dynamique bollywoodienne est encore plus flagrant.La stratégie d’UK film Councildans ce domaine est un indice de cette volonté, d’autant qu’elle est extrêmement complète. L’agence pour le cinéma britannique agit aussi bien dans le but de mettre en place des accords de coproduction que de diffusion. Un accord a été en 2009 pour que les écrans indiens diffusent des films britanniques, notamment indépendants, pour les publics anglophones.

Le Royaume-Uni tente depuis plus d’une dizaine d’années de rendre ses films plus compétitifs et de les commercialiser sur le marché mondial. Pour exporter, il faut s’assurer que ces films puissent attirer du public. Or, le public britannique apprécie fortement les films produits à Hollywood, notamment les blockbusters à gros budget. Il est imprégné par la culture américaine depuis le début du vingtième siècle. La plupart des films britanniques à gros budget sont fabriqués sur le format qui fait le succès du cinéma d’Hollywood. Une des raisons à cette perte d’identité du cinéma britannique tient à l’absence de prise en compte d’une culture européenne dans la définition d’une politique culturelle crédible et rentable. A l’ère de la mondialisation et des nombreux accords de coproduction, il est difficile de déterminer l’origine d’un film. Pour qu’un film soit considéré comme britannique, il doit répondre aux exigences d’un des traités bilatéraux de coproduction, de la convention européenne de coproduction cinématographique ou du test culture qui reste très flou. L’un des exemples les plus flagrants de cette perte d’identité est le film Mama Mia (dont les premiers rôles sont tenues par des actrices américaines) que l’UK Film Council est fier d’annoncer comme l’un des plus grands succès de l’année 2009 dans un de ses rapports publiés en 2009 (Film in the UK : a briefing paper).

La stratégie du Royaume Uni pour soutenir son cinéma et le diffuser dans le monde entier a obtenu de forts bons résultats économiques. En insistant sur l’aspect commercial que les films britanniques doivent posséder, c’est une partie de l’identité du cinéma britannique qui est perdue. Dans ce contexte, il est bien plus difficile de faire du cinéma un instrument d’influence. Si tant est que les films britanniques aident à exporter des normes des valeurs, ces dernières seraient probablement plus américaines que britanniques.

Claire Boudet et Christian Harbulot

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