L'Usine Energie

La renaissance de l'industrie nucléaire américaine

Guillaume Pitron ,

Publié le

Longtemps combattue par les écologistes, mais revenue en grâce auprès des politiques, l'industrie nucléaire civile amorce un retour dans le premier pays consommateur d'électricité au monde. Producteurs d'électricité et industriels sont sur le pont, à l'image d'EdF et d'Areva.

John McCain est plus affûté sur les chiffres du nucléaire français que ne le furent Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy lors de notre débat présidentiel ! « Les Français sont capables de produire 80 % de leur électricité à partir du nucléaire. Il n'y pas de raison que l'Amérique n'y parvienne pas », a-t-il martelé à plusieurs reprises au cours de sa campagne.

Alors qu'avec 104 réacteurs répartis sur 65 installations dans 31 Etats, l'atome représente 20 % de la consommation d'électricité américaine, il est déjà en train de prendre une nouvelle jeunesse. « Nous sommes très optimistes quant aux perspectives de lancement de nouveaux réacteurs », s'exclame avec enthousiasme Steve Kerekes, le porte-parole de l'Institut de l'énergie nucléaire (NEI).

La volatilité du prix du pétrole et du gaz naturel, les perspectives d'augmentation de 50 % de la consommation d'électricité d'ici à 2025, alliées aux inquiétudes sur le réchauffement climatique redonnent au nucléaire civil ce nouvel élan. Sans compter l'adoption, par l'administration Bush, d'un cadre légal et fiscal favorable. Dès 2002, le plan « Nuclear Power 2010 » vise à identifier de nouveaux sites pour de futures installations nucléaires. Rédigé en 2005, l'« Energy Policy Act » devient un texte clé, puisqu'il offre aux entreprises des prêts gouvernementaux et des avantages fiscaux afin de financer la construction de nouvelles centrales. Un virage.

amorce des premiers accords de coopération

Conséquence logique depuis 2007, la renaissance du nucléaire est réellement amorcée avec des premiers projets. Aujourd'hui, vingt entreprises ont déjà déposé leur candidature auprès de l'autorité de sûreté nucléaire (NRC) pour la construction d'une trentaine de nouveaux réacteurs.

Comme il le fait en Grande-Bretagne, en prenant le contrôle de British Energy, Edf entend bien prendre part à ce réveil. Face aux fournisseurs d'électricité comme Duke, Progress Energy et Dominion, le groupe français a conclu plusieurs partenariats avec des entreprises américaines. En mai 2008, il a scellé un accord de coopération avec l'américain Exelon, le premier exploitant nucléaire américain. Le contrat prévoit un partage d'expérience concernant la maintenance des centrales et l'exploitation du combustible.

Plus tôt, en juillet 2007, EdF s'associait surtout avec Constellation Energy pour donner naissance au joint-venture UniStar, en vue d'exploiter quatre réacteurs de type EPR dès 2015. Des ambitions qui se sont assombries ces dernières semaines avec le projet de rachat - en pleine tourmente financière - de Constellation Energy par l'holding Berkshire Hathaway de Warren Buffet. L'électricien français, qui possède 9,51 % du capital de Constellation, sera-t-il sorti du jeu ? Officiellement, il devrait présenter soit une contre-offre sur Constellation, soit un partenariat avec un autre groupe américain de l'énergie.

D'autres groupes français sont sur la brèche, comme Alstom. Face à General Electric ou Siemens, ce sont ainsi les turbines Alstom « Arabelle » - une composante clé des îlots conventionnels qui transforment la vapeur en électricité - qu'UniStar a choisies fin 2007 pour ses projets de centrales de type EPR. Sur le marché du renouvellement, Alstom a remporté, en juin, un contrat pour le remplacement des turbines de trois centrales d'Exelon. Des équipements qui seront manufacturés sur le site de Chattanooga (Tennessee), et pour la construction duquel le groupe français prévoit d'investir 200 millions de dollars.

Du côté des constructeurs de réacteurs, trois mots d'ordre dominent : simplification du fonctionnement des centrales, réduction des coûts d'exploitation et renforcement des règles de sécurité. Face au réacteur à eau bouillante ESBWR de GE-Hitachi, sélectionné par six opérateurs, quatorze réacteurs AP 1 000 de Westinghouse-Toshiba ont déjà été retenus par des exploitants. En avril, Westinghouse pouvait même annoncer la première commande ferme depuis trente ans d'une centrale nucléaire, dans l'Etat de Géorgie. Areva, qui a réalisé en 2006 un chiffre d'affaires de 1,7 milliard de dollars, n'est pas en reste. Son réacteur EPR de 1 700 mégawatts, déjà sélectionné en six exemplaires, devrait fournir, à terme, un million et demi de foyers en électricité et présente un avantage concurrentiel de taille : il est conçu pour résister au crash d'un avion de ligne. Un critère de sécurité désormais requis par la NRC.

la commande de réacteurs stoppée en 1979

Areva est aussi le seul groupe à proposer à ses clients une offre intégrée sur l'ensemble du cycle de l'énergie nucléaire : extraction et enrichissement de l'uranium, conception et construction de réacteurs, recyclage. D'immenses défis restent pourtant à relever, alors que la filière nucléaire relève la tête après trois décennies de stagnation. A commencer par la communication. Plus aucun réacteur n'avait été commandé depuis l'accident survenu en 1979 à la centrale de Three Mile Island, en Pennsylvanie. « L'un des plus graves accidents jamais connus par l'industrie nucléaire et une catastrophe en matière de relations publiques », reconnaît Steve Kerekes.

