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Le casse-tête de l'empreinte carbone

Publié le

Enquête L'évaluation de l'impact des activités industrielles sur l'environnement se répand. Pourtant, les entreprises ont encore bien du mal à s'y retrouver dans une myriade de méthodes et de prestataires.

Le casse-tête de l'empreinte carbone © DR

Il était une fois un royaume où les entreprises devaient rendre des comptes sur l'impact de leurs activités sur l'environnement. Changement climatique oblige, les émissions de gaz à effet de serre (GES) furent la première préoccupation de ces sociétés vertueuses. Il fallait calculer l'empreinte carbone afin de la réduire. L'étape suivante s'imposait : en faire de même pour l'eau, la biodiversité ou les ressources naturelles. Mais le joli conte s'arrête là. Dans la pratique, la belle histoire a rapidement viré au cauchemar. Complexité des méthodes de calcul, myriade de prestataires, tentation opportuniste de certaines entreprises... Quinze ans après, force est de constater qu'au lieu de calculer rigoureusement l'empreinte environnementale, on en est encore aux comptes d'apothicaire.

Un comble alors que l'évaluation de l'empreinte carbone prend une nouvelle dimension. Les parties prenantes des entreprises sont en effet de plus en plus demandeuses de ce type d'informations. En outre, la démarche, obligatoire pour les industriels soumis au système européen d'échange de quotas de CO2, va aussi le devenir pour un certain nombre d'acteurs. Des réglementations issues du Grenelle de l'environnement sont en cours d'élaboration. La première est l'obligation pour les entreprises de plus de 500 salariés de réaliser un bilan de leurs émissions de GES avant le 31 décembre 2012 (art. 75). De même, les transporteurs routiers, ferroviaires ou aériens devront informer sur la quantité de CO2 émise au cours d'une prestation de transport (art. 228-II). Les décrets d'application de ces mesures sont en préparation. Enfin, une vaste expérimentation sur l'affichage environnemental concernant les produits de consommation a été lancée le 1er juillet dernier. Les vifs et longs débats engagés à propos de ces textes attestent que le reporting carbone reste une science en construction. Tour d'horizon des principaux points d'achoppement.

1. PAS DE CONSENSUS SUR LES MÉTHODES

Autant le dire d'emblée, il existe plusieurs méthodes de calcul de l'empreinte carbone ! "On ne calcule pas de la même manière celle d'une entreprise, celle d'un produit ou celle d'un projet", avertit Damien Léonard, le responsable du pôle Énergie climat d'Entreprises pour la protection de l'environnement (EpE), une association regroupant une quarantaine de grandes sociétés. Pour chacune de ces approches, des référentiels internationaux ont vu le jour (GHG Protocol et ISO 14064-1, pour les activités ; ISO 14040, pour les produits ; GHC Project Protocol et ISO 14064-2 pour les projets). Chacun d'entre eux a ensuite été décliné au niveau national (Bilan carbone de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie en France ; Carbon trust standard, au Royaume-Uni ; General reporting protocol aux États-Unis pour les activités). Au final, de nombreuses méthodologies coexistent sans qu'un consensus ferme se dessine. Mais difficile de savoir laquelle choisir.

Autre difficulté : le point sensible des facteurs d'émissions, ces valeurs qui permettent de convertir les données brutes comme la consommation d'électricité en tonnes équivalent CO2. Là aussi, des bases de données ont été constituées mais elles varient dans le temps et selon les pays. Difficile aussi de savoir à laquelle se fier. D'autant que la complexité ne devrait pas s'arrêter là : après la mesure des émissions de GES provenant des procédés industriels, des installations de combustion ou de l'achat d'électricité, le spectre devrait s'élargir aux émissions des sous-traitants, à celles de la production des matières premières, des déchets ou des voyages professionnels. Comment s'y prendre quand une entreprise, à l'image de celles de la distribution, travaille avec plus de 100 000 fournisseurs ?

Face à ces difficultés méthodologiques et même si des standards sont en gestation, les entreprises calculent leur impact sur l'environnement tant bien que mal. Et les mauvaises surprises sont légions. "Nos premiers calculs nous ont donné le chiffre d'un million de tonnes émises. Puis, nous avons recalculé de manière plus sérieuse et nous sommes arrivés à trois millions de tonnes. Quelle est la vérité ?", s'interrogeait Bernard Emsellem, le directeur général délégué écomobilité de la SNCF lors d'une table ronde organisée par EpE en mai. "Il faut être précis et prudent dans ce que l'on mesure et ce que l'on diffuse comme information", avertissait Claude Jeandron, le directeur adjoint du développement durable d'EDF. La prudence est en effet de mise. Selon les experts, les marges d'incertitude sur les chiffres obtenus peuvent varier de 10 à 50 % ! Par ailleurs, le flou entourant la manière dont les entreprises évaluent leur empreinte vide de sens la moindre comparaison, bien que la tentation soit forte de distinguer bons et mauvais élèves. " Beaucoup de calculs de coin de table coexistent avec des données sérieuses. La démarche n'est pas mûre", conclut Alain Capmas, le président du comité Changement climatique du Medef.

