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La gerberette de Rice ou l’alliance de la création et de l’ingénierie (1/2)

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Chargé de la Mission Design par les ministres de l'Économie, de la Culture et de l'Éducation nationale, Alain Cadix expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation. Dans cette nouvelle chronique, il prend l'exemple de l'ingénieur du Centre Pompidou de Paris, Peter Rice, pour montrer les interactions entre architecture et ingénierie sur le design d'un projet.

La gerberette de Rice ou l’alliance de la création et de l’ingénierie (1/2) © DR

Quand on s’intéresse à la conception des objets industriels (produits, machines, systèmes, services), la question se pose sur la place relative de l’ingénieur et du designer. Elle présuppose qu’il existe deux univers professionnels distincts, aux contours nets, ce qui n’est pas le cas. Il y a cependant des traits dominants dans chacun des deux métiers qui permettent de les distinguer sur l’essentiel et de créer une hybridation efficiente entre eux.

Dans un contexte historique et professionnel certes différent, cette question de positionnement relatif s’est posée, ou se pose en des termes similaires pour l’architecte et l’ingénieur. Il suffit pour cela de se reporter aux écrits de Peter Rice, un des plus grands ingénieurs du bâtiment au XXème siècle, qui a joué un rôle crucial dans des projets aussi spectaculaires que le Centre Pompidou à Paris – celui sur lequel on s’appuiera –, l’opéra de Sydney ou le pavillon du Futur à Séville. Ses réflexions sur les places relatives de l’architecte et de l’ingénieur sont éclairantes et l’analogie peut être utile pour répondre de façon mieux étayée à la question initiale. 

L’ingénieur choisit une solution technique cohérente avec l’intention créatrice

Le couple "usages – formes" (je préfère cette expression à celle, consacrée, de fonctions – formes), en principe défini par le créateur – concepteur (architecte ou designer) s’il est innovant et exigeant, conduit à un moment, inéluctablement, à une équation technique originale à résoudre, mobilisant des savoirs nouveaux ou s’appuyant sur un agencement nouveau de connaissances ; sans cela, il ne peut y avoir de réelle innovation dans l’objet lui-même. La mise en cohérence des usages et des formes, sous contraintes économiques et normatives, conduit dans un premier temps au choix raisonné d’une voie ou d’une option technologique. Ce choix est en principe opéré par l’ingénieur.

"Je décidai, écrit Peter Rice dans ses Mémoires d'un ingénieur, de concevoir Beaubourg avec l’acier moulé pour matériau de base (…) avant de savoir si nous saurions nous en servir, sans avoir aucune notion de la manière dont ce conçoit un projet avec ce matériau et avant même d’avoir conçu la structure. Il nous fallait à la fois explorer ces trois directions de travail. (…) La tâche la plus urgente, mais aussi la plus difficile, était de trouver la structure adéquate".

Une fois la voie technologique choisie, la conception d’un objet innovant passe nécessairement par un nœud technique à défaire, pour concilier des contraintes antagonistes et/ou atteindre un objectif au delà des limites actuelles et/ou remplir simultanément pour la première fois des fonctions plurielles. Ce nœud à défaire, ce verrou à lever conduit l’ingénieur à une solution qui est choisie pour des raisons a priori rationnelles, même si au moment du choix toutes les conséquences n’en sont pas maîtrisées.

A Beaubourg, des contraintes, nées de "l’intention architecturale", s’imposaient aux ingénieurs : il fallait sur un même plan concevoir un immense plateau central et des coursives latérales destinées soit à la circulation des visiteurs soit à l’installation de moyens techniques. Le choix du recours à l’acier moulé étant fait, vint l’idée de la gerberette, élément de jonction entre un poteau et une poutre, du nom de l’ingénieur allemand Gerger qui l’avait introduite au XIXème siècle dans la construction de ponts. "L’âme de l’ensemble était la gerberette. (… Elle) était décidément le point délicat". Elle était le nœud.

 

 

Le créateur intervient dans la mise en œuvre de la solution technique

Il serait réducteur de penser que le choix d’une solution technique s’opère de façon uniquement rationnelle et qu’il ne revient qu’à l’ingénieur d’en décider et de la formaliser.

Certes, ainsi que l’écrivait Peter Rice, "contrairement aux architectes et autres artistes, les ingénieurs sont censés être des gens raisonnables aux décisions dictées par des arguments rationnels, des gens pragmatiques et éclairés".

Certes il est des responsabilités qu’ils portent et dont ils ne peuvent se défausser, notamment en matière de sécurité d’usage : "Certaines décisions ne pouvaient être prises que par les ingénieurs. Les caractéristiques physiques de la gerberette, et la nature des efforts qui s’exerçaient sur elle, ne devaient pas dépasser la charge que l’acier moulé est capable de supporter. Dans une telle situation, la responsabilité de l’ingénieur est très claire : la structure doit fonctionner et ce, quelles que soient les conditions de charge".

Mais les choix des ingénieurs, leurs choix de montage, d’assemblage, d’interfaçage, outre qu’ils concourent aux usages préalablement définis de l’objet ou de l’ouvrage, ne sont pas neutres aux plans formel et esthétique. Peter Rice est sensible, peut-être plus que d’autres, à cette dimension, une marque des grands ingénieurs : il choisit l’acier moulé plutôt que des éléments laminés ou extrudés car ces derniers offrent "très peu de place à l’expression personnelle" ; il parle de "l’expressivité de l’assemblage qui humanise (les) ouvrages et les rend si accueillants" ; il poursuit : "la solution choisie a d’autant plus de force qu’elle contribue à donner à l’objet son originalité, à l’animer, à toucher notre sensibilité". Et Rice d’ajouter : "quel que soit le projet sur lequel il travaille, l’ingénieur doit s’efforcer d’apporter quelque chose de plus en matière de design". Mais la dimension formelle et esthétique de la solution technique implique derechef l’intervention des créateurs – concepteurs : "La forme finale de la gerberette, soigneusement dessinée, mise en volume, (fut) redessinée de nombreuses fois par les architectes" ; elle était la synthèse de nombreux paramètres, mécaniques, techniques et esthétiques.

Cet exemple contribue à illustrer à la fois les différences de rôles et les apports spécifiques du créateur et de l’ingénieur, leurs interférences, dans la conception d’un ouvrage mais, dans le prolongement, il soulève la question pratique de l’organisation et de l’hybridation des compétences dans ce contexte et, par ailleurs, il pose celle de la transposition des constats et réflexions au monde des objets industriels. A suivre...

Alain Cadix, chargé de la Mission Design auprès des ministères de l'Économie, de la Culture et de l'Éducation nationale
@AlainCadix

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