« Le volet communication est extrêmement important », précise Drew Eliott, le porte-parole de Progress Energy, au point qu'Areva a récemment investi 5 millions de dollars dans une publicité expliquant le fonctionnement d'un réacteur sur fond de musique disco. Une stratégie payante, puisque « deux tiers des Américains se prononcent en faveur du nucléaire », observe-t-on chez Westinghouse.

assurer l'enrichissement

Pour assurer la renaissance du nucléaire, il faudra aussi du combustible. En la matière, les Etats-Unis sont assez dépourvus. La principale installation, Paducah Gaseous Diffusion Plant dans le Kentucky (propriété de l'Etat fédéral et exploitée par Usec), est âgée. Elle doit être remplacée. De plus, l'accord signé avec la Russie, prévoyant que cette dernière fournisse aux Etats-Unis l'uranium provenant de ses têtes nucléaires (40 % de ses besoins), arrivera à expiration en 2013.

Sur ce marché de l'enrichissement, Areva a bien joué sa carte. Le groupe français a reçu l'autorisation de construire l'usine de combustible « Eagle Rock Enrichment Facility », dans l'Idaho (2 milliards de dollars d'investissement). Son concurrent européen Urenco bâtit par ailleurs, lui aussi, une usine, au Nouveau-Mexique, et Usec fait de même à Piketon dans l'Ohio, trois projets reposant sur la technologie de centrifugation. A plus long terme, Areva reste aux aguets sur la possibilité de construire une usine de retraitement-enrichissement sur le modèle de La Hague. Elle s'est également lancée dans une usine de MOX (2,7 milliards de dollars, en association avec Shaw).

nécessité de disposer de nouvelles compétences

En attendant, et outre les questions liées au financement dans la tempête financière que traverse l'Amérique, une question se pose avec acuité : celle des compétences. « Nous ne disposons pas de la main-d'oeuvre nécessaire au relancement du nucléaire », pointe Larry Foulke, le directeur du programme d'ingénierie nucléaire à l'université de Pittsburgh en Pennsylvanie. Un capital humain qui fait défaut, alors que 35 % des salariés du secteur nucléaire devraient prendre leur retraite à l'horizon 2012. « Nous devons entièrement recréer une main-d'oeuvre formée », observe James Spellane, le porte-parole du syndicat des ouvriers électriques, à Washington. En plus d'inciter leurs salariés à travailler davantage, les constructeurs et les producteurs d'électricité lancent de vastes programmes de recrutement de jeunes diplômés, investissent dans les programmes de transferts de compétences en interne et scellent des partenariats avec les universités. Objectif de GE et Westinghouse : recruter 1 000 salariés par an.

Reste qu'aux Etats-Unis, comme de ce côté-ci de l'Atlantique, un sujet fait débat : la gestion des 2 000 tonnes de déchets produits chaque année par l'ensemble du parc américain. Car, si le gouvernement américain reste propriétaire des 54 000 tonnes de combustibles usées produits depuis quarante ans, aucune solution n'a encore été trouvée pour les stocker ailleurs qu'à proximité des centrales.

Choisi en 2002, le site de Yucca Mountain, en plein désert du Nevada, devrait accueillir les déchets. Non sans polémique. « Les activités sismiques y sont plus importantes que prévues, observe David Dzombak, professeur en ingénierie civile à l'université Carnegie Mellon. Et les riverains résistent. » Barack Obama s'oppose au stockage des déchets à Yucca Mountain (Areva est associé au projet), tandis que John McCain s'y déclare favorable. Une divergence de points de vue qui pèse sur la campagne présidentielle. Le résultat des élections présidentielles pourrait-il influer sur l'avenir du nucléaire civil ? « Obama se montre moins agressif que McCain sur la question, observe Larry Foulke, mais il reconnaît que les alternatives sont encore moins acceptables. »

« Les 31 Etats américains possédant des réacteurs disposent de majorités aussi bien démocrates que républicaines. Le nucléaire est au-dessus des partis, conclut Russ Bell, au NEI. Etant donné les besoins, son développement est inévitable, quelle que soit la prochaine administration. » .

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Les entreprises qui font l'actu

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte