La route économique inachevée du géant Mandela

L’ancien président sud-africain Nelson Mandela avait su insérer son pays dans l’économie de marché. L’Afrique du Sud reste le géant du continent mais en matière d’égalité des chances et d’accès à l’emploi ou à l’éducation, la Nation arc-en-ciel a encore bien du chemin à parcourir.

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La route économique inachevée du géant Mandela

Un géant est parti. Rejoindre Ghandi, Martin Luther King ou Mère Therésa. L’occasion pour chacun de célébrer l’incroyable humanité d’un homme dont un mot, un seul, eut suffi à mettre son pays à feu et à sang.

Un héritage économique contrasté

Mais Mandela, c’est aussi un héritage économique. Avec des résultats contrastés, ou du moins un chemin inachevé sur le plan de l’égalité. L’Afrique du Sud reste bien sûr le poids lourd économique de l’Afrique avec un PIB de 385 milliards de dollars, soit environ 20% du total du continent avec seulement 53 millions d’habitants. Elle a vu l’émergence d’une réelle classe moyenne noire mais son taux officiel de chômage pointe à 25%. Le pays connait des drames sociaux comme la grève sanglante de la mine de Marikana durant l’été 2012 et des inégalités sociales record à l’échelle mondiale. Sans parler de la criminalité. Derrière, le Gautrain ultramoderne de Johannesburg, les plages bondées de Durban, les usines automobiles BMW ou Nissan de Rosslyn près de Pretoria ou le succès d’entreprises comme le pharmacien Aspen plus que jamais l’intégration effective de l’ensemble de la population sud-africaine reste un chantier en devenir. Et pas seulement parce qu’avec moins de 2% de croissance prévu cette année, elle fera la plus mauvaise performance depuis 4 ans.

En 1994, lors des premières élections post-apartheid et son accession au pouvoir (ce qu’en Afrique du Sud, on nomme "l’indépendance") les plus grandes interrogations se font jour sur les choix économiques de "Madiba". Beaucoup seront surpris. A rebours de son passé de révolutionnaire et des alliances de son parti l’ANC avec le COSATU, la toute puissante union des syndicats, et le Parti communiste, Nelson Mandela opte pour l’économie de marché. Clairement. "Les privatisations constituent la politique fondamentale de mon gouvernement", lance-t-il en 1994 à la stupeur générale. Il avait dit l’inverse à sa sortie de détention en 1990, notamment à propos du secteur minier, le poumon de l’Afrique du sud.

Obsédé par la stabilité du pays, il opte donc pour l’ouverture, encourageant avec force les investissements étrangers. Devenu Président, entourée d’une poignée de conseillers, dont des banquiers blancs qui avaient exercés sous l’Apartheid, il leur demande de remettre sur pied une économie rendue exsangue par le régime des sanctions internationales, se concentrant pour sa part sur les institutions, la politique et la création de la "Nation Arc en ciel" à travers la fameuse Commission de vérité et réconciliation.

Après des débuts difficiles, l’économie redécolle. De 1994 à la crise financière de 2008, l’Afrique du Sud connaitra 14 années de croissance ininterrompues portée notamment par le boom des matières premières. Jacob Zuma, président depuis mai 2009 a dû affronter des années plus difficiles, dont une grave récession en 2009/2010, mais il a gagné sa place, en 2010, au club des maxi-émergents, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud), organisant même à Durban, le sommet de ces BRICS en avril dernier.

Avant cela, l’héritage orthodoxe de Mandela aura été poursuivi par son successeur direct à la tête du pays Thabo Mbeki, un technocrate pro-business, ayant pour cheville ouvrière l’inamovible Trevor Manuel, un métis, ministre des finances de 1996 à 2009 (il est aujourd’hui conseiller de Jacob Zuma) qui rassurait les marchés financiers.

Le réconciliateur

Mais l’histoire bien sûr n’est pas si simple. A partir de 1994, il s’agit de concilier deux univers que tout oppose, avec d’un côté un monde des affaires tenus par une étroite et prospère élite blanche qui possède tout au presque et de l’autre une masse populeuse sous-éduquée et ayant perdu sous le joug de l’Apartheid jusqu’au sens du commerce. Un comble en Afrique.

Ce sera l’objet de la politique de discrimination positive, à savoir la BEE Black Economic Empowerment, un ensemble de règles précises instituées à partir de 2001 contraignant à l’égalité raciale dans les entreprises, que ce soit au niveau des cadres, de la direction ou de la détention du capital. Avec quelques succès. Depuis plus de dix ans, l’Afrique du sud a vu l’émergence d’une réelle classe moyenne noire que l’on voit Johannesburg rouler en berline dernier cri ou fréquenter les nouveaux quartiers à la mode comme Sandton (où l’on trouve une hideuse statue de Nelson Mandela).

Certains leaders noirs ont su habilement profiter du système, et un peu à l’image des oligarques russes sous Eltsine se constituer des fortunes considérables (ce qui, -c’est aussi cela sa magie- n’a jamais effleuré Madiba) Le numéro deux de l’ANC, Cyril Ramaphosa, un ancien syndicaliste et un homme jugé compétent qui pourrait succéder à Jacob Zuma est ainsi à la tête d’une fortune de 650 millions de dollars.

La tâche inachevée de l'égalité

Mais cette élite noire ne suffit pas à remettre les choses à l’endroit. La tâche de l’égalité reste inachevée, la marmite continue de bouillir. Les tensions sociales sont animées par de puissants syndicats, qui se livrent d’ailleurs à des luttes internes (notamment en ce moment le NUMSA le syndicat des métallos avec le COSATU) et sont frappés par divers scandales. Et ceux-ci songent souvent avant tout à favoriser leurs mandants : le drame de Marikana trouve ainsi sa source dans une rivalité entre le syndicat "établi" des mineurs, le NUM et les francs-tireurs de l’AMCU.

Aujourd’hui, on estime que 40% de la population n’est pas inséré dans l’économie marchande. Et 16 millions de sud-africains vivent directement des aides sociales que l’Etat a peu à peu mis sur pied.

Le paradoxe ? A côté du goulot des infrastructures, un des points noirs du pays que doit contrer le plan NDP 2030 adopté l'an dernier, les entreprises se plaignent de ne pas trouver la main d’œuvre adéquate. "Nous vivons une situation absurde, nous confiait en avril à Durban un des grands patrons du secteur minier. Le chômage atteint des niveaux record mais toute l’industrie est confrontée à des pénuries de main d’oeuvre, des salaires élevés et donc à un manque de compétitivité. Le problème numéro un de notre pays c’est l’éducation de base. Rien ne pourra changer sans cela. C’est une tache longue et difficile".

Le résultat de ces tensions est la montée, pour l’instant seulement médiatique, de mouvements de protestations plus radicaux comme celui de Julius Malema, 31 ans, l’ancien dirigeant des jeunes de l’ANC. En rupture de ban, lui-même poursuivi pour corruption, il a quitté l’ANC pour créer cette année, les Economic Freedom Fighters (EFF) dont il est "Commandant en chef" prônant à demi-mot la violence, ou en tout cas des nationalisations à tout va ou l’expulsion de fermiers blancs, en puisant son inspiration dans la désastreuse politique de Robert Mugage au Zimbabwe.

En attendant pour lutter contre les inégalités raciales, le gouvernement a étendu depuis 2005 le BEE, pour instituer, le BBBEE pour "Broad Based BBE" avec des contraintes encore plus sévères sur l’inclusion des populations noires dans les entreprises y compris les PME. Mais les résultats se font attendre. Avec la disparition de Nelson Mandela, pendant quelques jours au moins, le pays n’aura pas vraiment la tête à cela. Dans cinq mois se tiendront les élections générales, ils seront nombreux à se revendiquer de l'héritage du géant sud-africain.

Pierre-Olivier Rouaud

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