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L'Usine Matières premières

La France néglige les métaux critiques

Myrtille Delamarche , , ,

Publié le

Alors que d’autres pays ont sécurisé leurs approvisionnements en matières critiques, la France délaisse les siens.

La France néglige les métaux critiques
Le dysprosium, l’une des 17 terres rares, entre dans la composition des aimants permanents.

Des éoliennes aux smartphones, les métaux critiques améliorent les performances de nombreux objets. Même le TGV ne battrait pas des records de vitesse sans les aimants permanents qui réduisent la taille des moteurs intégrés aux bogies (chariots à essieux situés sous les rames). Les terres rares sont devenues le symbole de cette criticité lorsque la Chine a menacé, en 2010, de restreindre ses exportations de ces métaux aux propriétés très spécifiques dont elle contrôle 90 % de la production mondiale. Depuis cette crise, plusieurs pays ont développé des politiques de sécurisation de leurs approvisionnements en matières critiques et stratégiques. En France, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) s’est saisi de la question. Patrick Hetzel, le député (LR) du Bas-Rhin, et Delphine Bataille, la sénatrice (PS) du Nord, dressent un panorama des solutions développées dans d’autres pays dans un rapport présenté en juin?2016. Ce rapport n’a trouvé que peu d’écho. « Le seul ministre avec lequel nous avons échangé sur ces questions ne l’est plus. Il s’agissait d’Emmanuel Macron, qui fait partie des gens qui cherchent à sortir de la pensée unique. Nous avons demandé à rencontrer Michel Sapin, sans succès pour l’instant », regrette Patrick Hetzel. Du rapport de l’Opecst émergent trois modèles dont la France pourrait s’inspirer.

Le modèle privé

Bosch, Volkswagen, Rockwood, Thyssen et d’autres industriels allemands ont fondé ensemble la Rohstoffallianz pour investir à l’étranger dans les matières premières. Des initiatives existent en France, notamment à travers les relations entre les entreprises et le CEA, mais elles sont trop dispersées, regrette Michel Latroche, directeur de recherche au CNRS. Dans les filières automobile et aéronautique, les travaux du Pôle interministériel de prospective et d’anticipation des mutations économiques (Pipame) en 2013 ont permis d’identifier les métaux critiques pour ces secteurs. Il s’agit du néodyme et du dysprosium pour les aimants, des platinoïdes pour la catalyse, du lithium pour les batteries et des éléments d’alliages comme le chrome-métal, le molybdène, le niobium et le vanadium. Ces listes évoluent vite. Il faudra rapidement y ajouter le scandium. Un tableur développé par la Direction générale des entreprises (ex-DGCIS) et le Comes a été mis à disposition des entreprises pour évaluer leur dépendance. Mais au-delà du diagnostic, aucun travail d’envergure sur la sécurisation de filières d’approvisionnement n’a été mené en France.

Le modèle public-privé

Le Japon, comme l’Allemagne, a choisi de sécuriser des contrats long terme, à des prix fixés plusieurs années à l’avance, avec des fournisseurs aux origines géographiques diverses. Mais à Tokyo, traumatisés par la rupture d’approvisionnement en terres rares chinoises en 2010-2011, les dirigeants ont fait le choix d’une collaboration public-privé autour de quatre piliers. La sécurisation des ressources via des investissements à l’étranger, confiée à la Japan Oil, Gas and Metals National Corporation, le soutien à la R & D sur le recyclage, la recherche de matériaux et technologies de substitution, et le stockage, financé par une banque publique d’investissement, la Japan Bank for International Corporation, qui revend ses stocks aux industriels en cas de crise ou de hausse des prix, ce qui leur permet de lisser les coûts.

Le modèle « in my backyard »

La Suède et la Finlande ont adapté leur secteur minier aux exigences sociales et environnementales du xxie?siècle. En Suède, les ouvriers de la mine d’or de Kittilä gagnent entre 50 000?et 60 000 euros par an, les ingénieurs entre 80 000?et 100 000. Et les normes environnementales sont strictes. Il faut près de huit ans pour obtenir un permis auprès de l’inspection des mines. Depuis 2011, un tribunal de l’environnement présidé par un juge classique, assisté par un juge technique et par deux experts, intervient dans le processus. Le dossier peut même être porté devant la Cour suprême. Néanmoins, la Suède extrait 91 % du fer, 17 % de l’argent, 10 % du cuivre et 25 % du zinc européens. Elle produit 6 000 tonnes d’oxydes de terres rares par an, soit 5 % du total mondial. La Finlande, avec une stratégie minière comparable, a en outre des entreprises reconnues internationalement dans les équipements et les services miniers, à l’instar de Scandic et d’Outotec.

La France est en retard

Elle a pourtant des atouts : trois groupes miniers de stature internationale (Areva, Eramet et Imerys), des organismes de recherche enviés (le CEA, le BRGM et l’Ifremer), des pôles de compétitivité comme Team2, qui innovent sur les métaux critiques, et des champions de la métallurgie (Solvay dans les terres rares, Aubert & Duval dans les alliages spéciaux). Mais les initiatives politiques en matière de sécurisation des besoins et de développement de cette filière sont timides, voire inexistantes. « Il y a une guerre des ministères de l’Environnement et de l’Industrie sur ce sujet et pas de vision stratégique sur ces questions à Matignon », affirme Patrick Hetzel.

Pourquoi cette frilosité ? Certains aspects, comme le renouveau minier et le stockage, sont éminemment politiques, en ce qu’ils réclament de trancher sur les rôles respectifs du public et du privé. Une proposition de loi portant adaptation du code minier au droit de l’environnement rédigée, notamment, par les députés Bruno Le Roux (Seine-Saint-Denis, président du groupe socialiste) et Jean-Paul Chanteguet (Indre, PS) a été déposée le 21?septembre à l’Assemblée nationale. Elle rappelle en préambule le serpent de mer qu’est cette réforme annoncée il y a cinq ans. « Si nous n’y arrivions pas sous cette législature, ce serait une faillite politique », déclarait en mai?2015 un représentant du groupe parlementaire Europe Écologie Les Verts. Mais le texte ne passera pas d’ici à février?2017 faute de créneau parlementaire. Tous les sujets ne sont pas aussi sensibles. « La réduction des quantités de matières utilisées, la substituabilité ne risquent pas de leur exploser à la figure », relève Patrick Hetzel. Le député Les Républicains plaide pour une collaboration européenne. Il n’est pas le seul. Avec Solvay en France, Less Common Metals au Royaume-Uni, Siemens et Bosch en Allemagne, « l’Europe détient l’ensemble de la chaîne de valeur des terres rares », affirme Jack Lifton, expert des matières critiques. Pourtant, Solvay sépare désormais les terres rares en Chine et les purifie à La?Rochelle. Et son unité de recyclage a été arrêtée, faute de rentabilité. Reste à les extraire. Areva et Eramet, qui possède un gisement au Gabon, en sont capables, mais aucun n’a les moyens de développer une mine, ce qui « ne pourra se faire sans l’intervention des États », selon Jack Lifton. À quand un champion français des terres rares ? ??

Des matières indispensables

Dans l’automobile (pots catalytiques, alliages et batteries pour les hybrides)

Dans l’aéronautique (alliages et aimants permanents)

Dans les éoliennes (aimants permanents)

Dans les ampoules basse consommation

Dans l’imagerie médicale (IRM) et la médecine nucléaire

L’innovation à la rescousse


Matières de la high-tech et des énergies renouvelables, les métaux critiques sont intimement liés à l’innovation technologique. Le marché de l’europium, par exemple, est en voie de disparition en raison du remplacement progressif des ampoules basse consommation par des LED. Chez les industriels, les services R & D planchent sur la substitution des terres rares. Siemens s’est ainsi fixé pour objectif de réduire à zéro ses besoins en terres rares lourdes. Renault, de son côté, a opté dès 2008 pour un moteur à rotor bobiné, sans terres rares. Tesla propose un moteur sans aimant. Le japonais Yaskawa, lui, remplace le néodyme par de la ferrite. Mais l’innovation, si elle sécurise les utilisateurs de matières critiques, est aussi une source de déstabilisation. Difficile de stocker si l’on n’est pas capable de prédire les besoins de demain. La demande peut exploser, augmentant la criticité, ou se réduire en cas de substitution. C’est pourquoi le Japon a choisi un stockage dynamique et revend ses stocks au fur et à mesure, lissant les fluctuations de prix pour les industriels. ??

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