"Le bon leader est un gladiateur plus qu’un bisounours", explique Jean-Louis Raynaud

Christophe Bys ,

Publié le

A la tête du programme de formation des dirigeants de l’Edhec, Jean-Louis Raynaud réfléchit depuis plusieurs années à ce qui fait le manager. Il prévient :  il va falloir développer un nouveau leadership pour affronter une concurrence toujours plus intense. Plus communicant, plus mobilisateur, il saura aussi créer de la confiance entre les managers et les salariés. Car le leader de demain sera celui qui saura rétablir la confiance dans l’intérêt général de l’entreprise. L’égoïsme, c’est fini. 

Le bon leader est un gladiateur plus qu’un bisounours, explique Jean-Louis Raynaud © D.R.

L'Usine Nouvelle - Vous avez donné une conférence intitulée Leadership 2020, gladiateurs ou bisounours. Pour quels raisons faudrait-il revoir les fondements du leadership ?

Jean-Louis Raynaud - C'est parce que le monde économique change que le leadership est confronté à de nouveaux enjeux. Il n'est pas nécessaire de philosopher pendant des heures. Faire du business est de plus en plus difficile, la pression des actionnaires est croissante, les collaborateurs sont inquiets.. En résumé, le leader est confronté à plus de risques que quand les affaires vont bien.

Parallèlement, de nouveaux enjeux ont émergé et ont pris de l'importance. Le premier d'entre eux est la nécessité de savoir dire clairement où on va et pourquoi on y va. Les moyens mis en oeuvre, le comment, n'est pas aussi important. Donner la direction n'est pas si simple que cela en a l'air car l'époque est trouble. Il faut savoir mobiliser les talents, dans un monde hyper concurrentiel, toujours en mouvement. Face à cela, le leader doit avoir une certaine constance. Ce qui rend la tâche difficile c'est que le leader doit avoir à la fois la tête dans les nuages et dans les dossiers. Il doit voir loin et être capable de régler les dossiers.

Pour cela, il faut être très au clair avec soi même, ses motivations non ?

Oui, dans le cadre de mes activités professionnelles, je suis frappé par le nombre de dirigeants que je croise pour lesquels se pose la question de savoir pourquoi diriger. Pour servir les autres ? Ou eux-mêmes ? La notion de servir le groupe est essentiel selon moi. Or compte tenu des difficultés actuelles, j'observe comme tout le monde beaucoup de leaders se servir d'abord eux-mêmes, par exemple en pensant d'abord et avant tout à leur carrière. Pour nombre de cadres supérieurs, l'objectif essentiel de leurs actions est d'abord de se sauvegarder. Il est urgent de faire sortir les gens de l'intérêt personnel pour revenir à l'intérêt collectif.

Comment faire ?

Une piste à explorer consiste à faire vivre les valeurs de l'entreprise. Le leader doit véritablement les incarner. Il doit être exemplaire, sinon l'entreprise va dériver. La transmission est aussi fondamentale. Le leader doit savoir lever les complexités pour transmettre des choses simples : des savoirs mais aussi des ordres et des consignes claires.

Justement, puisque vous parlez de transmission de l'information. Quand on évoque un leader, on pense tout de suite au charisme, à sa capacité d'entraînement. Un bon leader restera-t-il toujours d'abord un très bon communicant ?

Plus que jamais, il va falloir faire le marketing du management, car ce dernier a besoin d'être audible. Cela passe par des communications régulières pour rassurer. Mais la manière de communiquer doit changer pour que ce soit efficace. Les discours technocratiques sont à proscrire. De même, je ne crois pas à l'efficacité d'une communication bisounours avec des discours lénifiants. Pour reprendre le titre de ma conférence, la communication de type " gladiateur" est la meilleure, c'est-à-dire celle qui est claire, qui est capable de dire "là je ne sais pas, mais on va essayer ensemble ".

Il faut dire les choses, trancher clairement, et ce d'autant que les salariés proches du terrain voient bien quelle est la situation. Allez dire à un manutentionnaire que tout va bien quand il constate quotidiennement qu'il produit moins qu'il y a un an. Le leader doit prendre en compte cette donnée essentielle : les salariés sont prêts à entendre la vérité. Ils l'attendent même.

Plus fondamentalement, le leader ne doit-il pas davantage associer les salariés à la décision ?

Je pense qu'il doit surtout faire de la négociation avec ses équipes un acte de communication. Je n'évoque pas là les discussions obligatoires avec les partenaires sociaux, mais plutôt une manière de travailler avec ses équipes. Le leader doit accepter d'entendre ce que lui remontent ses équipes, il doit chercher à les convaincre, leur montrer que tout n'est pas parfait. Le but n'est pas tant de trouver un compromis que d'avoir ensemble une réflexion en profondeur qui donnera aux salariés les moyens de s'approprier le discours managérial.

Que doit avoir d'autre un bon leader selon vous ?

Il doit savoir se réinventer sans cesse, être capable de repenser  sa manière de travailler, d'innover. Le leader devra de plus en plus sortir de sa coquille pour élargir sa zone d'influence en dehors de l'entreprise, constituer, élargir et cultiver un réseau. De même, il doit savoir valoriser les résultats positifs de ses équipes. C'est un moyen de ré-humaniser l'entreprise, qui en a grand besoin.

Finalement, le leadership de 2020 sera-t-il celui du bisounours ou du gladiateur ?

Il faudra savoir être gladiateur à certains moments. Le courage sera une valeur essentielle. Le courage de dire les choses importantes, d'emmener les gens. Etre leader ce n'est pas mettre la pression d'enfer sur les personnes. Les salariés sont prêts à mettre un coup de collier si c'est nécessaire. Mais ils attendent une récompense, du sens. Le courage c'est aussi de ne pas se servir soi-même.

Le bon leader ne sera-t-il pas aussi celui qui saura rétablir la confiance ?

Oui. Avoir du courage, être clair, transmettre c'est créateur de confiance. On le sait bien, elle est nécessaire mais elle ne se décrète pas. Elle vient quand la parole et les actes sont alignées.

Vous dirigez un programme de formation pour leaders. Justement, toutes ces qualités dont vous venez de parler, peut-on les apprendre ?

A la tête de programme de formation pour dirigeants, j'ai pour mission de les transformer. Tout ce dont nous avons parlé, nous l'évoquons au cours de la formation. Je crois que l'Homme peut changer. Alors j'organise des débats sur toutes ces thématiques, pour les sensibiliser à ces questions. Je ne donne pas un cours théorique avec mon power point. Mon but est que chacun d'entre eux s'interrogent sur ces questions, qu'ils aient au moins réfléchi aux changements en cours.

Propos recueillis par Christophe Bys

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3 commentaires

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21/07/2014 - 17h58 -

Le "leader", version 2.0 du "winner" des années 80. Encore un "professeur" qui surfe sur la mode avec un discours pétri de bonnes intentions inapplicables dans la vraie vie.
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21/07/2014 - 16h57 -

1)Pour incarner le courage, l’image du gladiateur est très discutable. Le gladiateur est un homme qui lutte pour sa survie. Il doit tuer ou être tué. 2)On est tous d’accord pour dire qu’il n’y a pas de bisounours qui vaille. On avait remarqué, merci. 3)Avant de parler de « leader » à tout va, il faudrait définir ce que c’est. La réalité, en bon français pas politiquement correct, c’est le terme « chef ». Le leader est une utopie, une chimère que très, très peu de chefs arrivent à incarner dans les faits. Mais certes, ça fait rêver le cadre pendant les formations. 4)Désolé, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. 5)« faire vivre les valeurs de l'entreprise »… Là encore, c’est lénifiant. Les statistiques sont indiscutables, l’entreprise c’est un truc qui vous met dehors dès que vous approchez la cinquantaine (regardez les chiffres avant de me traiter d’aigri). Alors pour redonner confiance aux équipes, il y a beaucoup de choses à faire AVANT d’agiter une espèce de héros corporate qu’on baptise leader. Un discours et une approche prêts-à-penser qui fleurent bon les années 80, tout de même.
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19/07/2014 - 11h48 -

Yaka faukon, il doit il faut... Vachement novateur comme discours!! Ça donne vraiment envie de lâcher quelques milliers d'euros pour s'entendre dire ce genre de bla bla... Je prends le pari que les "leaders" de demain ne sortiront pas de ces "moules à élites."
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