LA NOUVELLE CARTE MONDIALE DE LA SIDERURGIE

Privilégier les usines les plus rentables en Europe, se rapprocher des ressources minières et des marchés en développement en Asie et en Amérique du Sud : autant de raisons qui poussent les producteurs à faire évoluer la géographie de l'acier...

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Lancée avant la forte hausse du prix de l'acier, la restructuration des usines européennes d'Arcelor suit son cours. La fermeture des hauts-fourneaux continentaux reste pro-grammée, en particulier celle du site de Florange (Moselle), prévue en 2009. Des mesures qui semblent paradoxales, au moment où les prix flambent et où la demande est telle que des menaces de pénurie apparaissent régulièrement. Mais le groupe européen a beau jeu de rappeler que le marché de l'acier est, par nature, cyclique, et que l'objectif de sa restructuration reste valable : privilégier les aciéries côtières, comme à Dunkerque (Nord) et à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), plus rentables que celles situées à l'intérieur des terres, en raison des coûts de logistique. En France, en Belgique, et en Allemagne, la décision d'Arcelor d'arrêter les investissements sur les hauts-fourneaux continentaux signifie leur extinction, à plus ou moins longue échéance. Objectif : conserver un niveau de rentabilité acceptable pour le groupe, même en creux de cycle.
Les investissements transférés vers les pays à bas coûts
L'anglo-néerlandais Corus, quant à lui, restructure ses usines britanniques, à l'origine de pertes depuis plusieurs années, alors que la partie hollandaise est le fleuron de ce groupe créé par fusion de British Steel et Hoogovens en 1999.
En fait, la restructuration des aciéries européennes, que les sidérurgistes justifient par des objectifs de compétitivité sur le marché mondial, participe d'un mouvement de fond qui se traduit également par le déplacement des investissements vers les pays à bas coûts de production, et situés à proximité des nouveaux marchés. Ainsi, tandis qu'il restructure aussi ses usines européennes de produits longs (au Luxembourg) et d'acier inoxydable (avec toutefois la création d'une aciérie à Charleroi), Arcelor a de multiples projets d'investissements en Amérique du Sud. Sa filiale brésilienne CST (Companhia Siderúrgica de Tubarão, une aciérie maritime) pourrait construire un troisième haut-fourneau, ce qui porterait sa capacité annuelle de production d'acier plat de 5 à 7,5 millions de tonnes (Mt). Le groupe européen étudie également le doublement de la capacité de production de produits longs chez Belgo-Mineira (2,7 Mt en 2004), dont il détient 54 %. Toujours dans les produits longs, mais en Argentine cette fois, la capacité d'Acindar, contrôlé par Belgo-Mineira, pourrait aussi être augmentée. Enfin, Arcelor a inauguré en 2003 l'usine brésilienne de Vega do Sul (dans l'Etat de santa Catarina, au sud du Brésil), qui produit des tôles galvanisées pour l'automobile (880 000 tonnes prévues en 2005). Un investissement de 456 millions de dollars (près de 350 millions d'euros).
En 2008, le Brésil pourrait produire 43 millions de tonnes
Le Brésil, avec ses matières premières et ses marchés prometteurs, attire d'autres investisseurs de poids. Selon l'Institut brésilien de l'acier, 7,4 milliards de dollars (quelque 5,7 milliards d'euros) y seront investis d'ici à 2008, pour augmenter de 10 Mt sa capacité de production. En 2004, le Brésil a produit 33 Mt, ce qui le place au huitième rang mondial des producteurs d'acier. ThyssenKrupp vient de se lancer dans un projet avec CVRD (Companhia Vale do Rio). Les deux partenaires étudient la construction d'une aciérie d'une capacité annuelle de 4,4 Mt, qui pourrait démarrer en 2008. Ils n'en sont qu'à l'étude de faisabilité, mais la future entreprise commune a déjà un nom : Companhia Siderúrgica do Atlântico (CSA). L'investissement total sera de 1,3 milliard d'euros. Le chinois Baosteel travaille de son côté avec CVRD sur un projet d'aciérie de 3,5 Mt par an (qui pourrait être porté à 7,5 Mt), pour un investissement de 2 milliards de dollars (1,5 milliard d'euros).
En attendant l'apparition du numéro 1 chinois de l'acier loin de son territoire, la Chine, avec la croissance rapide de sa consommation, reste une zone d'investissement privilégiée par les sidérurgistes mondiaux. Au mois de mars, Arcelor et Nippon Steel vont commencer, avec Baosteel, la production d'aciers pour l'automobile, à Shanghai. L'usine aura une capacité annuelle de 1,7 Mt d'acier plat, pour un investissement de 650 millions d'euros. Elle s'inscrit dans la stratégie commune de Nippon Steel et d'Arcelor visant à assurer un approvisionnement de qua-lité à leur clients dans leurs nouvelles implantations mondiales.
Mittal Steel a pour sa part un projet de même nature à Yingkou, au nord de la Chine : un laminoir à chaud et une ligne de galvanisation, capables de produire 400 000 tonnes par an de tôles pour l'automobile, l'électroménager et le bâtiment. Au total, 100 millions de dollars (76,6 millions d'euros) seront investis, et le groupe britannique sera le seul actionnaire de la future usine.
Les sidérurgistes chinois eux-mêmes continuent à investir. Baosteel a l'intention de doubler sa capacité de production d'ici à 2010, pour passer de 20 à 40 Mt par an. Et si de nombreux projets ont été arrêtés par les autorités de Pékin, soucieuses de réguler la croissance explosive de l'économie chinoise, au moins trois projets d'aciéries représentant 20 Mt de capacité supplémentaire ont été approuvés ces derniers mois.
Enfin l'Inde, futur géant de l'acier, pourrait quasiment doubler sa capacité de production, de 34 à 60 Mt d'ici à 2012. Le sidérurgiste coréen Posco, associé au groupe minier BHP-Billiton, participe à un projet colossal de complexe sidérurgique : un investissement total de 8,4 milliards de dollars... Mais les producteurs locaux, dont le numéro 1 Tata Steel, ont aussi des projets d'augmentation de capacités.
D'ici à 2010, le retard de l'Europe de l'est ne sera plus qu'un souvenir
Cette frénésie d'investissements à travers le monde aurait tendance à faire oublier que l'Europe est loin de rester inerte, en particulier à l'est, où la privatisation des sidérurgies est presque achevée. Ainsi, en Slovaquie, US Steel Kosice, filiale du sidérurgiste américain (qui est aussi présent en Serbie), envisage de construire une nouvelle ligne de tôles pour l'automobile, destinée à fournir notamment les usines locales de Kia (filiale de Hyundaï Motor) et de PSA. Mittal Steel, qui depuis une décennie a racheté de multiples aciéries en Europe centrale et de l'Est, continue d'investir dans ses usines. Les aciéries polonaises, acquises en 2004, font l'objet d'un programme d'investissement de 590 millions d'euros, établi en accord avec le gouvernement polonais lors de la privatisation de la sidérurgie.
Selon Roeland Baan, qui dirige les activités de Mittal Steel en Europe centrale et de l'Est, le groupe investira plus d'un milliard de dollars (766 millions d'euros) dans la région au cours des trois à cinq prochaines années. Des moyens destinés à assainir la situation financière des entreprises, à moderniser leur outil de production et leurs méthodes commerciales, et à les focaliser sur des produits sidérurgiques à plus forte valeur ajoutée. Moyennant quoi, Roeland Baan avance ce pronostic : « Dans dix ans, l'industrie sidérurgique d'Europe de l'Est fera jeu égal avec la sidérurgie de l'ouest.»
THIERRY LUCAS, AVEC DANIEL KRAJKA

