La sous-traitance française confrontée à l'irruption des ténors mondiaux

La sous-traitance électronique française aura bien du mal à profiter de l'apparition de nouveaux marchés, comme les télécommunications et l'automobile. Car de nouveaux et puissants concurrents surgissent.

Partager

Malgré les concentrations des dernières années, la sous-traitance électronique française reste un secteur très atomisé. On y recense plus de 1200 PME totalisant 17 milliards de francs de chiffre d'affaires, dont 70% sont le fait de firmes dont les ventes ne dépassent pas 20 millions de francs. La grande majorité des sous-traitants n'ont pas encore surmonté leurs handicaps traditionnels: faible assise financière, taille trop modeste à l'heure de l'internationalisation, difficultés à suivre l'évolution rapide de la demande et à la financer. Ces handicaps sont aujourd'hui d'autant plus dangereux qu'il faut faire face à deux nouveaux types de concurrence: l'implantation sur le territoire français des leaders mondiaux de la sous-traitance électronique et l'irruption sur le marché d'usines de grands groupes de l'informatique et de l'électronique soucieux d'assurer les plans de charge de leur outil industriel. L'américain SCI, numéro 1 mondial, vient ainsi de prendre pied en France en rachetant l'usine grenobloise de Hewlett Packard. Deux ans après la reprise de l'usine bordelaise d'IBM par son compatriote Solectron. NPY, le fabricant américain de modules mémoires, qui vient de racheter le sous-traitant bordelais Cotec, prévoit d'augmenter les capacités de ses ateliers. Bull a, lui, filialisé ses ateliers de fabrication de circuits imprimés et de montage de cartes d'Angers sous le nom de Bull Electronics Europe (700 personnes). Les ventes de ce nouveau sous-traitant très bien équipé devraient approcher le milliard de francs cette année, dont 20 à 30% seulement à Bull. Le reste ira à une trentaine de clients de la micro-informatique, des télécommunications, des automatismes, ou encore de l'équipement médical. A Ormes (près d'Orléans), chez Alcatel, les syndicats de l'établissement estiment que celui-ci pourraient aussi, pour assurer sa survie, se placer sur le marché de la sous-traitance. En quelques mois, ce sont ainsi plus de 50000 mètres carrés d'ateliers, repris par de nouveaux venus, qui se posent en concurrents des sous-traitants traditionnels de l'électronique! Cela n'a pas fini d'inquiéter. D'autant plus que ces entreprises disposent de puissants moyens.

Une modification profonde des besoins

SCI et Solectron dominent le marché mondial. Leur taille leur autorise de lourds investissements. SCI prévoit ainsi d'engager 540 millions de francs sur son site grenoblois. Les deux unités de production bordelaises (20000 mètres carrés ) de Solectron ont été modernisées et ne comptent pas moins de dix lignes d'assemblage de composants montés en surface (CMS). Bull Electronics Europe investira plus de 30 millions cette année... Bon nombre d'entreprises jusqu'ici spécialisées dans les équipements professionnels fabriqués en petite série (militaires, équipements aéronautiques, télécommunications), se diversifient dans les produits à vocation plus grand public, où les séries sont plus importantes. La baisse des budgets militaires est passée par là. L'arrivée de ces "majors" s'explique par une modification profonde des besoins. De nouveaux secteurs font appel à la sous-traitance. "Les industriels de l'électronique doivent résoudre la difficile équation de coûts de recherche et développement en forte croissance sur des produits dont les prix ne cessent de chuter. Leur solution est de devenir intégrateurs ou ensembliers, et de totalement confier la production à d'autres", analyse Jean Zirphil, directeur marketing de Solectron France. L'approche est classique dans l'informatique. Elle le devient dans les télécommunications, avec les terminaux de radiotéléphonie, et dans l'électronique pour l'automobile.

De nouvelles responsabilités pour les sous-traitants

Parallèlement, les grands donneurs d'ordres recherchent désormais une prestation globale. Le sous-traitant doit être capable d'assurer les approvisionnements en composants, le contrôle qualité, le test ou la réparation des matériels qu'il fabrique. "Il y a vingt ans, nous demandions du temps machine à nos sous-traitants. Aujourd'hui, nous nouons de véritables partenariats", précise Jean-Etienne Connet, directeur général de Dassault Electronique. Dans certains cas, cela va même jusqu'à la conception de sous-ensembles et la personnalisation des produits, voire la livraison au client.

Des responsabilités qu'assument plus facilement les grands sous-traitants. Notamment pour les approvisionnements. SCI, qui a dix-neuf implantations industrielles dans le monde, peut négocier des achats de composants dans des conditions avantageuses de prix et de délais. C'est sur ce même registre que joue Solectron ou Bull Electronics Europe. "Le groupe Bull achète directement 2,5 à 3 millions de composants par an, notamment à partir de ses antennes situées aux Etats-Unis, au Japon et à Taiwan, explique Don Pierre Pompéi, directeur général de Bull Electronics Europe. C'est pour nous, et finalement pour nos clients, un avantage décisif. Car l'incidence du coût des approvisionnements sur les prix de revient d'une carte électronique atteint souvent 70 à 90%." Les PME, elles, n'ont souvent d'autres recours que de passer par les distributeurs, qui prennent leurs marges.

Les sous-traitants français ne sont pas restés inactifs. A force de réinvestir, certains ont pratiquement atteint la taille critique. Face à l'irruption des ténors, "les marchés du grand public, les débouchés à l'étranger, nous seront très difficilement accessibles", commente Christian Durat, P-DG de Cofidur, le numéro 1 français des sous-traitants autonomes. D'où la stratégie adoptée par Cofidur, qui veut essentiellement se renforcer sur les marchés professionnels et industriels de l'informatique, des télécommunications, de l'équipement et de l'armement. Le groupe a repris voilà quelques mois deux petites firmes (Techni Rhône-Alpes et FD2E), spécialisées dans la fabrication de circuits imprimés et le montage de cartes. Son chiffre d'affaires s'est ainsi accru de près de 21% en 1993. Il devrait être de 6% cette année. Une implantation en Allemagne est aussi recherchée. Il faut trouver des marchés relais.

Tous cherchent à élargir la palette de leurs services

Car les grandes séries ne suffisent pas toujours pour nourrir les plans de charge de Solectron, Bull Electronics Europe ou SM2E (groupe Mitsubishi). Leur concurrence tendrait même à aiguiser leurs appétits. Deux exemples: l'installation de SCI dans le giron de Hewlett-Packard déçoit les espoirs de Solectron de travailler davantage avec ce constructeur. A l'inverse, c'est Solectron qui a décroché la commande de Valeo pour des cartes de systèmes d'inclinaison de phares, devançant SM2E. Du coup, pour compenser, Solectron comme SM2E sont amenés à ratisser les plus petits marchés, au détriment des sous-traitants classiques. Jean-Jacques Legrand, P-DG du groupe Cire (voir ci-contre) n'est pourtant pas trop inquiet. "Je crois que cela va plutôt dynamiser le marché. Il restera de la place pour tout le monde. Ce que je trouve plus critiquable, c'est que l'Etat et les collectivités locales aident plus volontiers ce type d'investisseurs." Au bout du compte, si les plus petits sous-traitants semblent moins directement concernés par la confrontation des leaders, ils risquent cependant d'en être les victimes... par ricochet. Car les preneurs d'ordres de taille moyenne cherchent à se "récupérer" en traquant les petites séries. Comme leurs grands "confrères", les petits sous-traitants cherchent à élargir la palette de leurs services, en proposant une "prestation globale". C'est le cas de Fauba (voir ci-dessous) ou de France Log. Située près de Lille, cette PMI, qui compte 48 salariés, prend en charge de A à Z la réalisation d'ensembles électroniques, depuis la conception, l'industrialisation, les achats de composants, jusqu'aux tests, en passant par la production des circuits, le câblage des cartes et l'intégration... Mais, là encore, ces développements impliquent de lourds investissements. La firme y a consacré, en quelques années, 16 millions de francs.

