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L'Usine Maroc

La Tunisie se redresse trop lentement

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Enquête Deux ans et demi après la révolution du jasmin, le pays essaie de faire revenir les investisseurs étrangers. Les entreprises européennes sur place continuent à produire, mais manquent de visibilité.

La Tunisie se redresse trop lentement
Le rythme de la production reste soutenu dans l’usine du sous-traitant de cartes électroniques Altrics, à Soliman.

Casquettes ajustées par-dessus leur foulard, 150 ouvrières assemblent avec minutie des interrupteurs électriques, sans prendre le temps de lever la tête. "Ici, la production ne s’est jamais arrêtée", raconte Roger Merolle. Le directeur de l’usine Seraf, la filiale d’un groupe italien implanté à Sousse depuis cinq ans, n’a jamais pensé partir de Tunisie. Au contraire, il prépare de nouveaux projets. Au milieu de l’usine, un petit escalier métallique encadré d’oliviers donne accès à une immense surface, encore vide. Le patron prévoit d’y doubler sa production dans quelques mois. "Si tout va bien, dans un an et demi, nous devrions être obligés de construire un second bâtiment."

Deux ans et demi après la révolution qui a chassé Ben Ali du pouvoir, l’économie tunisienne se redresse. François Hollande, qui se rend à Tunis les 4 et 5 juillet, doit saluer la transition en cours et encourager les investisseurs français à revenir dans le pays. En 2012, les investissements étrangers ont rebondi, après une chute de 30% en 2011. La plupart d’entre eux concernent des projets d’extension de sites existants. Les nouvelles implantations restent limitées. Ces derniers mois, Bic a inauguré sa première usine tunisienne et Auchan sa premère enseigne. "Certains industriels ont encore peur d’investir et préfèrent attendre. Mais le risque est de voir les Italiens ou les Allemands prendre notre place", se désole Richard Cretier, le directeur général de la Fédération française de l’électronique, qui n’a réussi à convaincre aucun de ses adhérents de participer à une mission de prospection en Tunisie début juin.

Depuis deux ans, les sit-in et les revendications sociales récurrentes, portées par la révolution du jasmin, n’ont perturbé la production que dans certaines zones industrielles, plus combatives que d’autres. Latécoère, dont l’un des deux sites a été bloqué pendant plusieurs semaines par des grèves sauvages, a fini par rapatrier une partie de sa production en France. "Les entreprises qui ont subi les grèves les plus dures étaient souvent peu regardantes vis-à-vis du code du travail", assure Chekib Debbabi, le directeur général de Plastivaloire, à Sousse, qui n’a compté aucun jour de grève. Dans son usine, l’industriel a appliqué, comme les autres, les hausses de salaires négociées entre l’État et les syndicats (4% en 2012, puis 6% en 2013). À peine de quoi compenser la forte inflation.

Atouts

Cet effort n’a pas mis à mal la compétitivité de l’équipementier de rang 2. "La dévaluation constante du dinar tunisien efface les hausses salariales. Depuis dix ans, nos coûts en euros sont stables, alors que les prix flambent en Asie", reconnaît Chekib Debbabi, dont l’usine produit essentiellement des leviers de vitesses et des pare-soleil pour BMW et Volkswagen. De fait, les atouts de la Tunisie restent sa main-d’œuvre bon marché et bien éduquée. Un ouvrier est payé 200 euros par mois, un ingénieur entre 1 000 et 3 000 euros selon sa compétence. "Même au Maroc, vous ne trouverez pas un ingénieur qualifié à des prix inférieurs à l’Europe", assure le directeur de Plastivaloire.

L’alternative marocaine ? Thierry Pineau, le PDG d’Altrics, un sous-traitant de l’électronique, avoue l’avoir envisagé il y a deux ans, mais y a vite renoncé. Dans son usine, installée depuis quinze ans au bout d’un chemin d’oliviers de la banlieue de Tunis, le seul changement depuis la révolution du jasmin sont les ouvrières portant le foulard, plus nombreuses, qui assemblent des cartes à puces pour le chargeur de la Twizy de Renault ou des colliers électroniques pour chiens. Il a aussi embauché un DRH pour gérer ses 320 salariés et ouvert une antenne syndicale dans l’entreprise. "Et on a un peu forcé sur les primes", raconte l’industriel. Son vrai point noir, ce sont ses clients. "Les habituels n’ont pas réduit leurs commandes. Mais nous n’arrivons pas à en convaincre de nouveaux. Ce qui risque de nous coûter cher à l’avenir", s’inquiète le PDG d’Altrics. Il n’a pourtant eu qu’un seul incident à déplorer depuis deux ans, l’incendie de son bureau de douane dans le port de Radès qui a retardé de deux jours ses livraisons hebdomadaires vers la France.

Manque de visibilité

La transition politique, encore chaotique, alimente l’attentisme. La dernière version de la nouvelle constitution doit être débattue cet été. Quant aux élections, elles devraient se tenir au mieux fin 2013, voire début 2014. "La Tunisie est encore dans le temps politique et pas encore dans la transition économique", reconnaît Lamine Doghri, le ministre du Développement et de la Coopération internationale. Le gouvernement s’est lancé dans la refonte de son code des investissements et de la législation sur les partenariats public-privé.

