La filière bois en France "ne s’est jamais portée aussi mal", alerte Jean-Marie Ballu

Des forêts sous-exploitées, une offre absolument pas adaptée à la demande et un défaut de modernisation des scieries, c’est le constat amer de Jean-Marie Ballu, co-rédacteur du rapport Puech en 2009 et auteur d’un nouveau rapport sur la filière bois en France.

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La filière bois en France

Jean-Marie Ballu présentera officiellement le 12 octobre son nouveau rapport sur la filière bois en France, intitulé "Un paradoxe français, une forêt sous-exploitée et un risque d’envol des constructions en bois importées". Il en a dévoilé le contenu en avant-première à L’Usine Nouvelle.

Rédacteur du rapport Puech en 2009, vous avez souhaité revenir cette année sur l’état de la filière bois et les pistes pour la sortir de son marasme. Pourquoi ?

En 2007, le président Nicolas Sarkozy avait demandé ce rapport à l’ancien ministre de l’Agriculture Jean Puech, qui m’en avait confié la rédaction. J’avais alors fait une trentaine de propositions, dont une dizaine ont été reprises sous la forme de décrets. Mais l’une des mesures, préconisant la multiplication par dix des volumes de bois utilisés dans la construction, a été cassée par le Conseil constitutionnel après avoir été attaquée par les promoteurs des autres matériaux. Avec le recul, je pense que je n’avais pas été assez précis. Tous les rapports montrent que la forêt française est sous-exploitée. Pourtant, on assiste à une hausse des importations de bois de construction. Un peu de bois canadien, beaucoup de bois scandinaves, allemands et belges.

En 2009, Jean Puech (à gauche) et Jean-Marie Ballu (à droite) remettaient leur rapport à Michel Barnier, ministre de l'Agriculture

D’où le « paradoxe français » ?

La forêt française est constituée de feuillus à 75%, tandis que les sciages concernent des résineux à 80%. Comme je n’ai pas de baguette magique pour transformer des chênes récoltés à 200 ans en Douglas de 50 ans, nous, forestiers, ferons le maximum de résineux possible et vous, industriels, devez essayer d’utiliser le bois qu’on vous offre. J’ai un petit slogan : "plus de bois dans les maisons plutôt que plus de maisons en bois". Pour créer de la valeur ajoutée en France, avec notre matière première, il faut soutenir l’usage de bois feuillus – chêne, hêtre, etc – dans la construction.

Mais le chêne est beaucoup plus cher ?

Effectivement, dans la construction, tout le monde veut de l’épicéa ou du Douglas. Bien que des immeubles à ossature chêne tiennent depuis cinq ou six siècles dans les rues de Paris, de Rouen et ailleurs, aujourd’hui ce bois est beaucoup plus cher. En revanche, cela peut fonctionner pour les escaliers, les parquets, les placards. Il faut redonner le goût du feuillu aux Français.

… ou planter des résineux ?

Savez-vous pourquoi les forêts françaises contiennent tant de chênes ? Ce n’est pas seulement le résultat de la nature, comme le disent beaucoup d’associations écologistes. C’est le résultat du pacage dans les zones de forêts. Les cochons domestiques aiment les glands, donc beaucoup de chênes ont été plantés à l’époque. Puis ces chênes ont servi de bois pour les bateaux. Quant aux résineux… Les quelques Douglas qui sont coupés en France aujourd’hui ont été plantés grâce au FFN, le Fonds forestier national créé en 1946 par De Gaulle. Mais ce fonds, qui était alimenté par une taxe sur les volumes passant dans les scieries, a été supprimé en 2000 parce que les industriels affirmaient que ce prélèvement les empêchait de se moderniser.

Résultat ?

On a arrêté de reboiser faute de fonds, et les scieries se portent encore plus mal qu’avant. La filière ne s'est jamais portée aussi mal. Cette taxe était son plus important outil de modernisation. Il faut donc le recréer, quitte à l’alimenter avec une taxe carbone, en plus des contributions des acteurs de la filière. Car dans dix ans, nous n’aurons plus de résineux. La dégradation de la filière va être pire encore. Et nous nous mettons dans les mains de forêts industrielles étrangères.

Vous annoncez une hausse des importations de résineux ?

La campagne actuelle de promotion de la construction à ossature bois risque de soutenir les filières bois à l’étranger, car le sciage en France coûte plus cher qu’ailleurs. Et le bois qui vient des forêts scandinaves, qui sont en monoculture, est parfaitement trié et normé, ce qui n’est pas le cas chez nous. AdivBois, pour son concours « Immeubles à vivre bois », a inscrit au cahier des charges que 50% de la matière devait provenir des forêts françaises. Cela a provoqué beaucoup de résistances, et s’ils y arrivent, je serai très content.

Comment se portent les sciages de feuillus en France ?

Sauf dans la filière tonneaux, qui est une très belle niche, nos feuillus partent en grumes vers la Chine pour y être sciés avant de revenir en France. Le coût de transport des chênes français est très bas, car ils partent sur des bateaux vides, venus livrer des produits manufacturés. Notre scierie de chêne se délite. Je garde un espoir, c’est que les grands industriels du résineux français commencent à faire du CLT (contreplaqué à grande échelle destiné aux parois et planchers). Des usines françaises comme Piveteau commencent à en faire (le groupe vendéen investit 15 millions d’euros dans une nouvelle usine de CLT dont l’ouverture est prévue en 2018). A contrario, une usine qui faisait du CLT en hêtre vient d’être liquidée (il s’agit de Lineazen à Guenange, Moselle, Ndlr).

Qu’est-ce qui permettrait cette modernisation de l’industrie du bois que vous appelez de vos vœux ?

J’aimerais que les industriels fassent un effort de modernisation pour utiliser ces feuillus, en allant vers les composites, en ajoutant des traitements thermiques pour les rendre imputrescibles. La France était un modèle de multifonctionnalité des forêts, où l’on pouvait à la fois couper du bois, se balader, chasser. Ce modèle disparaît.

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