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"La ville de demain devra contribuer à la transition zéro carbone tout en restant attractive et sûre", estime Wilfrid Petrie (Engie)

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Publié le , mis à jour le 27/12/2019 À 10H10

Entretien Entretien avec Wilfrid Petrie, le directeur général adjoint d'Engie. Le groupe français œuvre aujourd'hui dans des champs très divers pour bâtir la ville de demain : mobilité, gestion intelligente de l'énergie, construction de jumeaux numériques sur-mesure, ces logiciels intégrant l'ensemble des données d'un territoire pour pouvoir projeter des scénarios (1), mais aussi sur le marché de la safe city, déclinaison sécuritaire de la smart city (2).

La ville de demain devra contribuer à la transition zéro carbone tout en restant attractive et sûre, estime Wilfrid Petrie (Engie)
Wilfrid Petrie, directeur général adjoint d'Engie, partage sa vision de la ville intelligente, dont l'horizon est très clairement celui d'une ville qui saura être à la fois verte, sûre, et attractive.
© PHOTOS : V. VINCENZO / HANSLUCAS

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A quels défis font aujourd'hui face les villes intelligentes ?

Wilfrid Petrie-. Chaque ville a une histoire qui lui est propre, et nous accordons une grande valeur à l'exemplarité : il est important de pouvoir montrer aux villes des cas types, ce que nous faisons dans nos différents laboratoires, près de Paris, dans l'Ouest, en Provence. Notre raison d'être est d'aider à développer la ville de demain, qui sera capable de contribuer à la transition zéro carbone tout en restant attractive et sûre. La smart city évolue vers la green city, la safe city, mais aussi l'attractive city.

Notre accompagnement peut passer par des questions de mobilité : nous avons par exemple mis en place pour la Ville de Rennes un système de filtrage des automobiles via des caméras à l'entrée de parcs-relais du métro pour favoriser le covoiturage. Notre plateforme d'hypervision et de centralisation des données, « Livin », qui permet de gérer la qualité de l'air, la consommation d'énergie, ainsi qu'un certain nombre de services publics, est déployée à La Baule. Il y a également des aspects à couvrir en termes de connectivité, d'accès à l'information, de mixité dans les types de construction… Nous avons les compétences et l'expertise pour apporter l'infrastructure nécessaire pour aider au développement d'un territoire intelligent. Avec ces piliers, nous pouvons créer des combinaisons adaptées aux enjeux spécifiques des villes. Ce qui est très important c'est de prendre en compte dès la conception des projets un certain nombre de critères qui permettront d'augmenter l'attractivité : le zéro carbone, la végétalisation de la ville, la préservation de la biodiversité, la mixité des usages, qui permettront de rendre la ville agréable.

La transition zéro carbone est pour vous l'horizon de toute ville intelligente ?

Oui, et je trouve qu'en France nous sommes entrés dans une nouvelle phase de combat face à l'urgence climatique. Lors d'une phase précédente, ces questions étaient plutôt poussées par les pouvoirs publics. Désormais on assiste à une prise de conscience forte de la part des entreprises engagées dans l'efficacité énergétique, des villes, et enfin des citoyens eux-mêmes, qui s'engagent en faveur de l'environnement. Ce mouvement va se poursuivre et il comporte différentes dimensions : verdir les ressources, utiliser intelligemment les énergies. .. Par exemple, nous participons à la conception du premier quartier décarboné, porte de Montreuil à Paris, à la fois dans la construction et la mobilité de la ville. A Montargis et à Niort, nous aidons la ville à rénover et optimiser l'utilisation de son éclairage public, ce qui permet de réduire la consommation jusqu'à 80 %.

Pour réussir cette transition zéro carbone, il faudra aussi aller vers un système plus décentralisé, à la fois en termes d'infrastructures et d'usages. Car il faut pouvoir accompagner localement cet usage. Je pense que cette transition passera par davantage de partenariats public-privé et par des entreprises travaillant ensemble avec un certain nombre de villes et de pouvoirs publics. C'est le sens de l'histoire.

Comment mettre les innovations technologiques au service de ces enjeux ?

L'innovation technologique est le fruit d'un travail en commun, d'un besoin que les pouvoirs publics peuvent identifier et de moyens qu'une société privée comme la nôtre est capable de mettre en œuvre, et de financer aussi. Car il revient davantage au secteur privé de prendre en charge la prise de risque inhérente à toute innovation. Nous avons d'un côté des technologies développées en fonction des usages qui se présentent, comme ce fut le cas à Rennes pour le covoiturage, mais également un certain nombre de technologies développées plus en amont. Par exemple, nous avons fait l'acquisition de la société suédoise Icomera, qui assure une continuité du wifi dans les transports publics.

Nous pensons également que les projets innovants portés par les acteurs publics peuvent de plus en plus reposer sur des solutions intégrées, qui regroupent des aspects de financements, de services, de conception. Nous gérons pour la préfecture de police de Paris 3 500 caméras, nous cogérons le système de chauffage via la CPCU, filiale de la Ville et d'Engie, le contrat que nous avons avec la ville de Montargis pour rénover leur éclairage public est un contrat inédit de location qui prévoit une option d'achat de la ville à la fin… Dans tous les cas, différentes formes de financements sont possibles, soit un financement total de la part de l'acteur privé, soit un système de financements mixtes.

