Lagardère, une proie alléchante mais coriace

Publié le

par Julien Ponthus et Leila Abboud

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En partenariat avec Industrie Explorer

PARIS (Reuters) - Lagardère est une proie tentante avec à la fois sa stratégie, sa direction et sa gouvernance contestées, mais les fonds spécialisés dans la déstabilisation d'entreprises sous-évaluées hésitent à s'engouffrer dans la brèche ouverte par Guy Wyser-Pratte.

Les dirigeants de six fonds "activistes" interrogés par Reuters ont déclaré vouloir rester à l'écart du dossier, doutant que le raider franco-américain parvienne à ses fins.

"Lagardère va juste rester là à rire car à la fin de la journée vous ne pouvez rien faire", juge un dirigeant de hedge fund. Il dit regarder le dossier depuis plusieurs années mais ne pas vouloir prendre un "ticket" à cause des risques d'échec trop importants.

Les spécialistes de la gouvernance d'entreprise restent en effet sceptiques sur les chances du financier franco-américain, fondateur du "risk arbitrage", de changer la gouvernance et la stratégie du conglomérat.

"Je ne crois pas trop à la voie juridique stricto sensu", déclare un avocat d'affaires parisien qui a souhaité conserver l'anonymat car son cabinet pourrait se trouver en conflit d'intérêts sur ce dossier.

Il indique que même si Guy-Wyser Pratte arrivait à se faire nommer au conseil de surveillance, il ne serait pas en situation de révoquer Arnaud Lagardère ou de le forcer à changer le statut de société en commandite qui permet à l'héritier de garder un contrôle total.

"C'est complètement verrouillé", résume-t-il.

Autre point négatif soulevé, si les opérations de déstabilisation sont plus fréquentes dans le monde anglo-saxon, les Français sont plus réticents à suivre ce type de manoeuvre qui bouscule les codes de bonne conduite du capitalisme français.

"CE N'EST PAS JUSTE MAIS C'EST COMME ÇA"

"En France, cela est vu comme quelque chose de normal si votre grand-père a construit et dirigé une entreprise que vous ayez le droit, de par votre naissance, de la diriger aussi nonobstant votre performance ou l'opinion des autres actionnaires", note de son côté un gérant de fonds activiste basé à Londres. "Je pense que ce n'est pas juste mais c'est comme ça."

"Il reste en France, de manière générale, une difficulté pour l'actionnariat de base à se faire entendre", commente Claire Ariche, analyste spécialisée dans le "Merger Arbitrage" chez le courtier Cantor Fitzgerald, à Londres.

Citant l'exemple de Valeo ou d'Atos Origin, deux cas où des fonds activistes n'ont pas réussi dans leur stratégie, l'analyste rappelle que ce type d'investissement répond plus à la culture anglo-saxonne qu'à la culture française.

Autre difficulté, la part de 7,5% de Lagardère dans le constructeur aéronautique EADS laisse penser à certains investisseurs que le gouvernement pourrait intervenir, notamment du fait des liens d'amitié supposés entre Arnaud Lagardère et le président Nicolas Sarkozy.

Pas de ruée sur le groupe donc, même si les moyens pour donner un coup de fouet au titre sont bien connus.

Oter le statut de société en commandite rendrait le groupe "opéable" et justifierait une prime spéculative sur le titre.

Limiter "l'effet conglomérat" - la décote qui frappe les entreprises dont les activités ont peu de synergies entre elles - renforcerait aussi l'action.

Enfin, remplacer Arnaud Lagardère par un dirigeant prestigieux pourrait aussi renforcer le cours d'un groupe très critiqué et dont les actionnaires n'ont guère tenu à afficher leur soutien à la direction.

Reste que si son statut de société en commandite le met en principe à l'abri des fonds dits "activistes", la pression médiatique et le harcèlement procédurier initié par Guy-Wiser Pratte pourraient contraindre le conglomérat français à prendre à moyen terme des mesures pour clarifier sa stratégie, afin de tonifier son cours de Bourse et de contenir la fronde.

"Je ne pense pas que ce soit juste un coup d'épée dans l'eau, cela ne me paraît pas vraisemblable compte tenu qu'il y a un vrai problème à résoudre dans le groupe", a indiqué Colette Neuville, présidente de l'association des actionnaires minoritaires (Adam).

Pour Guy Wyser-Pratte, il n'y aura pas de retour en arrière.

"On ne retournera jamais au statu quo", a-t-il ainsi déclaré mardi à Reuters.

Avec la contribution de Cyril Altmeyer et Sudip Kar-Gupta, édité par Dominique Rodriguez

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