La France a-t-elle les moyens d’arrêter le chantier de l’EPR de Flamanville ?

La découverte d’une anomalie sur la cuve de l’EPR de Flamanville (Manche) interroge sur le destin de ce chantier. Les opposants y voient déjà un coup d’arrêt au projet. Problème : si la France l’arrête, elle peut déjà tirer un trait sur toutes les opportunités d’exportation.

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La France a-t-elle les moyens d’arrêter le chantier de l’EPR de Flamanville ?

"Il faudra qu'on ait une conviction forte, une quasi-certitude, une conviction absolue. Je ne présage en aucune manière de la décision qui sera prise, compte tenu de l'importance de l'anomalie, que je qualifie de très sérieuse", a affirmé Pierre-Franck Chevet, le Président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), en évoquant le problème de la cuve fournie par l’usine de Chalon/Saint-Marcel (Saône-et-Loire) d’Areva pour l’EPR de Flamanville (Manche), lors de la présentation du bilan de la sûreté nucléaire française en 2014 devant les parlementaires le 15 avril. Selon des premières études, elle présenterait, au niveau de son couvercle et de son socle, des problèmes d’hétérogénéité qui pourraient la fragiliser en cas de choc thermique.

Trois hypothèses possibles

Areva s’est engagé à mener de nouvelles analyses pour vérifier la résilience de la cuve. Les résultats devraient être fournis en octobre. L’ASN et l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire (IRSN) consacreront plusieurs mois à les étudier. Trois possibilités se présenteront alors. La première : l’ASN valide la cuve considérant que les anomalies ne sont pas rédhibitoires. Cette hypothèse semble difficile à imaginer tant les exigences de l’ASN sont importantes. L’autorité n’a pas hésité à plusieurs reprises à interrompre le chantier de l’EPR et à ordonner de refaire des travaux de génie-civil... sur des parties moins sensibles que la cuve.

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Deuxième hypothèse : L’ASN ne valide pas la cuve. EDF, en charge du chantier, décide alors son remplacement. Cela induit un surcoût massif et un retard de plusieurs mois, voire plusieurs années. La cuve est une pièce lourde qui demande plusieurs années de forgeage. De plus, une partie des travaux de l’EPR ne peut être achevée qu’une fois la cuve installée. Aujourd’hui, l’EPR affiche un surcoût de 3,5 milliards d’euros (8,5 milliards au total) et prévoit un démarrage en 2017, soit avec 5 ans de retard.

Troisième hypothèse : la cuve n’est pas acceptée par l’ASN. L’Etat-actionnaire et/ou EDF mettent fin au chantier EPR de Flamanville. Soit le site est démantelé, soit il sert de base pour construire un EPR de nouvelle génération, optimisé, en cours de design par les équipes communes d'EDF et Areva.... ce qui revient tout de même à jeter quelques milliards d’euros à la benne.

Pas d’autres EPR en Chine

Pour Sortir du Nucléaire et de nombreux autres opposants, ce nouvel incident sur l’EPR porte le coup de grâce au programme. Même chez certains experts de la filière française, on craint que l’EPR ne puisse pas se remettre de cette nouvelle blessure. Pourtant, il est impossible d’imaginer que l’Etat et EDF prennent la décision d’arrêter ce chantier. Si la France se révèle incapable de construire l’EPR sur son propre territoire, comment convaincre les britanniques de continuer avec les projets de deux unités Hinkley Point ? Comment vendre six EPR en Inde à Jaipatur ? Comment persuader les Saoudiens de choisir la technologie française ?

Des contrats semblent déjà perdus. Un responsable de la filière confie : "Nous pouvons d’ores et déjà tirer un trait sur la construction d’autres EPR en Chine". EDF, en partenariat avec des électriciens chinois, a construit deux unités à Taishan et espérait que deux unités supplémentaires verraient le jour. Le premier chantier s’est déroulé sans difficulté grâce à la mobilisation de la filière chinoise. Mais cette dernière a annoncé qu’elle allait procéder à des vérifications sur les cuves construites dans l’usine française d’Areva. Un grand patron français essaie de relativiser : "on construit un EPR pour 60 ans... que l’un des premiers modèles prenne cinq ou dix ans de retard n’aura plus d’importance dans quelques années."

Au-delà de l’EPR, pourquoi Areva n’y arrive plus ? Jusqu’à maintenant, les lourdes pertes financières du groupe étaient imputées à des problèmes de gouvernance, à des acquisitions hasardeuses (Uramin), à des mauvais choix de l’Etat actionnaire (vente d’Areva T&D). Mais tout le monde considérait que la capacité technique d’Areva était intacte. Même si elle souffrait sur la gestion de grands projets comme l’EPR d’Olkiluoto, la société restait à la pointe de la compétence nucléaire mondiale. Une malfaçon dans une pièce aussi essentielle que la cuve, première barrière de confinement, là où se déroule la réaction nucléaire, va fragiliser une société à la recherche d’un second souffle. Espérons qu’elle le trouvera dans les bras d’EDF à travers le rapprochement orchestré dans les mois à venir par Bercy.

Ludovic Dupin

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