Des mutations s'imposeront

A terme, beaucoup dépendra de l'évolution des volumes d'affaires. Selon l'étude réalisée par Jacques Bayle-Ottenheim, conseiller technique du Snese (Syndicat national des entreprises de sous-traitance en électronique), "d'ici à l'an 2000, le marché devrait presque doubler. Mais il continuera à se concentrer sur un nombre plus restreint de producteurs. Il y aura des mutations techniques, financières et humaines à ne pas rater." Sous la pression d'une technologie qui évolue très rapidement depuis le milieu des années 80, la profession est habituée aux accidents de parcours et aux reprises d'entreprises. C'est aujourd'hui le cas de Senicorp, à Soissons (Aisne), l'ex-numéro 4 de la sous-traitance électronique française, en redressement judiciaire depuis juillet dernier. Une nouvelle vague de restructurations se prépare.

et Daniel Coué



ARS SE CONNECTE AVEC L'ITALIE

Comme la bretonne Erulec, qui s'est associée au sous-traitant britannique Race, le savoyard ARS Industrie (155 salariés, 65 millions de francs de chiffre d'affaires) vient de sceller un accord industriel et commercial avec la firme italienne Elettronica Sigma. Les deux entreprises, bien que toutes deux spécialisées dans le câblage de cartes, sont en effet assez largement complémentaires. Tandis qu'ARS est plutôt orientée sur les moyennes séries destinées à l'électronique professionnelle, son associée italienne s'est axée sur les gros volumes, notamment pour la micro-informatique et l'électronique grand public. Elettronica Sigma dispose d'importants moyens de pose de CMS. De son côté, ARS est bien équipée en systèmes de test automatiques. Elle a aussi pris pied dans la production de circuits imprimés en rachetant récemment la petite firme Cadrex. L'union ARS-Elettronica, baptisée Siralp, a pris la forme d'un groupement européen d'intérêt économique (GEIE). Les prospections commerciales seront mises en commun. Tout comme les achats de composants.



CIRE DÉCENTRALISE LA TECHNIQUE

Une usine par marché. C'est la méthode suivie avec persévérance par le groupe Cire (560 personnes). "Chaque produit correspond à une équipe disposant de moyens techniques spécifiques, explique , le P-DG. Cela permet de décentraliser les responsabilités, de gérer au plus près des réalités. Et d'être plus réactifs, plus efficaces." De fait, en quelques années, le groupe a su s'imposer parmi les leaders de la sous-traitance en électronique. D'abord en se développant dans sa spécialité initiale: les circuits imprimés. Ils sont produits aujourd'hui dans six usines différentes selon leur type (spéciaux, professionnels ou grand public) et l'importance des séries. L'unité de Cholet, par exemple, fabrique en moyenne et grande série, des circuits double face à trous métallisés. Elle a été reprise à Thomson en 1990. A ce dispositif, se sont ajoutées deux usines de câblage de cartes. Celle de Montargis (Loiret), rachetée il y a un an et demi à Alcatel CIT, emploie 180 personnes et ouvre à Cire la voie du câblage en grande série... Prochainement, le groupe prendra une participation de 35% dans la PME rhônalpine Teleph (circuits imprimés, câblage). Façon d'élargir aussi son implantation régionale.



FAUBA JOUE LA CARTE DE LA MAÎTRISE D'OEUVRE

Offrir aux industriels des prestations de maître d'oeuvre auprès des sous-traitants façonniers. Pour avoir joué la carte de la valeur ajoutée, Fauba Industrie tire son épingle du jeu. Ce spécialiste de l'importation de composants électroniques - qui réalise encore les deux tiers de ses 180 millions de francs de chiffre d'affaires dans la distribution - est ensuite venu à la sous-traitance. Une démarche inverse à celle de bon nombre de firmes du secteur. "Nous avons l'avantage de bien connaître le marché des approvisionnements. C'est capital dans le métier de sous-traitant, où les achats représentent 90% du coût d'un produit", explique Yves Abouaf, président de Fauba. Un savoir-faire que la PME propose d'ailleurs à ses cinq partenaires façonniers en jouant le rôle de centrale d'achat. Parallèlement, Fauba se positionne comme un équipementier grâce à une unité d'assemblage sur son site des Ulis. C'est ainsi que General Electric vient de lui confier l'intégration de 150 racks de commande électrique destinés au médical.

USINE NOUVELLE - N°2452 -

Partager

SUJETS ASSOCIÉS
LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

ARTICLES LES PLUS LUS