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L'Usine de l'Energie

La France a le gaz honteux

Ludovic Dupin , , ,

Publié le

Deux fois moins émetteur de CO2 que le pétrole et le charbon, le gaz est quasi absent de la loi de transition énergétique. Pourtant, le méthane peut aider au développement des énergies renouvelables.

La France a le gaz honteux

Les trois grands réservoirs de 190 000 mètres cubes, les plus grands d’Europe, dominent l’immense chantier du terminal méthanier de Dunkerque (Nord). La jetée de plusieurs centaines de mètres de longueur déploie déjà ses cinq immenses bras qui déchargeront des navires le gaz naturel liquéfié (GNL) à - 162 °C. Un puits de 52 mètres de profondeur conduit à une galerie qui chemine à 40 mètres sous la mer du Nord, jusqu’à la centrale nucléaire de Flamanville (Manche) pour y prélever de la chaleur. Plus loin, de lourds blocs de béton délimitent 20 hectares gagnés sur la mer. Les premiers bateaux livreront leur cargaison en septembre. À terme, le terminal pourra assurer 20 % de la consommation annuelle de la France et de la Belgique.

Cet investissement de 1,2 milliard d’euros, porté par EDF et Total, s’avère le chantier le plus important de France, après ceux du réacteur expérimental Iter, en construction à Saint-Paul-lez-Durance (Bouches-du-Rhône), et du réacteur nucléaire EPR, à Flamanville (Manche). Un paradoxe dans un pays qui semble avoir tourné le dos au gaz. "Le gaz n’a pas trouvé une place à sa mesure dans la loi de transition énergétique", regrette Bernard Aulagne, le président de l’association Coénove, qui réunit des acteurs de la filière. À l’Assemblée nationale, le projet de loi ne mentionnait même pas le méthane. Il n’est apparu qu’au Sénat. La Chambre haute a acté un objectif de 10 % de gaz d’origine renouvelable dans les réseaux en 2030 et pris en compte le gaz pour la mobilité propre. Timide !

L’allié naturel des énergies renouvelables

"La loi considère les fossiles comme un tout, sans différenciation selon leurs émissions de CO2", déplore Laurent Vivier, le directeur stratégie marché et GNL chez Total. Pourtant, le gaz n’est pas un hydrocarbure comme les autres et le gouvernement semble enfin le reconnaître. Début juin, l’Union internationale du gaz (UIG) organise son sommet triennal à Paris. À la tribune, le président de la République François Hollande, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie Ségolène Royal vanteront le rôle du gaz pour participer à la réduction des émissions de CO2 sur la planète. "Le gaz va prendre une part de plus en plus importante dans la transition énergétique, car il permet de diminuer la part du charbon, voire de l’éradiquer", confirme Isabelle Kocher, la directrice générale déléguée de GDF Suez.

Le gaz naturel a un double intérêt. D’une part, il émet deux fois moins de CO2 que le pétrole et le charbon, et ne dégage pas de microparticules à l’origine des récents épisodes de pollution en Europe et en France. D’autre part, il s’impose comme l’allié naturel des énergies renouvelables. Ces dernières ne peuvent pas assurer les pics de consommation en raison de leur intermittence qui déstabilise l’équilibre nécessaire entre l’offre et la demande. Les centrales thermiques y pallient. "On ne peut pas faire reposer la génération électrique seulement sur le renouvelable et le nucléaire. Le gaz est indispensable", analyse Jérôme Ferrier, le président de l’Association française du gaz (AFG) et de l’UIG.

Dans le monde, la consommation de gaz croît de 2,4 % par an. Mais, en 2014, elle a chuté de 13,5 % en Europe et de 16,5 % en France. Pire qu’en 2009 et 2011. Des hivers exceptionnellement doux sont passés par là, mais ils n’expliquent pas tout. "Nous n’avons pas assez parlé du gaz depuis l’ouverture des marchés, en 2008. Dans l’inconscient des Français, le gaz a été effacé. On a eu le gaz honteux", déplore Sandra Lagumina, la directrice générale de GrDF. "70 % de la population est reliée au gaz. La France a investi dans le réseau. Il est dommage de ne pas bénéficier de ces atouts", regrette Naïma Idir, la directrice des affaires institutionnelles chez Eni France. Les polémiques et tensions autour du gaz de schiste n’ont rien arrangé.

