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L'Usine Aéro

La Tunisie défend sa base industrielle

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Engagé sur le long chemin de la transition démocratique, le pays mise sur ses savoir-faire industriels pour rester dans la course, en particulier face au Maroc, son grand rival.

La Tunisie défend sa base industrielle
SEA Latelec est spécialisée dans la production de faisceaux de câbles et d’équipements aéronautiques embarqués.

En parcourant les trois étages de son usine de Charguia dans la banlieue de Tunis, blouse sur le dos, Daniel Bernardo, le patron de SEA Latelec (filiale de Latécoère) est fier de montrer la modernisation des îlots des opérateurs. Des ordinateurs indiquent à chacun, avec une précision millimétrique, les zones d’enfichage des centaines de câbles qui viennent garnir les baies électriques d’avions. Les mains s’activent pour suivre les cadences qui montent en flèche des A 320 et A 330. « Ici, j’ai vécu la crise et le redémarrage », explique le directeur général arrivé début 2011, juste après la révolution de jasmin.

À l’époque, la situation était compliquée. Les salariés ont même été jusqu’à bloquer les exportations. « Les Tunisiens s’étaient débarrassés de leur Président et toute autorité était contestée. Il a fallu tout reprendre pour expliquer que dans l’entreprise, c’est la fonction et les compétences qui priment. » Les conditions salariales sont renégociées, un comité central d’entreprise a été créé et le dialogue renoué. Depuis cette année, une assurance santé a été mise en place et les investissements sur le site se sont poursuivis au rythme moyen de 2 millions d’euros par an. Après une baisse d’activité en 2012 et 2013, les effectifs des deux sites de Latécoère en Tunisie sont revenus à leur niveau de 2012, soit près de 870 personnes « Ici, nous ne sommes pas dans une zone low cost, mais best cost, insiste Daniel Bernardo. C’est la performance industrielle qui compte. Toutes les pratiques des sites français y sont implantées. » Et le taux de fidélisation des salariés est important. Le secteur requiert des certifications et propose des salaires attractifs, aux alentours de 900 dinars (350 euros) pour un opérateur expérimenté, quand le salaire minimum tourne autour de 350 dinars (118 euros).

De l’aéronautique à l’automobile

À l’image de SEA Latelec, de nombreux acteurs de l’aéronautique comme Stellia et Zodiac n’ont pas lâché la Tunisie, un pays qui revient pourtant de loin, avec des mouvements sociaux et les complications d’une administration pléthorique à défaut d’être efficace. Si les acteurs en place se sont maintenus, quitte à réduire un peu la voilure, les nouveaux investisseurs tentés par l’Afrique du Nord se sont plutôt tournés vers le Maroc. En 2010, le stock d’investissements directs étrangers de la Tunisie était de 31 milliards de dollars quand celui du Maroc se situait à 45. Six ans plus tard, le stock de la Tunisie a chuté à 29 milliards quand celui du Maroc a bondi à près de 55 milliards. L’économie tunisienne a fait les frais de sa révolution. Et de l’instabilité politique qui en a découlé. Pas moins de sept chefs de gouvernements se sont succédé depuis six ans. Aujourd’hui le pays veut promettre au moins une stabilité de l’environnement des affaires. En mai, un nouveau code des investissements est entré en vigueur. Selon Olivier Pradet, le directeur de Business France en Tunisie « ce texte est assez positif ». Il simplifie le rapatriement des bénéfices, permet d’employer jusqu’à 30 % de compétences étrangères les premières années, autorise l’acquisition des biens immobiliers par des étrangers hors terres agricoles. Le pays proposait déjà un statut offshore pour éviter une taxation des intrants de production réexportés dans des produits finis. Ce choix d’entreprises sous douane est plus favorable selon Thierry Haure-Mirande, le gérant d’Aérotech et président du Gitas (Groupement des industries tunisiennes aéronautiques et spatiales), à celui de zones franches, telles qu’elles existent dans le royaume chérifien. « Au Maroc, les zones franches concentrent les activités autour de Tanger, Rabat et Casablanca et cela induit des tensions sur les compétences et les rémunérations. » Là-bas, les salaires s’envolent. Nabhen Bouchaala, le patron de Cavéo – un équipementier tunisien également présent au Maroc – explique « avoir dû recruter un directeur financier espagnol car les profils marocains avaient des prétentions trop élevées. »

Pour Stéphane Klajzyngier, le DG de Lacroix Electronics qui dispose de deux sites en Tunisie avec 700 collaborateurs, « ce rapport entre compétences et salaires fait de la Tunisie un pays très attractif ». Des expertises acquises au fil du temps. Qui sait que le premier employeur du pays après l’État est l’équipementier allemand Léoni, qui fêtait l’an passé ses 40 ans d’implantation sur place ? Le secteur auto compte environ 80 000 salariés et « la Tunisie reste une place forte des composants automobiles à l’échelle de l’Afrique », affirme Olivier Pradet. Elle a d’ailleurs développé ses propres groupes nationaux comme Coficab, spécialisé en câblage (1 milliard d’euros de chiffre d’affaires) qui sert les constructeurs européens depuis l’Afrique du Nord ou l’Europe (Portugal et Pologne). Paradoxalement, c’est aussi au Maroc que se développe aujourd’hui ce groupe dirigé par Hichem Elloumi, également vice-président de l’Utica (l’équivalent du Medef), pour se rapprocher des implantations des constructeurs. Le responsable des achats Moyen-Orient et Afrique de PSA, Georges Bui, indique réaliser 250 millions d’euros d’achats en Tunisie contre 300 millions au Maroc.