2. UNE PROLIFÉRATION DE CABINETS DE CONSEIL

Grands cabinets de conseil comme Deloitte, Accenture ou Ernst et Young ; prestataires spécialisés tels Carbone 4, EcoAct, Climat Mundi ; petites sociétés indépendantes parfois venues du marketing... de nombreux acteurs ont pris position sur le marché de l'empreinte carbone. Depuis 2004, l'Ademe a formé à tour de bras afin de promouvoir sa méthode Bilan Carbone qui s'est imposée en France. Ainsi fin 2009, 4 000 personnes étaient habilitées par l'agence... alors que 2 000 bilans carbone "seulement" ont été réalisés. Mathématiquement, il n'y a pas de travail pour tout le monde. De fait, tous les coups sont permis et certains n'hésitent pas à casser les prix. "Beaucoup d'entreprises se plaignent d'écarts de prix pouvant aller du simple au double", constate Samuel Fournier, chargé de clientèle du cabinet EnviroConsult.

D'autres évoquent des différences pouvant aller de 3 000 à 30 000 euros. Avec des prestations qui ne sont pas toujours à la hauteur, voire bâclées. Des témoignages font état d'offres proposant de réaliser un bilan carbone en quelques jours, alors que selon l'Ademe le temps nécessaire est plutôt de... six mois. Autant de disparités qui plongent en plein désarroi des entreprises déjà perdues dans les concepts. "Le marché est très fragmenté, elles ne savent pas vers qui se tourner", confirme Lois Moulas, le directeur associé de Sinteo, une société de conseil et d'ingénierie spécialisée dans la maîtrise du carbone dans le secteur immobilier. Pour tenter de mettre un peu d'ordre, des professionnels du secteur ont créé en 2010 l'Association des professionnels en conseil carbone (APCC) : "Elle vise à homogénéiser la qualité des prestations, avance Rémi Marcus, son président. Nous voulons qu'une certification professionnelle émerge."

3. LA TENTATION DU GREENWASHING

Réel souci écologique de l'impact de leurs activités, volonté de faires des économies, amélioration de leur image... les motivations des entreprises pour calculer leur empreinte carbone sont multiples. Bon nombre d'entre elles ont compris qu'elle constitue un outil marketing fabuleux pour mettre en avant leurs produits. Messer, un industriel spécialisé dans les gaz industriels, n'hésite pas à vanter le bilan carbone de deux de ses technologies par rapport à celles de ses concurrents. Le problème ? Un calcul maison tenu secret et des résultats non-chiffrés sous couvert de confidentialité qui instillent le doute sur la pertinence de la conclusion. "La tentation d'être plus green que son concurrent existe. Plus on allège le périmètre de l'étude, meilleure est l'empreinte carbone", constate Samuel Fournier, le directeur clientèle d'EnviroConsult.

Par ailleurs, certaines entreprises ont tendance à oublier que le calcul n'est pas une fin en soi : il prend tout son sens s'il est suivi de mesures concrètes. "Les exigences en matière de chiffrage des plans d'action de réduction des émissions sont loin d'être respectées dans la pratique générale du Bilan Carbone", constate l'Ademe dans son rapport 2010. Des entreprises ouvrent cependant la voie et font rimer réduction des émissions avec innovation. Comme Steelcase, le fabricant de mobilier de bureau, ou Bic, le producteur de stylo, briquets et rasoirs, qui ont mis au point des stratégies poussées d'éco-conception pour diminuer leur impact sur le climat. "Les entreprises voudraient appuyer sur un bouton et avoir un résultat précis et packagé. Nous sommes au tout début de la comptabilité carbone, les méthodes vont se développer", prédit Samuel Fournier. Sans compter qu'après le carbone, viendront l'eau (un référentiel international est déjà en préparation) et la biodiversité. "À l'image de la comptabilité financière classique, nous sommes actuellement en train de poser les premières briques d'un processus continu qui ne se terminera probablement jamais", renchérit Damien Léonard d'EpE. La suite de l'histoire reste donc à écrire.

Trois types d'approche possibles

1. Les approches "organisation" Ce sont les méthodes appelées "bilan d'émissions de gaz à effet de serre", dont le Bilan Carbone de l'Ademe fait partie. Elles visent à quantifier les émissions générées par l'activité d'une entreprise sur une période donnée.
2. Les approches "produits" Il s'agit de méthodes d'analyse du cycle de vie (ACV). Elles calculent les empreintes carbone et eau, l'impact sur les ressources d'un produit du berceau à la tombe.
3. Les approches "projets"
Les entreprises les utilisent pour estimer les émissions évitées ou rajoutées par un projet en tenant compte d'un scénario de référence. Source : EPE

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