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Le cadre, nouvel ouvrier de l’industrie

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Entre 1992 et 2012, l’industrie a créé 90 000 postes de cadres, alors qu’elle perdait un million d’emplois. Le signe d’une mutation vers une activité à plus forte valeur ajoutée.

Le cadre, nouvel ouvrier de l’industrie

Optiques spatiales, miroirs pour télescopes, optiques pour lasers à haute énergie… Reosc, filiale de Sagem (Safran), produit des éléments de haute technologie. Sur ses 120 salariés, un seul est ouvrier. Le reste de l’effectif se partage entre 55 % d’ingénieurs et 45 % de techniciens. Le Technocentre de Renault, à Guyancourt, n’accueille plus qu’une centaine d’ouvriers sur 10 000 salariés environ. « Aujourd’hui, les prototypes sont si complexes qu’ils sont montés essentiellement par des techniciens », explique François Baudlot, le secrétaire général de la CGT du Technocentre. Chez PSA, les ouvriers occupent toujours plus de la moitié des emplois, mais leur part baisse à grande vitesse (53,5 % en 2015, contre 57,4 % en 2013).

L’industrie vit une recomposition de sa masse salariale. En vingt ans, elle a perdu 1 million de salariés, mais gagné 90 000 cadres, selon l’Agence pour l’emploi des cadres (Apec). « Chaque année, depuis 1993, des emplois cadres ont été créés dans l’industrie, même si c’est un peu moins que dans les services », détaille Pierre Lamblin, le directeur du département études et recherche à l’Apec. Dans le même temps, le nombre d’emplois ouvriers n’a cessé de fondre. Selon l’Observatoire de la métallurgie, alors que les ouvriers occupaient 55 % des emplois de la branche en 1995, ils ne sont plus que 50,3 % en 2013, quand les ingénieurs et cadres augmentaient de 13 à 22 %. Conséquence : le taux d’encadrement, soit la part des cadres dans l’effectif, a grimpé. Dans l’industrie, il est passé de 10 % en 1992 à 18 % en 2014 (19 % pour l’ensemble de la population salariée).

Première explication, la désindustrialisation. Elle a vu de nombreuses usines fermer ou se restructurer, entraînant plus de destructions d’emplois ouvriers que d’emplois cadres. La délocalisation de certaines tâches de production dans les pays à bas coût, tout en maintenant les activités à forte valeur ajoutée en France, explique ce mouvement. « La France subit les conséquences de sa perte de compétitivité », analyse Max Blanchet, senior partner chez Roland Berger. Selon le cabinet, la concurrence internationale est responsable de 45 % des baisses d’effectif dans l’industrie, entre 1975 et 2010.

Forte réduction de l’effectif ouvrier

Cette concentration sur le cœur de métier se poursuit, confirmant le basculement d’une industrie manufacturière vers une industrie à forte valeur ajoutée. « La progression du taux d’encadrement a d’ailleurs été significative dans les secteurs où les capacités d’innovation sont les plus élevées », analyse l’Apec. Une typologie de secteur fait exception : fortement axés sur une production manuelle, l’agroalimentaire, le bois-papier et l’eau-déchets gardent un taux d’encadrement assez bas. À l’inverse, dans les industries reposant sur les innovations technologiques, comme les équipements électriques et électroniques, l’industrie pharmaceutique et l’aéronautique, les taux d’encadrement sont supérieurs à la moyenne nationale [lire l’infographie page suivante]. Autre signe de ce pari sur l’innovation, les recrutements de cadres se font de plus en plus dans des fonctions de R & D : de 5 % en 1992, ils atteignent 21 % en 2014 ; dans le même temps, la part des cadres recrutés en production industrielle passait de 32 à 20 %. Certains cycles industriels vont à l’encontre de cette tendance. « En ce moment, l’aéronautique n’a plus besoin de ses ingénieurs de développement et cherche plutôt à recruter des ingénieurs de production, car il y a une montée en cadence de la production », précise Françoise Diard, la responsable emploi et gestion des compétences pour l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM).

L’externalisation de certaines tâches vers les services a également contribué à la forte réduction de l’effectif ouvrier. Elle explique 35 % des destructions d’emplois industriels entre 1975 et 2000. Ce sont essentiellement des emplois peu qualifiés (gardiennage, logistique, maintenance…) qui ont quitté le giron industriel, augmentant mécaniquement la part des postes plus qualifiés. Cette externalisation se poursuit sur une pente plus douce.