Mis en place par Ben Ali, le système fiscal ultra-généreux dont bénéficient les entreprises offshore ne devrait guère changer. Actuellement défiscalisées à 100% sur leurs revenus tirés de l’export, les entreprises devraient désormais payer 10% d’impôt. "Plus nous aurons de visibilité, plus vite reviendrons les investisseurs", analyse Elyes Fakhfakh, le ministre des Finances, qui espère attirer un constructeur automobile en Tunisie et courtise Volkswagen. "Tant qu’il n’y aura pas de vrai gouvernement, il est difficile d’investir. Rien n’est clair", s’inquiète, toutefois, Michel Roux, le PDG de PDI Group, implanté à Sousse et prêt à partir s’il le faut. Les projets prennent plus de temps. "Il a fallu attendre un an et demi pour obtenir des permis de construire de la part de la municipalité", reconnaît Hicham Turki, à la tête du pôle de compétitivité de Sousse, qui prévoyait d’inaugurer cette année un parc de haute technologie spécialisé dans la mécatronique, à côté de l’école d’ingénieurs de Sousse, flambant neuve. Les travaux n’ont toujours pas débuté. Pour se relancer durablement, la Tunisie va devoir rassurer rapidement. 

L’industriel devenu ministre

Il y a encore trois mois, Mehdi Jomaa travaillait dans un bureau au siège de Hutchinson, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). L’ingénieur y était entré en 1989 et dirigeait la division aéronautique de cette filiale de Total. Depuis février, il est devenu le ministre de l’Industrie du gouvernement provisoire tunisien. Une double casquette utile. "Mon passé dans le privé m’aide à parler aux entreprises", reconnaît ce ministre sans étiquette politique. Il en connaît les difficultés. En 2010, il avait piloté l’implantation d’une filiale en Tunisie. "Pas un seul emploi n’a été supprimé en France. Au contraire, en baissant nos prix, nous avons pu résister à l’arrivée d’un concurrent chinois", rappelle celui qui plaide pour la colocalisation. L’instabilité du pays ? "Ici au moins, la mine a déjà sauté", balaye le nouveau ministre, en référence aux autres pays du Maghreb. Sa femme et ses enfants sont restés en France. Mehdi Jomaa a pris un congé sabbatique. Il doit retrouver son entreprise le 15 février 2014 au plus tard. 

Un tableau économique contrasté 

 

  • Les investisseurs reviennent

Les investissements étrangers ont rebondi en 2012. Les entreprises françaises restent les premiers investisseurs européens, avec 200 millions d’euros engagés l’an passé, devant l’Italie (68 millions d’euros) et l’Allemagne. Mais il s’agit surtout d’extensions de sites déjà existants.

 

  • L’économie reste fragile

Depuis la révolution du jasmin, la croissance est repartie, mais les faiblesses structurelles sont loin d’être surmontées. Faute de réforme en profondeur, le chômage des jeunes diplômés dépasse toujours 33%, tandis que l’inflation s’élève à 6% depuis le début de l’année. De quoi alimenter la grogne sociale.

 

Trois attitudes chez les industriels

  • Ceux qui arrivent

Bic ouvre une usine

Le fabricant de stylo est l’un des rares à avoir ouvert son usine après la révolution. Le choix du terrain du futur site de production avait été arrêté avant janvier 2011. "Nous nous sommes donné un an pour réfléchir avant de lancer la construction", reconnaît Arnaud Boulard, le directeur de l’usine. Depuis le début de l’année, Bic emploie 60 personnes près de Bizerte pour alimenter le Maghreb et l’Afrique en stylos.

  • Ceux qui s’inquiètent

Latécoère transfère une partie de son activité

La révolution du jasmin a eu un prix pour l’équipementier aéronautique : 18 millions d’euros de pertes en 2012. Les grèves sur l’un de ses sites, à l’automne 2012, l’ont incité à transférer une partie de sa production en France. S’il n’entend pas partir, Latécoère a cependant rééquilibré ses sources d’approvisionnement. "Nous avons une gestion des crises plus élaborée, estime Daniel Bourgeois, le DG de la filiale. Mais maintenant, nous réfléchissons à augmenter le niveau de charge en Tunisie."

  • Ceux qui restent

Blachère réfléchit

"Dans la région, près de 250 entreprises étrangères sont parties, selon les douanes locales", raconte Michel Roux, le PDG de PDI Group, qui regroupe notamment la société Blachère Illumination, fabricant de guirlandes lumineuses implanté depuis dix ans à Sousse. Pour lui, la Tunisie reste compétitive. "Mais la logistique nous revient plus chère qu’en Europe. Si les salaires baissent au Portugal et progressent en Tunisie, l’avantage pourrait disparaître", calcule le patron.

Pour le marché libyen, escale à Tunis

Faute de marché intérieur suffisant, la Tunisie avait misé jusque-là sur la sous-traitance à bas coût pour l’Europe. Après le printemps arabe, Tunis veut pousser les coopérations entre des entreprises européennes et locales pour pénétrer les autres marchés de la région. Une façon de monter en gamme. "Les Tunisiens parlent arabe, ils comprennent la bureaucratie locale", plaide le directeur de la Fipa, l’agence de promotion des investissements. Même si Ubifrance a ouvert un bureau à Tripoli, le juteux marché libyen – et les quelque 200 milliards de dollars prévus pour la reconstruction du pays – reste difficile à aborder. La Libye manque d’institutions et de fonctionnaires compétents. Autre objectif : l’Algérie. Les clusters de Sousse et de Béziers, dans le secteur de la mécatronique, se sont associés pour permettre à des entreprises de s’attaquer au marché pétrolier algérien. 

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