Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

L'Usine Aéro

"La gouvernance en Europe doit évoluer" pour la cofondatrice du fonds Global Space Ventures

, , ,

Publié le

Entretien Ex-Airbus et cofondatrice du fonds Global Space Ventures, Hélène Huby exhorte l’Europe à se mettre à l’heure du new space. Ce qui passe par une refonte du secteur.

La gouvernance en Europe doit évoluer pour la cofondatrice du fonds Global Space Ventures
Ex-Airbus et cofondatrice du fonds Global Space Ventures, Hélène Huby exhorte l’Europe à se mettre à l’heure du new space.

L'Usine Nouvelle - Quelle est l’ambition du fonds d’investissement que vous venez de lancer ?

Hélène Huby - Global Space Ventures a pour ambition d’apporter aux projets spatiaux non seulement des capitaux, mais aussi des méthodes et un nouvel état d’esprit. Nous souhaitons diffuser la culture de la prise de risque, de l’optimisation des coûts et de la décision rapide, mais aussi favoriser les échanges entre secteurs industriels. Nous disposons de deux bureaux, l’un en Europe et l’autre à Los Angeles. Ce positionnement transatlantique nous donne accès à des technologies et à des marchés plus vastes. Deux anciens collaborateurs de SpaceX, Bulent Altan et David Giger, ainsi que l’ancien patron de l’Agence spatiale européenne (ESA), Jean-Jacques Dordain, ont fondé Global Space Ventures à mes côtés.

Ce dernier représente pourtant la vieille Europe spatiale !

Justement. C’est aussi un message de notre part : notre fonds mêle des expériences et des générations différentes et complémentaires. Cela prouve qu’il n’y a à nos yeux ni old space, ni new space, mais un spatial plein d’opportunités.

 

"Secteur d'une grande intensité capitalistique, le spatial est aussi le plus risqué à certains égards. Mais si l'on investit sur les gagnants, le retour sur investissement est très important."

 

Quels moyens avez-vous à disposition ?

La première levée de fonds de cet été s’élève entre 50 et 100 millions de dollars. Notre objectif est d’atteindre une mise totale de 250 millions de dollars pour une période de dix ans. Les cinq premières années, nous sélectionnerons quinze à vingt entreprises dans le monde, dans lesquelles nous investirons entre 2 et 6 millions de dollars. Puis nous réinvestirons dans les plus prometteuses, ce qui revient à un investissement maximal de 25 millions de dollars par entreprise. Nos investisseurs sont des grandes familles, des groupes industriels qui souhaitent mieux comprendre le new space pour éviter d’être disruptés, et des acteurs publics qui veulent développer le new space sur leur territoire.

Comment allez-vous réussir à attirer des investisseurs dans un secteur qui semble aussi particulier ?

L’une des raisons pour investir dans Global Space Ventures est le retour sur investissement que nous visons, compris entre 20 et 30 %, c’est-à-dire ce que les très bons fonds de capital-risque sont capables de faire. Secteur d’une grande intensité capitalistique, l’industrie spatiale est aussi plus risquée à certains égards. Mais si l’on mise sur les gagnants, le taux de rendement sera très important. Nous investirons en premier lieu dans des projets de constellations de satellites qui fournissent un service à forte valeur ajoutée comme l’observation de la Terre en temps réel, la météo, ou l’internet des objets. Nous soutiendrons aussi les technologies innovantes telles que les antennes, les senseurs, les batteries et les caméras. Enfin, nous nous intéresserons au pure player du logiciel, traitant les données captées par des drones ou des satellites pour optimiser l’agriculture et les transports, ou surveiller les infrastructures.

Le risque de l’explosion d’une bulle est-il réel, comme cela a été le cas avec internet ?

Aujourd’hui, sur certains projets, on enregistre des valorisations très élevées. Plus de 1 milliard de dollars pour Rocket Lab ou Planet. Ce qui fait dire à certains que ce sont les prémices d’une bulle. Mais tout dépend de la capacité de ces entreprises à devenir les grandes infrastructures de demain, en position de quasi-monopole, comme Google aujourd’hui. Si on pense que Planet, c’est le Google Earth de demain, la valorisation à un milliard de dollars, ce n’est pas délirant. Même chose si on pense que Rocket Lab sera en position de monopole sur le marché des petits lanceurs. Quant à la valorisation actuelle de SpaceX, de plus de 26 milliards de dollars, au vu de son ambition de devenir un géant de la communication et de disrupter le secteur spatial et potentiellement les voyages en avion sur longue distance, là encore, ce chiffre n’est pas aberrant.

 

"S'il y a une nouvelle tendance de marché, il vaut mieux coopérer ou investir avec les futurs gagnants plutôt que d'opter pour l'immobilisme"

 

Les industriels historiques ont-ils vraiment pris conscience des bouleversements en cours ?

Parfois, au sein des grandes entreprises européennes confrontées au risque de disruption, certains estiment qu’il ne faut pas conclure de partenariats avec les nouveaux venus. Et ce, pour éviter de cannibaliser leurs propres marchés. C’est un raisonnement que je ne partage pas. S’il y a une nouvelle tendance de marché, j’estime au contraire qu’il vaut mieux coopérer ou investir avec les futurs gagnants plutôt que d’opter pour l’immobilisme.

Comment faire évoluer les grands groupes industriels ?

Il faut arriver à ce qu’ils mettent en place une culture nouvelle sans renier leur ADN. Il s’agit, par exemple, dans les développements des nouveaux systèmes spatiaux ou la maîtrise des coûts, de permettre à ceux qui ont accumulé une expérience de la partager et de l’exprimer tout en étant challengés par d’autres qui apportent des solutions technologiques et des méthodes nouvelles. Il faut aussi définir un rythme de décision beaucoup plus rapide. Cela peut entraîner de vrais clashs culturels, et c’est ce qui est le plus difficile.

