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La Malaisie, pays de cocagne pour industriels à la recherche de minerais

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Publié le , mis à jour le 14/02/2014 À 10H59

Reportage Le groupe informatique américain Apple a annoncé, le 13 février 2014, prendre des mesures pour s'assurer que des minerais entrant dans la fabrication de ses iPhone et iPad ne servent pas à financer des conflits armés, en particulier en République démocratique du Congo. En 2010, L'Usine Nouvelle consacrait un reportage à la relance de la production d'étain en Malaisie, pour répondre à une demande croissante des industriels. Reportage au coeur d'un cratère en plein réveil.

La Malaisie, pays de cocagne pour industriels à la recherche de minerais © Flickr CC - jonrawlinson

- 302 000 tonnes d'étain ont été produites dans le monde, en 2009

- Les premiers pays producteurs - Chine - Indonésie - Pérou

- Les plus importantes entreprises de raffinage - Yunnan Tin (Chine) - PT Timah (Indonésie) - Malaysia Smelting Corporation (Malaisie)

Extrait de la cassitérite, l'étain (Sn) est un métal malléable à bas point de fusion (231,85 °C). Jusque dans les années 1970, il servait surtout à étamer le fer-blanc, notamment les boîtes de conserve, en raison de sa résistance à la corrosion et de son caractère non toxique. Aujourd'hui, l'industrie électronique absorbe plus de 50 % de sa production, principalement sous forme de points de soudure dans les circuits imprimés. Sa consommation a bondi après l'entrée en vigueur en 2006 de la directive européenne RoHs, qui interdit l'usage de métaux toxiques. L'étain pourrait aussi bientôt remplacer le plomb dans certaines munitions destinées à la chasse ou à l'entraînement des forces américaines (« Green Bullets »). Il est enfin utilisé dans la verrerie, les masselottes d'équilibrage des roues de voiture et en chimie.

Dans l'est du Congo, en proie à la guerre depuis plus de quinze ans, la carte des richesses naturelles coïncide avec celle des groupes armés. Les rebelles Hutus rwandais, qui ont trouvé refuge dans le pays après avoir exterminé leurs concitoyens tutsis en 1994, exploitent ou rançonnent les mines d'or, de coltan et de cassitérite (le minerai à l'origine de l'étain). Le Congrès national pour la défense du peuple, un mouvement de guérilla à majorité tutsi, contrôle aussi d'importants gîtes stannifères. Ce sont ses hommes, officiellement intégrés à l'armée régulière congolaise, qui tiennent Bisié, la principale mine de cassitérite de la région. Plus au nord, les miliciens des Forces de résistance patriotique de l'Ituri sont soupçonnés de piller des gisements aurifères de Bavi. De nombreux généraux et hommes politiques congolais profitent personnellement des trafics. .

Gavés de métal en fusion, les foyers incandescents semblent prêts à exploser. Des langues de feu s'échappent des portes entrouvertes. L'usine a des allures de volcan en activité, avec son sol tapissé d'une boue brûlante et visqueuse, ses gerbes d'étincelles et ses fumerolles. Ses moindres parois sont noires, recouvertes de suie. Dans ce climat tropical déjà chaud et humide, l'air est suffocant. Aux vapeurs dégagées par les fours, se mêlent des nuages de poussière de minerai et de déchets de toutes sortes. "C'est une technologie assez ancienne, mais ça marche très bien", proclame, en toussant, l'ingénieur chargé de faire visiter la dernière fonderie d'étain de Malaisie appartenant à la Malaysia Smelting Corporation (MSC).

DES MILLIERS DE BARRES GRISES BRILLENT AU SOLEIL

Legs de la colonisation anglaise, les machines accusent, pour certaines, une bonne soixantaine d'années, voire davantage. Pour enfanter un lingot immaculé, le minerai de la cassitérite subit un long processus de raffinage, une suite d'épreuves de plus en plus acharnées, comme dans les neuf cercles infernaux de Dante. Il se débarrasse de son arsenic dans les "Roasters", libère son oxyde au contact de l'anthracite et du calcaire, expulse ses autres impuretés dans cinq fours à réverbère, après avoir été soumis des heures durant à une température de 1 500 °C. Le minerai finit, si nécessaire, dans un bain d'acide, des cuves d'électrolyse éliminant ses ultimes traces de plomb, de cuivre ou de fer. Dans la cour, des milliers de barres gris perle brillent sous le soleil, tels de l'or sorti des réserves d'une banque centrale.

La MSC est le troisième producteur d'étain au monde. Dressée le long de la mer, en face de l'île de Penang, à l'ombre d'immenses cargos porte-conteneurs, sa fonderie de Butterworth crache entre 35 000 et 40 000 tonnes de métal par an. "Notre marque est très réputée. Nous offrons un étain pur à 99,85 %, ainsi qu'une qualité supérieure, avec un taux de défaut de 0,01 % obtenu après électrolyse", affirme le directeur commercial, Mussadiq Hamid Merican, attablé avec deux autres responsables au Tin Club, le club de l'étain... Un autre héritage de la période britannique : boiseries sombres, meubles en rotin, billards et bières à la pression.

Fondée par un homme d'affaires écossais et un ingénieur allemand en 1887, l'entreprise appartient désormais à un holding de Singapour, la Straits Trading Company. Après une année 2008 légèrement déficitaire pour cause de crise mondiale, elle vient de renouer, en 2009, avec les bénéfices. "Nous sommes confrontés actuellement non pas à une crise de la demande, mais à une crise de l'offre", précise son directeur d'exploitation, Chua Cheong Yong. C'est le métal qui manque, pas les clients. À la différence d'autres fonderies qui exploitent leurs propres mines, comme en Chine, en Bolivie ou au Pérou, la MSC doit importer la majorité de son minerai. "Australie", annonce une ardoise, plantée sur un tas de graviers presque noirs. "Africa", peut-on lire sur d'autres panneaux, sans précision supplémentaire.

Reconnaissable à ses reflets rouges, la cassitérite provient pour partie de l'est de la République démocratique du Congo, la RDC. Les fûts ayant servi à la transporter sont d'ailleurs peints aux couleurs de son drapeau, rouge et bleu, frappé d'une étoile. Une origine sulfureuse. Les ressources naturelles des provinces du Kivu servent à la fois d'enjeu et de nerf d'une guerre sans fin, qui ensanglante la région depuis quinze ans. Dans de multiples rapports, les experts onusiens dénoncent les trafics d'or, de coltan, et surtout de cassitérite, qui servent à financer les groupes armés locaux.

Suite aux pressions internationales, et notamment d'ONG comme Global Witness, le trader Traxys et la fonderie thaïlandaise, Thaisarco, filiale du groupe britannique Amalgameted Metal Corporation (AMC), ont annoncé, en 2009, qu'ils suspendaient leurs achats de minerai d'étain en provenance du Congo. Pas MSC. "Même s'ils ne gagnent qu'un dollar par jour, les creuseurs artisanaux du Congo sont heureux s'ils peuvent travailler, se défend Chua Cheong Yong. D'ailleurs, le conseil de sécurité de l'ONU répète qu'il ne veut pas imposer d'embargo commercial, car cela empirerait la situation." Surtout, le malaisien ne peut se permettre de se priver de cette source de minerai pour fabriquer son étain. "En Australie, les coûts sont très élevés et en Indonésie, on nous met des bâtons dans les roues. La plupart des endroits où il y a de l'étain se trouvent être des pays à risques", souligne-t-il. Résultat ? Au vu des sacs entassés dans ses entrepôts, un tiers du minerai raffiné à Butterworth sort des tunnels creusés à mains nues par des Congolais, sous la menace constante de soldats armés.

UN PILIER ÉCONOMIQUE, PUIS LE COURS S'EFFONDRE

Pourtant, il y a encore vingt-cinq ans, la Malaisie était le plus gros producteur mondial d'étain. En un siècle, 5,6 millions de tonnes de minerai ont été extraits de ses entrailles. Un record absolu. Dès l'arrivée en avion en Malaisie, on remarque les multiples étangs, les mares croupissantes et les bourbiers qui enserrent la capitale, Kuala Lumpur. La plupart de ces gros trous d'eau sont d'anciennes mines alluviales. Les villes, de l'intérieur, comme Kuala Lumpur ou Ipoh, les lignes de chemin de fer, les infrastructures portuaires de Kelang ou de Penang, les premières routes... toutes ont été bâties à cause de l'or gris.

Pendant des décennies, l'étain et le caoutchouc vont demeurer les deux piliers de l'économie du royaume. Avec la Seconde Guerre mondiale, la demande explose. Les boîtes de conserve en fer-blanc étamé servent à nourrir et à désaltérer le soldat américain. Le métal devient pour les États-Unis une denrée stratégique. Financé par les États producteurs et consommateurs, un organisme, le Conseil international de l'étain (CIE), soutient ses cours au niveau mondial. En 1981, une manoeuvre spéculative fait voler le système en éclat. Le Premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, se plaint des prix mondiaux qu'il trouve trop bas. Un collaborateur de Marc Rich, le très sulfureux courtier en matières premières, lui suggère un stratagème pour obliger l'instance de régulation à revoir sa fourchette à la hausse pour, au passage, gagner beaucoup d'argent. Selon lui, il suffit d'acquérir secrètement, avec des fonds publics malaisiens, du minerai sur le London Metal Exchange. À cette fin, une compagnie est créée, Maminco, qui commence ses achats à terme en juillet 1981.

UNE DENRÉE À NOUVEAU RECHERCHÉE DEPUIS DIX ANS

L'opération réussit contre toute espérance. L'étain bat des records à la Bourse de Londres. Le CIE doit relever son prix plafond. Pour bénéficier de la manne, les pays miniers augmentent leur production et les États-Unis commencent à vendre une partie de leurs stocks stratégiques. Au même moment, la demande décline, à cause du deuxième choc pétrolier et du développement des canettes en aluminium. Les cours finissent par s'effondrer. Maminco fait faillite en laissant une montagne de dettes (1).

La Malaisie ferme des dizaines d'exploitations minières. Le Conseil international de l'étain ne s'en relèvera jamais. Il disparaît cinq ans plus tard. "On a eu jusqu'à un millier de mines dans le pays, raconte Teoh Lay Hock de la Chambre malaisienne des mines. Aujourd'hui, nous n'en avons plus que 14." La plus grosse, celle de Rahman Hydraulic, située dans le nord, appartient à la MSC. Elle produit 60 à 70 % de l'étain du royaume malaisien.

Longtemps délaissé, l'étain est redevenu depuis le début des années 2000 une denrée très recherchée, principalement par l'industrie électronique. Du fait des nouvelles normes sanitaires interdisant l'usage de métaux toxiques, notamment de la directive RoHs instaurée en 2006 par la Commission européenne, il remplace le plomb dans les soudures de circuit imprimé. Jusqu'à la crise financière, en 2008, il frôlait les 25 000 dollars la tonne. Après une chute brutale, son cours est remonté à 18 000 dollars. À ce prix, la Malaisie pourrait-elle rouvrir ses mines ? Impossible. À Kuala Lumpur, des tours du quartier d'affaires, des hôtels cinq étoiles, comme le Golden Horses Palace, des terrains de golf, des parcs à thème ou l'actuelle ambassade de France recouvrent les anciens sites à ciel ouvert. "On ne peut pas déplacer des villes entières", admet Teoh Lay Hock. Même pour l'or gris.

Christophe Boltanski, en Malaisie.

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