"La France aura besoin de 30 à 35 nouveaux réacteurs nucléaires d’ici à 2050", selon Bernard Bigot

Bernard Bigot est l’administrateur général du CEA. Il assure que la maîtrise du coût des importations d’énergie est un élément clé pour renouer avec la croissance en France. Selon lui, le nucléaire est un atout pour y parvenir. 

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L'Usine Nouvelle - Comment accueillez-vous le World Nuclear Exhibition (WNE) ?

Bernard Bigot - Avec beaucoup d’enthousiasme. La France du nucléaire, ce n’est pas seulement les grands acteurs visibles comme EDF, Areva, Alstom, ou même le CEA. C’est aussi de très nombreuses entreprises, PME et ETI, de hautes technologies, reconnues au meilleur niveau mondial et qui contribuent à l’efficacité globale de la filière. Dans un monde où de plus en plus de pays se tournent vers les opportunités du nucléaire, il était légitime que la France réunisse tous ses grands acteurs nationaux mais aussi tous ses compétiteurs, pour que ses clients puissent avoir la possibilité d’en avoir une vision globale. Il s’agit de prendre sa place dans une compétition technique et commerciale avec les Russes, les Coréens, les Chinois, les Japonais, les Américains. Il n’y a pas tant d’acteurs que ça, mais ils sont tous capables d’offrir des produits aux meilleurs niveaux d’exigences techniques.

Qu’en attendez-vous ?

Il existe un débat mondial sur les choix de politique énergétique. Pendant longtemps, les pays ont vécu avec une énergie abondante, presque illimitée, seulement régulée par les prix. Personne ne se posait la question de la disponibilité de l’énergie ou de la question de la sécurité d’approvisionnement. La France, elle-même, est encore dépendante à 66 % d’importations de gaz et de pétrole pour sa consommation finale d’énergie. La consommation massive d’énergie commence à avoir des effets délétères sur le fonctionnement de la planète. Sans compter qu’une large part des difficultés économiques des pays est liée au renchérissement du prix de l’énergie.

Et le nucléaire est une réponse à ce problème ?

Le prix de l’énergie a cassé la croissance économique de l’Europe, c’est la thèse que défendent Oskar Slingerland et Maarten Van Mourik dans "La Crise Incomprise". Oskar Slingerland avec qui j’ai conversé dit par exemple : "la relation entre PIB et prix de l’énergie est très facile à montrer : le PIB en France est d’environ 1800 milliards. La facture de l’importation de pétrole et de gaz est actuellement d’environ 70 milliards d’euros. Il y a dix ans, cette facture était plus ou moins de 20 milliards. Cette ponction de 50 milliards que subit l’économie française chaque année depuis 10 ans, cela représente : 50/1800 = 2,8% du PIB. C’est exactement la croissance qui nous manque…"

Cela a la vertu de la simplicité et aussi ses limites, mais chacun peut bien comprendre que ce qui est dépensé pour acheter, ce qui est consommé dans l’année, si on pouvait en avoir le même usage sans ce coût, ce serait autant pour l’investissement et le soutien à l’innovation. D’où l’enjeu du nucléaire et de la transition énergétique. Il y a urgence à retrouver une balance énergétique équilibrée. Regardez les Etats-Unis, dès qu’ils ont eu accès à une énergie abondante et compétitive, grâce au gaz de schiste, ils ont retrouvé une croissance.

Les populations sont devenues sceptiques sur l’atome depuis l’accident de Fukushima…

Pendant longtemps, il y a eu une confiance dans la sûreté nucléaire. Ceci, malgré l’accident de Three Mile Island aux Etats-Unis, en 1979, et Tchnernobyl, en URSS, en 1986. Puis il y a eu Fukushima. C’est un évènement très différent. Il se passe au Japon, un pays scientifique et une démocratie moderne. C’est d’autant plus troublant que l’archipel avait alors en tête d’accroître la part du nucléaire de 30 à 50 % dans son mix électrique. La mauvaise anticipation et la mauvaise gestion d’une catastrophe naturelle ont tout détruit. Il est tout à fait légitime que les citoyens se posent la question de savoir si un tel événement peut survenir en France. C’est sain ! Le nucléaire a des atouts considérables, mais si vous ne respectez pas ses règles de fonctionnement, vous en subissez à due concurrence les dommages. Ce que j’attends du WNE, c’est que les spécialistes concernés et l’ensemble de la filière soient ouverts à cette question et y répondent sincèrement.

L’objectif du WNE est surtout de pousser la France à l’export. Est-ce que la filière nucléaire sait se vendre ?

Depuis la leçon d’Abu Dhabi en 2009, il y a eu de considérables progrès. Le premier a été la création du Comité de politique nucléaire, sous l’autorité du président de la République, qui fixe les grandes orientations de la filière français. Quant au Comité export, placé sous l’autorité du Premier ministre, il décline la mise en œuvre de cette politique pays par pays. A l’instar d’autres nations, cette organisation nous a permis de présenter une offre claire, cohérente, optimisée.

Que faut-il encore améliorer ?

La première chose à améliorer est l’écoute du client. Ce n’est pas pareil si on s’adresse à un grand électricien qui connait le nucléaire et qui veut des prestations précises, ou si on est en contact avec un nouvel entrant dans l’atome qui veut une prestation clé en main sans nécessairement s’impliquer dans des choix technologiques poussés. Il faut faire preuve de flexibilité.

Le deuxième point, c’est la question financière. Pour un réacteur d’une durée de vie de trente ans, le coût initial représente 90 % des investissements, le fonctionnement seulement 10 %. En plus de l’offre technique, il faut apporter aux clients de l’ingénierie financière. C’est dans cette compétition que la filière française doit progresser. L’OCDE a ses règles, que d’autres pays n’ont pas à suivre. Des pays comme la Russie fournissent des prêts d’Etat, même si cela pèse très lourd sur les comptes du pays. C’est difficile d’avoir 80 milliards d’euros hors de ses frontières pour des durées de 20 ou 25 ans. Est-ce que la Russie pourra tenir ceci longtemps ?

Le parc français, construit dans les années 80, a été érigé grâce aux fonds de pension américains qui ont investi car il y avait la garantie de l’Etat et une confiance dans des rendements sûrs sur de longues durées. Pour pouvoir s’exporter le nucléaire a besoin de la confiance de l’opinion, de mécanismes puissants d’ingénierie financière et, bien sûr, de la haute compétence industrielle. Quand on s’engage à construire un réacteur en six ans à un prix donné, il faut que six ans plus tard le réacteur fonctionne. Ce n’est pas un enjeu uniquement français, c’est une condition sine qua non pour la filière mondiale.

La loi de transition énergétique, en débat au Parlement, plafonne la puissance nucléaire dans l’Hexagone. N’est-ce pas un message négatif pour la filière française à l’export ?

Non. L’important est que le France ait un message clair. Le projet de loi dit que l’on plafonne la puissance nucléaire à 63,2 GW, la capacité actuelle. Le pays a conscience que le nucléaire est un atout, mais ne souhaite pas voir le remplacement des combustibles fossiles par autres choses que par de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables. C’est un choix légitime qui répond aux désirs de l’opinion. La conséquence mécanique de cette loi est que pour faire croître la part des renouvelables sans accroître notre dépendance aux énergies fossiles, il faut préserver un socle nucléaire solide à long terme.

Comment préserver cette base dans le temps ?

Aujourd’hui, nous possédons 58 réacteurs, sur un nombre de sites nucléaires limité. Il y en a 19 et il n’y a pas de de justification à en créer de nouveaux. Pour optimiser ces espaces, il va falloir y placer des réacteurs plus puissants. Ma conviction est que la France aura besoin de construire de l’ordre de 30 à 35 nouveaux réacteurs nouveaux d’ici la deuxième moitié de ce siècle. En 2050, les réacteurs actuels du parc auront au minimum 50 ans, certains 60 ou 70 ans, il sera raisonnable d’envisager leur remplacement. Pour cela, il faut d’ores et déjà le planifier. Nous avons intérêt à le faire progressivement pour bien dimensionner l’outil industriel.

Où en est-on aujourd’hui de ce plan ?

On en est au point zéro. Nous avons juste décidé de construire l’EPR de Flamanville (Seine-Maritime) et nous envisageons de fermer les deux réacteurs de Fessenheim. Nous remplacerions 2x900 MW par 1600MW… c’est du 1 pour 1. C’est une bonne logique, continuons la ! Ne fermons un réacteur qu’après en avoir construit l’équivalent. Mais il ne faut pas trop attendre, car un réacteur demande six ans incompressibles de construction. J’attends du débat parlementaire qu’il se positionne sur ces questions.

Propos recueillis par Ludovic Dupin et Pascal Gateaud

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