En quoi le new space est si important pour l’Europe ?

Les infrastructures du spatial de demain sont critiques, et les entreprises qui vont maîtriser ces données et ces axes de communication deviendront stratégiques. Les technologies développées pour mettre l’humain dans l’espace, qui peuvent aujourd’hui sembler futuristes, constitueront la deuxième vague de technologies critiques, à laquelle se préparent déjà la Chine, l’Inde et les États-Unis. Nous sommes en retard, sans programme européen clair. Or on parle de technologies qui auront des applications civiles, mais aussi militaires. La manière dont les humains vont vivre dans l’espace, coloniser, interagir, faire la guerre, doit être pensée. Et là aussi, l’Europe ne peut pas être aux abonnés absents.

Mais l’Europe ne possède pas la force de frappe financière des États-Unis…

En effet. Mais l’histoire nous a montrés, avec des réussites comme Airbus ou Ariane, que lorsque l’Europe s’unit, nous sommes capables d’être des leaders mondiaux.

Comment y parvenir concrètement ?

La gouvernance du spatial en Europe doit évoluer. La Nasa a fait sa réforme il y a une dizaine d’années, et cela a fortement contribué à l’émergence, puis au développement rapide du new space aux États-Unis. À notre tour de moderniser notre gouvernance ! L’Europe spatiale fonctionne autour de plusieurs grands acteurs publics : l’ESA, la Commission européenne et les agences nationales. Cela rend la prise de décision longue et complexe. Par ailleurs, la règle du retour géographique fait qu’une entreprise européenne, lorsqu’elle accepte de l’argent public de la part de l’ESA, doit sélectionner ses fournisseurs en répondant aux exigences du "juste retour". Ces contraintes géographiques diminuent notre compétitivité, car nous ne pouvons optimiser pleinement notre organisation industrielle.

Que faut-il faire ?

Tom Enders, le patron d’Airbus, a écrit une lettre au président Emmanuel Macron et à la chancelière Angela Merkel. Un groupe de travail franco-allemand a été mis en place sur le new space. Ce groupe doit chercher à rassembler les forces vives européennes, c’est-à-dire à voir si et comment il serait possible de réunir, dans une unique agence européenne, les talents et les budgets de l’ESA et de la Commission. Je souhaite que ce groupe contribue à bâtir pour l’Europe une vision de l’espace qui se matérialise par quelques projets emblématiques. Par exemple, une base lunaire construite en partenariat avec les Américains et d’autres pays démocratiques, et une capacité européenne de protection de nos infrastructures spatiales critiques comme Galiléo.

 

"L'Europe ne joue pas assez la carte de la préférence européenne. Pourquoi certains Etats en Europe achètent des lancements SpaceX pour tirer leurs satellites institutionnels ?"

 

Quelle nouvelle organisation faudrait-il mettre en place ?

Je crois que ce groupe devrait distinguer les différents types d’activités spatiales financées par la puissance publique, et pour chacune d’elle, établir une règle de financement efficace. Par exemple, pour des activités comme les lanceurs, confrontés à une pression concurrentielle mondiale forte, le financement public ne devrait pas comporter de retour géographique : ceci permettrait à l’industrie de mieux optimiser ses coûts. Pour des activités qui ne sont pas encore un business et qui développent des technologies critiques pour demain, comme l’humain dans l’espace, un financement intergouvernemental me semble approprié.

Comment mieux soutenir le spatial européen ?

L’Europe ne joue pas assez la carte de la préférence européenne. Lorsqu’Ariane était l’un des lanceurs les moins chers et les plus fiables du marché, les Américains ne l’achetaient pas pour lancer leurs satellites institutionnels. Comment se fait-il que certains États en Europe achètent des lancements SpaceX pour tirer les leurs ? Nous devrions, nous Européens, acheter européen. Imaginons que les commandes européennes de lancement de satellites institutionnels soient regroupées, et qu’on y ajoute, chaque année deux lancements pour des démonstrations en orbite de projets européens innovants. On aboutit à cinq à sept lancements par an garantis, ce qui permet à nos lanceurs d’être plus agressifs sur les marchés commerciaux.

La méthode Elon Musk est parfois critiquée en Europe. Ne devrait-on pas pour autant en partie s’en inspirer pour redonner du rêve ?

Il ne faut pas oublier qu’Elon Musk a mis 100 millions d’euros sur la table et que SpaceX n’est pas coté en Bourse, ce qui lui laisse une grande liberté stratégique et lui permet, par exemple, d’exprimer sa vision de Mars. L’Europe, de son côté, a un discours à construire autour de nos valeurs de démocratie et de paix dans la diversité, qui sont aussi importantes sur Terre que dans l’espace. Ces valeurs peuvent inspirer de grands projets européens dans ces nouveaux lieux spatiaux, lieux de business mais aussi lieux de menaces stratégiques. Par ailleurs, l’Europe doit expliquer à quel point cette économie spatiale, comme internet dans les années 1990 et 2000, est importante pour notre économie et notre avenir : l’Europe souhaite-t-elle que les Gafa du spatial soient uniquement chinois ou américains ? Nous sommes en train de découvrir un nouveau monde. Voulons-nous qu’il y ait un Européen parmi les Magellan et les Christophe Colomb du xxie siècle ? Si oui, c’est le moment de nous unir et d’agir pour porter le drapeau et les valeurs européennes dans l’espace. 

Réagir à cet article

Usine Nouvelle N°3573-3574

Vous lisez un article de l’usine nouvelle N°3573-3574

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2018 de L’Usine Nouvelle
Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Nous suivre

 
 

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle