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"Le capitalisme chinois n’est pas soluble dans la globalisation"

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Entretien Le 18ème Congrès du Parti Communiste Chinois s'est achevé le mercredi 14 novembre au matin. Dans cette période charnière, l’économiste Michel Aglietta, professeur à Paris X et expert au Cepii, livre pour L’Usine Nouvelle son analyse sur l’avenir et les fondements de l’économie chinoise, le rôle complexe de l’Etat ou la question sociale. Il est l’auteur avec la jeune économiste chinoise Guo Bai, du récent ouvrage "La Voie chinoise, capitalisme et empire" paru chez Odile Jacob. Une analyse fouillée et magistrale de la deuxième économie du monde, remise dans une perspective historique par ce grand keynésien, chantre de l’école de la régulation.

Le capitalisme chinois n’est pas soluble dans la globalisation © dooq - Flickr - C.C.

L’Usine Nouvelle - En quoi le 18e congrès du PCC qui s’achève avec la confirmation de l’arrivée de Xi Jinping comme Président du pays est important pour la Chine ?
Michel Aglietta - Les changements d’équipe sont essentiels car ils définissent  la ligne politique sur dix ans. Ce congrès est particulier car la Chine entre dans une période de très fortes contradictions sociales, économiques ou territoriales. Cela demande une nouvelle phase de la réforme. La composition du bureau politique du Parti attendue cette fin de semaine va montrer quelle ligne, réformatrice ou conservatrice, l’a emporté, dans les débats récents. On peut espérer qu’il y ait une évolution réformiste affirmée. Ce sera net lors de la prochaine réunion de l’Assemblé populaire en mars 2013 et du plenum du Comité central en octobre 2013.

Quels sont les éléments clés des réformes à mener ?
Dans notre ouvrage, nous montrons en quoi il faut revoir la fixation du prix des facteurs de production. L’économie de marché, au sens des biens réels, est presque achevée. Mais les facteurs de production : travail, crédit, foncier, énergie, environnement ne sont pas régulés de manière optimale, ce qui empêche de réorienter le capital accumulé vers la consommation et le progrès social. Mais cela suppose la remise en cause d’intérêts acquis. La Chine avance toujours par le dépassement de ses propres contractions.

Au plan économique, la Chine change déjà beaucoup en matière sociale notamment sur les salaires…
Oui, il y a des forces endogènes comme la réduction de la main d’œuvre jeune qui pousse à la hausse des salaires et au changement du marché du travail. Le gouvernement appuie ces hausses de salaires, c’est inhabituel pour un pays exportateur ! Mais la Chine doit aller plus loin. Le droit du travail (santé, retraite, contrats de travail…) a été modernisé en 2008, mais encore faut-il l’appliquer, y compris dans les PME, dont la moitié n’établissent pas de contrats de travail. Les travailleurs doivent pouvoir aussi s’exprimer d’une manière collective lors de négociations entre salariés et employeurs, sinon les tensions sociales iront croissantes.

Celles-ci sont déjà fortes et s’expriment notamment via les réseaux sociaux. La société civile est très vivante et supporte de moins en moins la corruption. Le parti en est conscient et sait que c’est une menace sur sa légitimité. Pour lui l’enjeu c’est de considérer la société civile non comme un danger, mais comme un moyen de contrôle des institutions politiques. S’il arrive à faire cet aggiornamento, la mobilisation de la société civile deviendra un atout pour inventer une démocratie représentative qui pourra interagir avec l’Etat central de façon originale.

Quels sont les conséquences de l’augmentation du coût du travail ?
Les entreprises délocalisent vers l’intérieur au Sichuan ou dans le Yunnan, voire à l’étranger, au Vietnam par exemple. En parallèle, l’économie réalise sa montée en gamme et sa transformation technologique. C’est une volonté forte du pouvoir d’où les efforts en R&D et le soutien aux entreprises stratégiques. L’autre voie pour éviter le gaspillage de capital serait de jouer sur les taux d’intérêts, en les relevant. Cela ne peut se faire que graduellement car certaines collectivités ou entreprises d’Etat sont très endettées. Il y a un risque de choc financier.

La Chine, apparemment toute puissante, recèle donc de fortes fragilités ?
Oui. L’intéressant, c’est que le pouvoir en est conscient. Ces problématiques sous-tendent d’ailleurs le 12ème plan (2011-2015). A Pékin, il y a des études économiques majeures sur ce thème d’une réorientation du modèle comme l’important rapport de la Banque Mondiale "China 2030" publié au printemps 2012 conçu avec un think-tank économique proche du Parti. Notre ouvrage s’inscrit bien dans ce type de conclusions.

Comment voyez-vous les ajustements économiques dans les mois à venir ?
Le plan de relance de 2009 a été surdimensionné. Cela a généré des investissements  non rentables, des dettes non solvables et de l’inflation. L’Etat qui dispose de ressources considérables doit gérer ces dettes douteuses via des recapitalisations ou des rééchelonnements d’emprunt.

Le plan de relance de 2009 a été surdimensionné. Cela a généré des investissements  non rentables, des dettes non solvables et de l’inflation.

 

L’autre élément clé est la lutte contre l’inflation, une menace contre la stabilité sociale. Jusqu’au printemps, la  Banque populaire de Chine a mené une politique plutôt restrictive en montant les taux de réserves obligatoires, puis les taux directeurs qui étaient trop bas. En Chine, où les impulsions monétaires ont un impact sur les prix avec six mois de délai, l’inflation a décéléré. Mais dans le même temps la croissance mondiale a ralenti.

Et cet été la Chine est passée à une politique monétaire neutre puis aujourd’hui légèrement expansive. Les observateurs estiment que l’on va sur une reprise molle avec une croissance  annuelle d’environ 8%. D'ailleurs les dernières données conjoncturelles d'octobre font état d'un redressement de la production industrielle. J’observe que la Banque centrale est efficace. Son gouverneur fait partie des grands gouverneurs au plan mondial

Quand saura-t-on si les réformes économiques accélèrent ou non ?
A mon avis, il faut un an avant pour que la nouvelle équipe construise en détail sa politique. Li Keqiang, le futur premier ministre semble être réformiste. Il a soutenu le récent rapport de la Banque Mondiale. Xi Jiping, le futur président est plus ambigu. Il a travaillé avec Hu Jintao et la continuité est assurée, ce qui est moins évident, c’est le choix d’accélérer ces réformes ou non.

Sur les grandes orientations, il y a un consensus relatif au sein du Parti, mais l’essentiel tiendra au détail des mesures. Notre ouvrage détaille les éléments à mettre en œuvre sur l’ajustement du prix des facteurs de production, la fiscalité, l’environnement, la modernisation du marché du travail, la libéralisation des services, la gestion du problème du vieillissement.  Cela fait énormément de choses à planifier, lancer,  coordonner, et ensuite faire appliquer !

Quels seront éléments structurels de l’évolution de l’économie ?
Jusqu’en 2030, l’urbanisation sera un vecteur considérable de la croissance.  Il reste 50% de population rurale (95% en 1950). Les autorités pensent qu’il y aura 300 millions d’urbains de plus d'ici à 20 ans, ce qui suppose la création des villes nouvelles. Selon moi, il sera possible de créer dans ces villes nouvelles l’économie du 21e siècle, plus frugale et à bas carbone, via l’injection massive de technologies ("smart cities")  et des principes du développement durable.

Cela sera soutenu par la stratégie de montée en gamme et d’acquisition de technologies de pointe y compris à l’étranger. Pour cela la Chine fait un très gros investissement en capital humain.
Il y aussi l’idée d’innovations frugales. Les PME chinoises peuvent devenir des entreprises schumpetériennes, remettant en cause les modèles existants en Occident. Le développement du private equity comme source de financement pourrait faciliter cette orientation en leur donnant accès au capital nécessaire pour financer cette innovation décentralisée.

Et pour les partenaires économiques de la Chine ?
Il y aura toujours une forte composante de nationalisme économique. Cela ne changera pas de façon spectaculaire. Les entreprises étrangères qui réussissent en Chine sont, comme les sociétés  Allemandes, sont celles qui sont capables de vendre les biens d'équipement spécialisés dont l'industrie chinoise a besoin et qui ont des services liés de qualité.  Ce sont aussi celles qui apportent les méthodes de management et de logistique modernes.

Quid de la connexion du système financier avec celui de l’Occident ?
Cela se fera par petits pas. Par choix politique pour maintenir la prépondérance de l'Etat sur l'orientation des ressources d'épargne, le système financier chinois est peu connecté. Et le marché action reste pour l’instant étroit et spéculatif.  Le gouvernement  et la Banque centrale ont néanmoins fait le pari d’internationaliser peu à peu le yuan via Hong Kong. Cela signifie que les taux directeurs dépendront en partie de facteurs et de jugements extérieurs. Une nouveauté. On va aussi assister à l'essor du marché obligataire pour le financement des investissements des gouvernements locaux.

Dans votre ouvrage vous consacrez une longue partie à l’histoire économique et politique chinoise ? C’est nécessaire pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui ?
Oui, l’idée centrale de notre ouvrage c’est qu’il existe une voie chinoise de développement, distincte de l’Occident. Cela remonte à loin. La Chine développe une trajectoire qui n'a pas de raison de converger vers nos  modèles. C'est un point de vue différent de ceux de la plupart des économistes qui pensent que l'économie de marché se confond avec le capitalisme et que tous les modèles convergent. Selon nous la voie chinoise va rester originale.

Pourquoi ?
Cela s’explique par l’histoire justement. Du fait de ses caractéristiques politiques et sociales, la Chine n'a pas développé la transformation de l’économie de marché en capitalisme sous l’Empire. Ce qui a entraîné son affaiblissement au XIXème siècle car ses structures sociales empêchaient la concentration du capital financier aux mains d'une bourgeoisie conquérante. L'industrialisation ne s'est pas faite car le schéma classique (exode rural et accumulation du capital) était impossible : le pouvoir impérial n'admettait pas que la richesse privée devienne une force autonome ayant les moyens de s'organiser politiquement et de défier la centralité du pouvoir. Il a fallu attendre la période socialiste que dans notre ouvrage, nous réévaluons assez fortement.

Il faut bien savoir qu'en 1950 la Chine était de très loin le pays le plus pauvre du monde. En dépit de tous les drames comme le "Grand bond en avant", l'époque maoïste a conduit la première phase d'essor du capitalisme, celle que Marx appelle l'accumulation primitive du capital, et que l'on peut désigner par "big push" industriel. Cette époque très égalitaire a fait progresser énormément l'éducation primaire, la santé et la recherche agronomique pour créer des variétés de riz hybride.

Dans les années 70 la Chine a pu commencer à importer des engrais et du matériel agricole; ce qui a permis une augmentation de la productivité. L’ouverture menée par Deng Xiaoping à partir de 1978 s'est appuyée sur ces conditions de production. L'autorisation de libéraliser les marchés agricoles a dégagé des surplus, accru le revenu des paysans et permis ensuite le développement du secteur industriel et donc d'augmentation de la productivité. Deng Xiaoping n'avait aucun modèle idéal, il a agi avec gradualisme et pragmatisme. Aujourd’hui, l’idéologie socialiste s'éteint, mais le Parti Communiste a retrouvé une forme de souveraineté qui lui convient et en fait a reconstitué l'Empire…

Cela ne s’est pas fait sans drames terribles...
En Chine, la réforme se nourrit de ses propres contradictions.  On passe d'une phase à un autre quand il y a crise. La libéralisation initiale de Deng a fonctionné dans les campagnes, pas dans les villes. Car il ne s’agissait pas seulement de donner de la liberté économique à des paysans opérant dans des cellules familiales plus ou moins étendues, mais de transformer en entreprises autonomes  des administrations qui planifiaient l'industrie. C’était beaucoup plus compliqué au plan de la gouvernance et cela interférait avec le politique. Les fonctionnaires n'avaient aucune idée du fonctionnement des entreprises et cherchaient à s'enrichir.

Cette phase de création d'entreprises d’État, dont beaucoup subsistent a déclenché une énorme inflation à la fin des années 80 car il a fallu générer du crédit pour les financer. La collusion des nouveaux dirigeants d'entreprises et des officiels politiques locaux a déclenché des vagues de crédits "politiques" sans considération de rentabilité et de risque. L'inflation a flambé, a entraîné une baisse du niveau de vie et nourri l’évènement de Tiananmen en juin 1989.