LES POINTS CHAUDS DE LA MUTATION
LE BRÉSIL, NOUVELLE PATRIE DE L'ACIER
L'abondance des matières premières et la croissance des marchés latino-américains attirent les investisseurs.
Arcelor prévoit de fortes augmentations de capacité dans ses filiales CST et Belgo Mineira, et aussi en Argentine chez Acindar.
ThyssenKrupp étudie la construction d'une acierie de 4,4 millions de tonnes pour 2008.
Baosteel travaille sur un projet d'aciérie avec CVRD de 7,5 millions de tonnes pour 2 milliards de dollars.
Gerdau veut porter sa capacité de 7,5 à 11,9 millions de tonnes d'ici à 2007.
L'Europe de l'ouest se restructure
Pour doper leur rentabilité, les sidérurgistes font des choix dans leurs unités de production.
Arcelor va fermer des aciéries (aciers plats au carbone) en France (Florange en Moselle), en Belgique (Liège) et en Allemagne d'ici à 2009. Il réduit ses effectifs dans les aciers longs au Luxembourg, et restructure sa branche acier inoxydable.
Corus restructure ses usines britanniques, en pertes depuis des années.
L'EUROPE CENTRALE ET DE L'EST SE RÉNOVE
Peu performantes, les aciéries privatisées sont modernisées à coup de restructurations.
Mittal Steel a investi dans ses sites en Pologne, en Roumanie, en République tchèque... Le groupe, qui a produit 14 millions de tonnes d'acier dans la région en 2004, veut encore investir 590 millions d'euros d'ici à 2006 en Pologne.
US Steel veut consacrer 150 million d'euros à une nouvelle ligne de tôles pour l'automobile dans sa filiale slovaque Kosice.
L'INDE, LE FUTUR GÉANT
Une quarantaine de projets sont à l'étude, représentant 44 millions de tonnes de capacité et 23,3 milliards de dollars d'investissements.
Posco est associé à BHP Billiton dans un projet qui devrait aboutir au plus important complexe sidérurgique indien, situé dans l'Orissa à l'est du pays. Investissement : 8,4 milliards de dollars sur quinze ans.
Tata Steel veut investir 3,3 milliards de dollars dans un projet de 6 millions de tonnes.
La Chine, numéro 1 mondial
Le premier marché mondial de l'acier est promis à une forte croissance sur le long terme (même si un ralentissement est possible en 2005).
Baosteel (20 millions de tonnes par an) veut doubler sa production d'ici à 2010.
Au moins trois projets d'aciéries représentant 20 millions de tonnes de capacité supplémentaire ont été approuvés ces derniers mois.
Baosteel, Nippon Steel et Arcelor débuterons en mars, à Shangai, la production d'acier plat pour l'automobile (1,7 million de tonnes par an).

Les européens pénalisés par la législation sur le CO2
Le système européen de réduction des émissions de C02, entré en vigueur le 3 janvier 2005, risque de nuire à la compétitivité des sidérurgistes européens. Prolongement du protocole de Kyoto signé en 1997, la directive européenne fixe des quotas d'émission pour les grandes entreprises de l'énergie et de l'industrie lourde. En pratique, chaque industriel des 21 pays concernés se voit imposer un seuil maximum d'émission. S'il ne le respecte pas, il peut racheter des droits, via le système d'échanges entre industriels, ou payer une amende de 40 euros par tonne supplémentaire (100 euros après 2007). Dans tous les cas, c'est un surcoût qui place les entreprises européennes en mauvaise position face à leurs concurrentes américaines (les Etats-Unis n'ont pas ratifié le protocole de Kyoto), et aux producteurs des pays émergents, notamment la Chine et l'Inde, en l'absence de programme de réduction des émissions.
Usine Nouvelle N° 2949 03/02/2005

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