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"La présidentielle est une kermesse de la pensée magique", selon Thierry Mandon

Aurélie Barbaux ,

Publié le

Entretien L’enseignement supérieur et la recherche sont quasi absents des programmes des candidats à la présidentielle. Peut-être parce que Le livre blanc présenté par Thierry Mandon, qui explique pourquoi il faut 1 milliard de plus par an sur le quinquennat, a déjà tout dit. Pour le secrétaire d’Etat, qui fait un point avec L’Usine Nouvelle sur son action sur les universités, ce n’est, de toute façon, pas ce qui manque le plus aux débats.

La présidentielle est une kermesse de la pensée magique, selon Thierry Mandon
Thierry Mandon, secrétaire d'Etat à l'Enseignement supérieur et la Recherche
© Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

L'Usine Nouvelle - Qu’est-ce qui vous manque dans les programmes des candidats à la présidentielle ?

Thierry Mandon - Beaucoup de choses. Mais le problème du pays est un problème d’architecture des politiques publiques. La puissance publique est le référentiel ultime du pays. Elle repose sur des outils, une machine à décider qui me semble avoir de grave disfonctionnement, avec une centralisation extrême complétement à contre-valeur de la société. Lente, peu efficace, autoritaire, quand il faut être vite et collaboratif. Or, une campagne présidentielle c’est une kermesse de propositions, une kermesse de la pensée magique, avec l’illusion que proposer la mesure pour le chômage, la compétitivité suffit, sans s’intéresser à la machine. Comme si il suffisait de décider ce qu’il faut faire pour que les choses se fassent. Or aujourd’hui, vous pouvez décider ce que vous voulez, les choses ne se font pas, pas pour de mauvaises raisons, parce que des gens bloquent. La machine à produire de la politique publique est obsolète. Dans les programmes il y a trop ce "voilà ce qu’il faut faire" et pas assez de "voilà comment faire".

Malgré cette machine à produire de la politique publique obsolète, avez-vous pu agir plus efficacement à l’enseignement supérieur qu'à la modernisation de l'Etat ?

Si je mets de côté le manque de temps, oui. On aura mené des changements importants. D’abord, il fallait un avocat à l’enseignement supérieur et la recherche pour dire que ce domaine est plus important que jamais dans le monde dans lequel nous vivons. Qu’il faut y mettre des sous et le replacer au cœur du pays. Je l’ai été. Ensuite, on ne pouvait plus se contenter d’accueillir massivement des étudiants, il fallait mettre sous tension de qualité tout le système. C’est ce que l’on a fait, notamment avec la sélection à l’entrée au master. Troisièmement, il fallait en faire un levier de l’évolution de la machine publique. C’est fait, notamment avec la transformation de  l’ENA, qui deviendra un établissement public d’enseignement supérieur (EPSCP) en juin, qui se rapproche d’une COMUE et qui ouvre une chaire pour réfléchir à son rôle. Il y a aussi la transformation numérique, qui est loin d’être achevée, mais un vrai mouvement se dessine.

La transformation numérique des universités, justement, apparait comme intimement liés avec les territoires. Va-t-on vers plus de décentralisation ?

Je le pense. Dans les grandes mutations de l’ESR il y a l’empreinte territoriale. Dans un premier temps, on a pensé et construit l’autonomie comme un changement de la relation entre l’administration centrale et l’université. Si on se projette à dix ans, l’autonomie c’est une inscription dans les territoires sur le plan institutionnel comme économique. C’est le nouveau champ pour une autonomie plus mature. On a même bâti des outils pour permettre cette intégration plus grande des régions, des acteurs territoriaux ou des métropoles dans l’université. Je vais en citer deux. Les sociétés d’accélération de transfert de technologie, les SATT, dont on a ouvert le conseil d’administration aux collectivités, ce qu’elles réclamaient depuis longtemps. Cela aidera à la cohérence des outils autour des universités. Le deuxième concerne l’immobilier. Quatre universités volontaires, Bordeaux, Aix, Tours et Caen, deviennent propriétaire de leurs immeubles et de leur terrain, que l’Etat leur a donné. Cela implique d’avoir des compétences immobilières, qui se trouvent forcement dans les collectivités. Ces outils accrochent les régions sur la vie concrète des universités. 

Les universités demandent aussi la liberté de recruter ? Est-ce souhaitable.

Le système doit garantir deux choses. D’abord la qualité des diplômes en France - un master 2 de droit publique doit avoir la même valeur quelle que soit l’université - et la qualité des formations partout. L’ingénierie qui permet de faire ça ? J’observe qu’elle est l’objet de débat, notamment dans la présidentielle. C’est l’une des rares propositions sur l’université qui soit sortie, avec la suppression du CNU (Conseil national des universités, 1800 membres). Il y a des sujets sur les moyens de garantir la qualité des diplômes. Le CNU ne me pose pas de difficulté.

Il y a un troisième point. Les universités devraient plus profiter des marges de manœuvres dont elles disposent désormais en autonomie pour nouer de véritables partenariats internationaux. Certaines le font. D’autres pas ou très peu. Mais on peut tout à fait imaginer des doubles cursus, des doubles formations. C’est une façon intelligente de donner une personnalité pédagogique à un établissement autonome sans pour autant brader l’appartenance à une nation.

Beaucoup réclament un rapprochement plus étroit entre enseignement supérieur et recherche. Comment fait-on ?

Nous donnons l’exemple Ici, au ministère. Il y a un plan stratégique pour rapprocher la direction qui s’occupe des universités et celles qui s’occupe de la recherche afin d’offrir un interlocuteur unique aux universités dans l’administration centrale. Dans les Idex et dans les Isite, les questions de ce rapprochement sont aussi au cœur des projets, tant au niveau des thématiques que des participations des organismes de recherche. Dans beaucoup de dossier, l’équipe de présentation inclut un organisme de recherche.

Enfin, et c’est vital. Ce qui garantit la qualité d’un système sous pression démographique, c’est l’accrochage à la recherche. Quand il y a plus d’étudiants, pour maintenir la qualité, voire la tirer vers le haut, l’intégration de la recherche est la garantie.

Reste néanmoins un point majeur, celui des enseignements chercheurs. Il faut une meilleure reconnaissance du travail des enseignants chercheurs dans l’enseignement. Aujourd’hui, seul l’investissement dans la recherche, les publications, est valorisé.  Or la révolution à mener est dans la formation. Pour accompagner la transformation numérique et pédagogique, il faut revoir le statut des enseignants-chercheurs, et les évaluer aussi sur leur investissement dans l’enseignement.

 

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