Les conséquences de la robotisation

« Récemment, ce sont surtout les forts gains de productivité dus à l’automatisation qui ont entraîné une baisse de l’emploi industriel, précise Max Blanchet. Une usine robotisée fait appel à une main-d’œuvre moins nombreuse et plus qualifiée. » Roland Berger estime que ces gains de productivité sont à l’origine de 45 % des disparitions d’emplois industriels entre 2000 et 2010. « Mais à moyen terme, poursuit l’expert, l’usine robotisée maintient en France une activité industrielle et les services associés qui auraient pu partir à l’étranger. » « La robotisation a augmenté la productivité des entreprises de la mécanique, qui ont non seulement sauvé leur peau donc leurs emplois, mais se sont aussi mises à vendre davantage », confirme Jean-Paul Papin, le directeur de l’agence de programme du Cetim.

Enfin, les cadres servent un autre axe stratégique de l’industrie : le business. Car il ne s’agit plus seulement de vendre ce que l’on a produit, mais de produire ce qui se vend et d’en assurer le service. En particulier à l’international. Aujourd’hui, un cadre sur cinq occupe un poste commercial ou de marketing. Chez Redex, les ingénieurs sont surtout affectés à la vente [lire ci-contre]. « Depuis sept ans, la métallurgie recrute de plus en plus de cadres commerciaux, c’est nouveau pour nous, signale Françoise Diard (UIMM). Les PME ont besoin de développer leur business et d’exporter. Technico-commercial et chargé d’affaires sont parfois des métiers en tension dans la métallurgie. » Le sur-mesure et le suivi après-vente poussent les industries à développer leurs propres services. « Les entreprises industrielles fournissent de plus en plus de services associés à un produit », explique Gabriel Artero, le président de la Métallurgie CFE-CGC, pour qui « faire le distinguo entre industrie et services devient compliqué ».

L’ensemble de la chaîne de compétences monte en gamme, et l’augmentation du taux d’encadrement va souvent de pair avec une demande croissante en techniciens. Pascal Le Guyader, le directeur des affaires générales du Leem, syndicat professionnel des industries pharmaceutiques, confirme cette « montée en compétences de tous les postes, car l’innovation concerne aussi l’outil de production ». Sur les 8 000 recrutements annuels du secteur, « la moitié se fait en production, sur des métiers d’opérateurs, de techniciens de production et de techniciens de maintenance pour nos chaînes automatisées », précise-t-il. L’autre moitié des recrutements concerne la recherche, des doctorants surtout, et les postes des services commerciaux et marketing.

Des métiers peu attractifs

Beaucoup d’industriels ne veulent pas reconnaître que leur effectif ouvrier baisse. Parce que les dégraissages ont causé des dégâts sociaux importants et qu’il est difficile de s’en réjouir, mais aussi parce qu’ils ne veulent pas renvoyer l’image d’une industrie sans ouvriers, alors qu’ils peinent à recruter ceux dont ils ont besoin. « Nos entreprises sont parfois obligées de délocaliser leur production pour trouver de bons soudeurs et des chaudronniers, confirme Jean-Paul Papin. La mécanique pourrait recruter plus d’ouvriers si ces métiers intéressaient davantage les jeunes. » Leur baisse s’expliquerait donc aussi par le manque d’attractivité de ces métiers.

Le mouvement de « gentrification » industrielle devrait s’amplifier dans les années à venir. L’Observatoire de la métallurgie estime ses besoins en cadres techniques et ingénieurs à 18 000 pour la période 2016-2020, à 19 000 pour les cinq années suivantes. Les prévisions de l’Apec pour 2015 sont d’ailleurs assez optimistes : dans l’industrie, les embauches de cadres devraient poursuivre leur reprise, entamée en 2014. Particulièrement recruteur, le secteur des équipements électriques et électroniques, grâce à l’intégration de l’électronique dans l’automobile, l’aéronautique et le médical. Reste à embarquer les PME dans cette dynamique. « Beaucoup sont en retard, n’accueillent pas beaucoup de cadres et n’arrivent pas à monter en gamme, s’inquiète Gabriel Artero. Elles ont du mal à payer des salaires d’ingénieur mais, surtout, à attirer les jeunes diplômés. » Un défi majeur pour ne pas laisser une grosse part des entreprises industrielles à l’écart d’un mouvement qui tire l’industrie vers le haut.

 

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