C’est alors une période charnière ?
La période 1989-1992 est celle d’une crise. Le parti est menacé avec la montée d’un fort courant conservateur interne. L’incapacité de généraliser la réforme aux villes entraîne des conflits de pouvoir et l'état central semble incapable de gérer l'économie. Mais l'autorité de Deng Xiaoping a permis d'ouvrir une seconde phase de réforme de 1994 à 2001, conclue par l'entrée dans l'OMC. Le pouvoir innove et se dote alors d’instruments de régulation, par exemple au plan monétaire.

La Banque centrale devient une banque centrale comme les autres, luttant contre l'inflation.  Les banques sont transformées en banques commerciales. L’Etat met en place un début de régulation avec des institutions prudentielles. L’appel aux investissements étrangers est massif. Cela se combine avec une réforme budgétaire car l’Etat avait perdu  ses ressources avec la déconcentration des pouvoirs aux provinces et grandes entreprises au cours des années 80. Le pouvoir reconstruit donc une fiscalité et choisi le plus facile : les impôts indirects.

Cette période semble totalement dépourvue de règles sociales…
Les dépenses sociales ont été alors décentralisées aux provinces dont les ressources fiscales sont très inégales et souvent très insuffisantes pour financer les services publics de base en biens publics, en éducation et en services de santé, ce qui explique le retard toujours actuel dans le système social. Mais cette deuxième phase est un succès dans l’accumulation de capital et conduit au boom des exportations grâce à  la création des zones économiques spéciales en 1979 et au commerce de processus (assemblage des composants importés). 

Il en résulte une énorme croissance de 10% l'an qui fait progresser tous les revenus en dépit de l'inégalité croissante et qui arrache au moins trois cent millions de chinois à la grande pauvreté. C’est là que nait l'image de la Chine "atelier du monde". L’autre pilier de cette phase est l’immobilier.  La privatisation du foncier urbain permet alors une énorme promotion immobilière. Tout s’est en place pour une distorsion de la répartition des revenus. Les contradictions de cette phase à savoir la suraccumulation de capital dans l’industrie et l’immobilier, ont été exacerbées par la crise globale de 2008.

Aujourd’hui la part de l’investissement dans le PIB est de 48%, un record quasi mondial, est-ce soutenable ?
L’accumulation initiale du capital dans les facteurs de production est un modèle classique notamment en Asie. Cette phase est nécessaire pour qu’un pays s’extrait de ce que l’on appelle la "trappe à revenu moyen", mais il faut en sortir au vu des contradictions générés : excès de capital, inégalités de revenus ou mauvaises incitations du système des prix. Et donc réorienter l’économie vers la consommation.

L’accumulation initiale du capital dans les facteurs de production est un modèle classique notamment en Asie. Cette phase est nécessaire pour qu’un pays s’extrait de ce que l’on appelle la "trappe à revenu moyen".

Selon les comptes nationaux, la part des investissements reste très forte dans le PIB c’est vrai. Mais toute la comptabilité nationale n’est pas encore normalisée. En 2005, la Chine a réévalué la part des services dans le PIB et selon moi cette part  reste sous-estimée tout comme celle de la consommation souterraine.

Selon vous le capitalisme chinois va rester original dans sa forme. En quoi ?
Le capitalisme chinois ne sera pas soluble dans le capitalisme mondial globalisé.La place de l’Etat et de la planification, celle des grandes entreprises publiques demeurent essentielles. Je ne pense pas que la globalisation soit un processus homogène. Les grands pays émergents cherchent à garder une autonomie forte et des choix économiques maintenant de grandes différences avec l’Occident. Le Brésil veut préserver son marché intérieur. Tout en jouant sa carte dans l’énergie et l’agriculture, il refuse le libre-échange généralisé avec les Etats-Unis.

Avec l’Inde ou la Chine apparaissent des puissances basées sur des sociétés n’ayant pas la longue tradition du capitalisme européen ou américain. Il faut donc s'attendre pour l’avenir à un monde multipolaire avec des grands ensembles continentaux jouant chacun sa carte. Cela ne va pas sans poser des problèmes stratégiques, par exemple sur les matières premières.  Mais, en Chine la nouvelle phase de la réforme et le développement du marché intérieur va sans doute entraîner des opportunités  pour les firmes occidentales.

Propos recueillis par Pierre-Olivier Rouaud

NB : L’ouvrage de Michel Aglietta et Guo Bai  "La voie chinoise, capitalisme et empire" a été publié aux Editions Odile Jacob collection économie en octobre 2012.  431 pages, 39.90 euros.

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