Miser sur la formation et l’innovation

Pour la Tunisie, l’enjeu est de monter en gamme, en maintenant sa compétitivité. Autorités et professionnels s’activent pour développer la formation et l’innovation. En mai dernier, s’est ouvert à El Mghira un centre d’excellence aux métiers de l’industrie aéronautique d’une capacité de 500 stagiaires pour des formations en chaudronnerie, drapage, traitement de surfaces ou fabrication sur machine à commande numérique. Les écoles d’ingénieurs ont aussi développé des partenariats avec les écoles françaises comme l’Enit (École national d’ingénieurs de Tunis) qui propose un double diplôme avec l’Ensta Paritech. Et de nombreux Tunisiens ont étudié, ou étudient, dans les grandes écoles françaises, à l’image d’Hichem Elloumi (X 1973). L’écosystème d’innovation s’organise. À Sousse, Hichem Turki anime l’une des sept technopoles du pays, un pôle de compétitivité dédié à la mécatronique qui accueille autour d’une école d’ingénieurs, une vingtaine de start-up et des industriels. « L’une des équipes a développé une solution embarquée de gestion de la consommation d’énergie qui intéresse la Steg, la société nationale d’électricité. » Cette montée en gamme bénéficie à l’activité de certains exportateurs français. Fabrice Coquereau, le responsable export de DEF, commercialise des systèmes de sécurité incendie haut de gamme fabriqués en France. Il confie bénéficier d’une croissance rentable de 10 à 15 % par an dans le pays depuis cinq ans. « J’ai identifié tous les secteurs où les investissements se maintenaient. Je cible l’agroalimentaire, la pharmacie, l’automobile et les phosphates. » Il équipe de grandes sociétés comme Danone, Vitalait ou encore Zodiac.

Du côté des acteurs en place, on sent revenir la confiance. « Depuis un an, la liste des prospects du secteur auto qui souhaitent s’approvisionner sur nos sites tunisiens s’allonge. Et nous venons de signer avec un nouveau client », confirme Stéphane Klajzyngier. Une bonne nouvelle pour le laboratoire démocratique du monde arabe qui a dramatiquement besoin de donner du travail à sa population. 

« Devenir une plate-forme entre l’Europe et l’Afrique » 

Imed Hammami, ministre tunisien de l’Industrie

  • Quels sont les points forts de votre base industrielle ?

Nous sommes au centre de la Méditerranée et un portail vers l’Afrique où se joue l’avenir. De grands groupes tunisiens comme Soroubat et Loukil sont déjà très présents en Afrique sub-saharienne. Nous ferons bientôt partie du Comesa, le marché commun de l’Afrique orientale et australe. Nous avons une main-d’œuvre et un capital humain exceptionnel adapté à l’Europe. Nous pouvons être une plate-forme entre elle et l’Afrique.

  • Comment évolue la situation du pays ?

Nous bénéficions depuis trois ans d’une stabilité politique et nos indicateurs économiques vont dans le bon sens. Avec des exportations en hausse de 14 % en 2017 et des investissements directs étrangers qui progressent. La France est le premier investisseur, hors énergie. Notre balance est excédentaire dans l’aéro, l’automobile et la pharmacie.

  • Mais votre place dans le classement Doing business s’est dégradée ?

En valeur relative oui, mais nous progressons sur les indicateurs. Nous encourageons la transparence et nous sommes en train de réformer l’administration pour simplifier les procédures. Nous travaillons sur une meilleure coopération entre la Fipa, chargée de l’attractivité du territoire, et l’Afi, l’agence foncière de l’industrie. Notre instance de normalisation et de propriété industrielle est en phase de raccordement avec les standards internationaux. L’enjeu est de passer à l’industrie 4.0.

  • Quelles sont vos priorités pour l’économie ?

Avant tout ce sont les PME. Nous avons des lignes dédiées d’un montant de 400 millions de dinars [135 millions d’euros] dans le budget 2018 pour leur modernisation et leur soutien à l’export et à l’innovation. Au-delà du textile, de la mécanique et du cuir qui sont la base, nos secteurs porteurs sont l’aéronautique, l’automobile et la pharmacie.

  • Vous n’avez pas attiré de constructeurs automobiles. Que leur manque-t-il ?

À notre sens, rien. Nous avons un écosystème de fournisseurs et un savoir-faire de qualité. Ce serait une locomotive pour mettre à niveau l’ensemble de la logistique et imposer un nouveau rythme.

  • Des négociations sont-elles en cours ?

Des discussions sont bien avancées avec certains constructeurs européens et asiatiques. Du fait de notre positionnement géographique, notre industrie automobile est à 80 % tournée vers les marchés européens. Nous sommes confiants sur notre capacité d’accueillir un constructeur et ce sera un partenariat gagnant-gagnant. 

 

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