Pas de mécanisme de capacité avant 2017

Aujourd’hui, le gaz souffre sur le Vieux Continent. Les turbines à gaz sont prises en tenaille entre les énergies renouvelables, prioritaires sur les réseaux, et le charbon bon marché en provenance notamment des États-Unis, qui profite de l’absence d’une une véritable taxe carbone. "Nous attendons que le mécanisme de capacité pérennise le modèle économique des centrales à gaz qui sont indispensables", espère Thierry Trouvé, le directeur général de GRTgaz. Ce mécanisme, attendu depuis longtemps par les gaziers, a pour but de sécuriser le réseau électrique. Pour cela, il prévoit, entre autres, de rémunérer des capacités capables de répondre aux pics de consommation (comme les centrales à gaz), même quand elles ne tournent pas.

Ce mécanisme ne sera mis en service que le 1er janvier 2017. Or la situation ne cesse de se dégrader. Déjà, en février 2013, Gérard Mestrallet, le PDG de GDF Suez, tirait la sonnette d’alarme dans "L’Usine Nouvelle" : "En Europe, les autorités publiques ont subventionné la création de capacités avec l’éolien et le solaire. Les centrales à gaz tournent de moins en moins. […] Certaines unités de gaz vont ainsi être fermées." Deux ans plus tard, le patron du premier énergéticien mondial confirme : "L’Europe a subventionné des surcapacités […]. Chaque nouvelle éolienne ou chaque nouveau panneau photovoltaïque détruit virtuellement une partie de centrale thermique. Les énergéticiens européens ont fermé 70 GW de centrales au gaz."

En attendant que la production d’électricité retrouve des couleurs, d’autres secteurs peuvent tirer le gaz vers le haut. Le gaz carburant est une énergie adaptée aux flottes de véhicules publics ou aux utilitaires de plus de 3,5 tonnes. Déjà, deux tiers des villes de plus de 200 000 habitants ont fait ce choix pour une partie de leurs bus. D’ici à 2025, la RATP, dans le cadre d’un accord avec GDF Suez, va convertir 900 véhicules au gaz. "Le véhicule roulant au gaz revient moins cher que le véhicule roulant au diesel. Il est moins polluant et deux fois moins bruyant. Nous espérons qu’il représentera 10 % du marché automobile en 2030", anticipe Thierry Trouvé.

La France en retard par rapport à ses voisins

Autre secteur, celui de la construction de logements neufs. L’application de la réglementation thermique 2012 a quasiment chassé les convecteurs et les chauffe-eau électriques à la faveur du gaz. Enfin, dans l’industrie, beaucoup d’usines non reliées au réseau gazier tournent encore au fioul. Heureusement, dans un souci de décarbonisation de leur production, de plus en plus d’industriels se tournent vers le gaz naturel liquéfié livré par camion.

Les industriels français du gaz attendent une croissance de 1 % par an dans les années à venir… Loin des 2,4 % constatés au niveau mondial. "Pour la première fois, en 2014, Total a produit plus de méthane que de pétrole !", rappelle Laurent Vivier. "On peut se demander si la France a réellement pris la mesure de l’importance du gaz pour l’avenir, contrairement à certains de nos voisins, comme l’Angleterre et les Pays-Bas", analyse Jérôme Ferrier. Les gaziers ont perdu la bataille de la loi de transition énergétique, mais ils attendent celle de la programmation pluriannuelle de l’énergie, engagée le 9 mars par le ministère de l’Écologie. Et cette bataille, les gaziers comptent bien la remporter.

Ludovic Dupin

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