"En France, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de combat face à l'urgence climatique."

La smart city produit et se nourrit d'énormément de données… Qui doit les posséder dans la gouvernance de la ville intelligente ? Et que se passe-t-il en cas de fin de contrat ?

Les données sont possédées par les villes. Nous les aidons à les gérer et les valoriser, et si possible en les hébergeant sur des serveurs locaux et qui ont eux-mêmes une faible empreinte carbone. Nous travaillons avec elles sur un certain nombre de cas d'usages, comme par exemple avec l'Ile-de-France, pour laquelle Siradel a élaboré un jumeau numérique, c'est-à-dire une solution « as a service » qui permet de regrouper l'ensemble des données d'un territoire afin d'aider à la prise de décision et la coconstruction. Siradel a d'ailleurs un système ouvert aux partenaires privés et publics.

Quand nous le pouvons, nous utilisons plutôt des systèmes ouverts : nous donnons volontiers accès aux pouvoirs publics, parfois à certains autres opérateurs, en fonction des contributions respectives et de la valeur ajoutée des uns et des autres. La seule limite est l'intégrité du produit. Et en cas de fin de contrat, l'important est de gérer la relation, qui peut toujours se reprendre après une interruption. Si nous voulons être un bon partenaire, nous devons aider à gérer la continuité des services pour le client, même au-delà de nous-mêmes. Cela me semble d'ailleurs être un critère important dans l'achat de la part des pouvoirs publics : lorsqu'on leur fournit quelque chose, il faut qu'ils puissent reprendre la main derrière.

Vous ne voudriez pas aller aussi loin que Google, qui pourrait avoir carte blanche pour concevoir un quartier de la Ville de Toronto. .. ?

Il est important pour nous de toujours rester en support des pouvoirs publics : nous ne souhaitons pas nous y substituer. Ce que l'on souhaite faire, c'est accompagner les pouvoirs publics dans l'aménagement de la ville, et gérer avec eux un certain nombre de services publics en partenariat. Je trouve également la notion de « communs urbains » très intéressante, dont il faut gérer trois dimensions : la sphère publique, l'utilisateur final, et les groupes privés qui peuvent apporter des solutions intégrées. Je crois beaucoup au pouvoir de ces offres combinées, au fait de pouvoir travailler ensemble.

"Il est important pour nous de toujours rester en support des pouvoirs publics : nous ne souhaitons pas nous y substituer."

Quid de la déclinaison sécuritaire de la smart city, la safe city ? Vous êtes leader dans la vidéoprotection des villes, vous avez remporté à Marseille un marché de 1,8 million d'euros pour bâtir un observatoire de la tranquillité publique… Et certaines associations et mouvements citoyens s'inquiètent de la généralisation d'une « société de la surveillance ». Que répondez-vous ?

La safe city représente un très gros potentiel, mais elle doit rester éthiquement et politiquement correcte. Un cadre doit exister et être posé par les pouvoirs publics, mais il est important que nous ayons nous-mêmes une éthique forte, nous voulons avoir un impact positif et agir en cohérence avec cette raison d'être. Les sociétés privées doivent chercher de façon proactive à toujours représenter et développer leurs valeurs. Par ailleurs, dans les 600 villes où nous avons installé des équipements de vidéoprotection, certains servent aussi à optimiser le stationnement, identifier l'attractivité de certains quartiers, fluidifier la circulation, planifier le développement urbain, faire face à un certain nombre de situations d'urgence comme des inondations ou des crues… Et pour proposer une caméra dont on est sûrs qu'elle ne collectera que des informations publiques, nous développons par exemple des algorithmes qui permettent de ne révéler aucune information privée et d'empêcher la reconnaissance faciale. Et pour le cas de Marseille, cette plateforme vise à aider la prise de décision, notamment pour la police municipale, ce qui va bien au-delà de la sécurité et touche aussi à la gestion de l'espace public. Car finalement, nous offrons notre expertise technologique, mais au regard du choix de la ville : c'est elle qui délimite où elle veut aller.

 

Wilfrid Petrie est directeur général adjoint (DGA) d'Engie, responsable des activités de services en France, qui représentent 10 milliards d'euros de chiffre d'affaires et emploient près de 50 000 collaborateurs.De nationalités britannique et française, âgé de 54 ans, diplômé de l'école Polytechnique, il rejoint le groupe Engie en 1999 et a près de trente ans d'expérience de haut niveau dans le secteur de l'énergie et des services, travaillant en France, mais aussi aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

(1) La région Ile-de-France a signé un contrat avec Siradel (startup rennaise rachetée par Engie) qui a élaboré un jumeau numérique sur-mesure qui regroupe l'ensemble des données du territoire.

(2) Ineocom', filiale d'Engie, est aujourd'hui leader sur le marché de la vidéoprotection en France, et a conclu des contrats avec quelque 600 communes aujourd'hui vidéoéquipées.

 

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