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"Le chef a un 'permis de tuer' au bénéfice de sa collectivité", estime Guillaume Bigot, essayiste

Christophe Bys ,

Publié le

Entretien Economiste, Guillaume Bigot est auteur de la trahison des chefs (Editions Fayard), un essai où il regrette un recul de l’autorité, notamment dans l’entreprise. Il pointe les dérivés d’un libéralisme débridé qui détruirait l’idée d’un intérêt général. L’avenir passe par un retour des chefs qui se substitueraient aux managers. Une analyse dérangeante, donc stimulante.

Le chef a un 'permis de tuer' au bénéfice de sa collectivité, estime Guillaume Bigot, essayiste

L’Usine Nouvelle - Vous avez appelé votre essai la trahison des chefs. C’est à dessein que vous parlez de chef plutôt que de manager. Pourquoi avoir choisi ce mot ?

Guillaume Bigot - Ma génération, celle née dans les années 70, ne croît plus aux chefs. Les idéologies autoritaires, le nazisme, le fascisme et le communisme, sont passées par là. La notion est aujourd’hui refoulée. Du coup, il y a une évidence que l’on ne voit plus : il ne peut pas y avoir de communauté sans chef. Les groupuscules anarchistes, les hippies avaient des chefs. Ce refoulement me semble d’autant plus dommageable qu’un bon chef est capable de transformer une mauvaise équipe en machine invincible. A l’inverse, un mauvais chef transforme un rassemblement d’individus brillants en mauvaise équipe. Le football abonde d’exemple, pensez au dernier Mondial.

Qu’est-ce qui fait un chef ? Comment le définiriez-vous ?

Un chef a en quelque sorte un "permis de tuer", qu’il soit réel (comme dans l’armée ou la police)ou symbolique. Dans l’entreprise, le chef est celui qui peut licencier une personne. Dit autrement, le chef peut décider de retirer des membres de la communauté dans l’intérêt de celle-ci, car le chef doit représenter la collectivité, ses valeurs. On lui demande toujours d’incarner. Par exemple, si le Pape est pape, il ne va pas dans une boîte échangiste. Les règles de la collectivité obligent plus le chef que les subordonnées. S’il ne se plie pas à cette discipline, il scie la branche sur laquelle il est assis.

Selon vous, les chefs d’entreprise ne méritent plus stricto sensu d’être appelé des chefs. Pourquoi ? 

 Un chef défend la collectivité et son bien commun. Un libéralisme fou prétend substituer à l’intérêt général de l’entreprise l’intérêt particulier des actionnaires. Les dirigeants ont suivi cette tendance et sont même parfois devenus eux-mêmes des actionnaires, qui poursuivent leur intérêt individuel.

Un tel système est souvent condamné d’un point de vue moral. Or, pour moi le principal problème c’est qu’il est foncièrement inefficace. Les salariés n’ont pas envie de se défoncer pour un chef qui se sert de l’entreprise, davantage qu’il ne la sert. C’est le prix que paie les dirigeants pour avoir dissocié leurs intérêts de ceux des salariés.

On comprend mieux que l’exemple doit venir d’en haut. Mais les dirigeants ne remplissent plus pour vous une fonction d’exemple ?

Prenez un exemple. Traditionnellement, le capitaine est le dernier à quitter le navire. Regardez ce qui c’est passé avec le Concordia : le capitaine ne réagit pas, quitte le navire et réclame des indemnités. Ce n’est bien sûr qu’un exemple, mais il est révélateur.

Au-delà, je pense qu’il y a un système et dans mon livre j’explique comment on en est arrivé là. C’est la conjonction du triomphe du libéralisme et de la suspicion générale à l’encontre de l’autorité qui produisent la situation que je décris.

Ce que vous dîtes vaut peut-être pour quelques grands patrons, mais pour le manager intermédiaire n’est-ce pas injuste, ils sont coincés entre des demandes contradictoires, non ?

 Une précision : je ne dénonce pas les personnes, je dénonce des idées fausses. Diriger ce n’est pas tutoyer et faire des réunions où tout le monde donne son avis. Cette vision du management repose sur l’idée que diriger repose sur quelques techniques qu’il suffit d’apprendre.

Justement, dans votre livre, vous vous en prenez aux tableaux de bord. Pourquoi ?

Un chef est celui qui doit savoir se projeter dans l’avenir. En leur demandant de remplir en permanence des tableaux de bord, on les enferme dans le présent, le court terme, ils n’ont plus le temps de développer une vision. Un vrai chef doit savoir distinguer l’accessoire de l’essentiel, pas être enfermé dans le contrôle de petites choses.

L’autre effet de ces tableaux de bord c’est qu’on ne fait plus confiance aux hommes mais aux chiffres. Quand on appelle un service client, vous entendez maintenant presque toujours ce message expliquant que "votre conversation est enregistrée". Un chef fait confiance, même s’il surveille du coin de l’œil, pour vérifier que ces directives sont appliquées.

Il faut donc revenir à la situation précédente, redonner le pouvoir aux chefs. Mais le monde a changé non ?

Bien sûr qu’il ne faut pas tout jeter. Mais les outils, les tableaux de bord doivent être mis au service des chefs, ils ne doivent pas devenir eux-mêmes les chefs. Je ne suis pas du tout nostalgique d’un passé idéal.

Quelle formation faudrait-il donner aux chefs dont vous souhaitez le retour ?

C’est l’objet de mon dernier chapitre qui est souvent très mal compris. D’abord, il faut reconnaître que diriger est un Art et non une science. Cela a une conséquence : on ne dirigera pas mieux parce qu’on ajoutera des techniques encore et encore.

Une bonne formation à la culture générale est essentielle. Elle apprend à penser par soi-même,  à avoir un esprit critique, à réagir à l’inattendu. Ensuite, il faut revenir à la notion de métier, à la technicité. Un chef est une personne qui sait faire. Aujourd’hui, on forme des "experts" qui peuvent travailler dans n’importe quelle entreprise, dans n’importe quel service, et dont la tâche consiste à appeler un cabinet de conseils qui leur dit comment réduire les coûts ici ou là. Il y a une méconnaissance des métiers.

Y’a-t-il un profil-type du bon chef ?

Non. Rappelez-vous les bons professeurs que vous avez eus. Je parie qu’il n’y en a pas eu deux qui étaient identiques. C’est pareil pour les chefs. A contrario, vous pouvez avoir tous les MBA de la terre et vous révéler un chef nul.

Propos recueillis par Christophe Bys

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