La filière viande française, entre les querelles et les timides évolutions

Plongés dans une grave crise structurelle, les industriels français de la viande excellent à détailler les causes de leurs difficultés, mais sans trop se remettre en question. S'ils peinent encore à s’entendre avec les autres maillons de la filière, des initiatives montrent que l’avenir n’apparaît peut-être pas si sombre pour la viande française. 

L'AG du 6 octobre à Paris - Crédits @SNIVSNCP

Ils étaient tous là ou presque, en ce 6 octobre, au chevet de l’industrie française des viandes. Dans la salle archi-comble de la Maison des arts et métiers, à Paris, étaient réunis les plus grands noms du secteur, chefs d’entreprises, représentants syndicaux, politiques et experts de la filière viandes issus de différents organismes et instituts de recherche.

Ils assistaient à l’Assemblée générale annuelle du Syndicat de l’industrie des viandes (Sniv-SNCP), fraîchement rebaptisé Culture Viande. Comme chaque année, depuis presque une décennie, le même menu : débats et tables rondes sur les problèmes de la filière et leurs causes. "Beaucoup de déjà vu et entendu", murmurent des participants découragés dans la salle, à l’écoute de certaines interventions en tribune.

Décrochage

Cette année pourtant, le ton est sensiblement différent. Les discours et exemples sont volontairement plus durs et accablants sur le décrochage de la filière française par rapport à ses voisins. Yves Trégaro, spécialiste de l’élevage chez FranceAgriMer, parle de la modernisation des élevages et des abattoirs en Allemagne, du développement de la contractualisation en Espagne dans le porc, de l’excellence industrielle du géant Danish Crown au Danemark, quand la France compte ses fermetures d’abattoirs et ses emplois perdus.

Pascale Hébel, la directrice du pôle consommation du Credoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) insiste sur le problème des rayons boucheries libre-service des magasins qui n’ont pas su évoluer et répondre aux attentes des consommateurs.

Jean-Luc Mériaux, le secrétaire général de l’Union européenne du commerce du bétail et de la viande (UECBV), pointe la crise structurelle que connaît la France, quand le reste de l’Europe se retrouve fragilisé par une crise conjoncturelle, liée à l’embargo russe.

John Brook, de la Fédération des exportateurs américains de viandes, en remet une couche : "Les Etats-Unis produisent ce que le consommateur veut manger", insiste-t-il, rappelant en creux l’inadéquation de l’offre française par rapport à la demande des consommateurs, à la recherche de qualité et de praticité.

Des sujets éludés

Sur ces constats accablants, les raisons invoquées sont les mêmes chaque année : les distorsions de concurrence sociales et sanitaires avec les autres pays européens, la mésentente des acteurs des différents maillons dans la filière et les difficultés à générer de la valeur ajoutée en rayons. Le secteur de l’industrie des viandes excelle à expliquer les raisons du décrochage de la filière viandes en France et les problèmes qui s’abattent sur eux. Mais rien ou presque sur leurs rôles à jouer et leur part de responsabilité dans la crise n’est évoqué. Des innovations produits lancées pour réveiller le marché ? Des initiatives pour améliorer le goût et la tendreté de la viande pour le consommateur ? Ou encore des exemples d’investissements industriels pour améliorer la productivité et réduire les coûts de production ?

Autant de sujets majeurs pour l’industrie des viandes totalement éludés lors de cette assemblée… Alors que la crise pourrait susciter des unions et rassemblements, les secteurs bovins et porcins semblent plus que jamais englués dans leurs vieux démons, incapables de se réformer et de travailler ensemble. Les exemples pleuvent.

Jean-Paul Bigard, le président du Sniv-SNCP et PDG du groupe éponyme, regrette en tribune le refus de la fédération concurrente des industriels et négociants (FNICGV) de fusionner dans un grand syndicat de l’industrie française des viandes. Des dissensions lourdes apparaissent au sein de l’interprofession bovine Interbev, quant à ses objectifs. Et le refus réitéré des industriels Bigard et Cooperl de revenir au marché au cadran de Plérin (Côtes d’Armor), n’augure rien de bon sur l’avenir du marché du porc breton (MPB), sous sa forme actuelle.

Des signes positifs

Il serait pourtant faux de dire que rien n’évolue dans le bons sens. Des signes positifs, encore timides, existent. Pour la première fois, le traditionnel dogme de l’industrie des viandes "pour vivre heureux, vivons cachés", est décrié ouvertement en tribune. Les initiatives de transparence envers les consommateurs, comme celle comme Fleury Michon sont mêmes applaudies dans l’assemblée. Une petite révolution est peut-être en train de naître.

L’emblématique Jean-Paul Bigard aurait même enfin saisi l’intérêt d’ouvrir davantage son groupe, assure un de ses proches, s’apercevant que la stratégie d’évitement qu'il cultive finit par le desservir. Le changement de dénomination des morceaux de viande impulsée en 2014 selon leurs consommations et non plus selon le type de morceaux, témoigne d’une volonté de mieux répondre aux attentes des consommateurs. Des initiatives récentes d’industriels et négociants montrent que la volonté de mieux travailler le goût et la tendreté de la viande existe bel et bien.

La marque "Les Beaux quartiers" vient de développer un nouveau procédé de conservation, dit de "stabilisation", permettant de livrer partout en France, pour le particulier, des viandes garanties selon des critères de maturation, tendreté et jutosité. Elivia, filiale du groupe coopératif Terrena, vient de mettre en place une filière qualité sur la viande bovine, dans un but de recherche de valeur ajoutée et de meilleure adéquation de l’offre et de la demande. "Nous avons du retard, mais il y a un début d’espoir pour l’avenir", assure Guy Wermeister, le directeur général d’Elivia. Fleury Michon et l’abattoir Abera (groupe Avril) ont de leurs côtés élaborés un système de contractualisation avec des éleveurs de porcs, dans un but de conquête de valeur ajoutée. De même, la mise en place il y a quelques jours d'une plate-forme commune entre industriels pour développer les exportations de viande française, est un autre élément attestant d'une dynamique vertueuse dans la filière.

La crise profonde que subit le secteur des viandes en France, aura peut-être l'avantage de faire bouger les lignes enfin. En attendant, les négociations semblent avancer sur le front russe, pour lever l’embargo sur les viandes. "La Russie paie actuellement très cher ses viandes importées d’Amérique latine et a des difficultés pour alimenter son marché intérieur", confie Paul Rouche, le directeur général du Sniv-SNCP. Tout n’est finalement pas si sombre pour l’avenir de la viande française.

Adrien Cahuzac

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