La fièvre aphteuse déstabilise les industriels

En quatre jours, l'épizootie de fièvre aphteuse a mis le pays sous embargo. La filière de la viande, déjà secouée par l'ESB, peine à relever la tête.

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Le retour des bûchers n'est jamais un bon présage. Les habitants de La Baroche-Gondouin, petit bourg paysan du nord de la Mayenne, s'en seraient bien passés. Les cadavres des 114 bêtes de la ferme de Francis et Thérèse Leroyer - où s'est déclaré le 13 mars le premier foyer français de fièvre aphteuse - ont brûlé deux jours durant. L'infection tant redoutée s'est propagée à partir d'ovins importés du Royaume-Uni, élevés à 500 mètres de l'exploitation des Leroyer. Plus de 40 000 bêtes au total (dont 20 000 ovins britanniques) ont été éliminées en France. Lundi soir, seules six exploitations étaient encore placées sous surveillance (voir la carte page 30), et le nombre de foyers restait, par chance, contenu à celui de La Baroche-Gondouin. Pourtant, et malgré ces précautions, l'onde de choc s'est répandue en cercles concentriques. La mise sous embargo de la Mayenne et de l'Orne, décidée par Bruxelles, durera jusqu'au 27 mars. La décision a été perçue comme un mal nécessaire. Mais le cordon sanitaire, officiellement limité à ces deux départements, s'est progressivement élargi, au point d'inclure le territoire français dans son ensemble. Du Japon aux Etats-Unis, en passant par l'Algérie et la Chine, une dizaine de pays ont confondu La Baroche-Gondouin avec l'Hexagone. En quatre jours, la France, premier pays agricole de l'Union européenne et deuxième pays exportateur de produits agroalimentaires après les Etats-Unis, s'est retrouvé en quarantaine, au milieu d'une Europe elle-même mise au ban du commerce mondial. S'il se prolongeait l' embargo pourrait coûter quelque 3 milliards par mois au contribuable. " C'est l'"Erika" à la puissance dix, une situation sans précédent de par sa brutalité et ses conséquences ", tempête Jean Arthuis, président du conseil général de Mayenne. Pour l'ancien ministre des Finances, " le département est en guerre... Une guerre économique pour sauvegarder des entreprises en péril. " Dans l'Orne, les pertes pour la filière de transformation du lait sont d'ores et déjà estimées à 17 millions de francs. La filière d'abattage et de transformation des viandes pourrait, quant à elle, perdre près de 40 millions de francs. Tous les grands noms du secteur de l'agroalimentaire implantés dans la région - Lactalis (ex-Besnier, qui emploie 1 600 personnes à Laval), Bel, Yoplait, Riches Monts, Gillot, Socopa, Charal ou Selvi - sont, ou seront, touchés par la crise. En amont, les producteurs de bovins et les premiers transformateurs, déjà mis à mal par la crise de l'ESB, sont durement secoués par l'embargo. Ils doivent faire face à la mise en place des mesures sanitaires locales, tout en courbant une fois de plus l'échine devant la fermeture quasi totale des débouchés à l'export. Dans les régions touchées ou menacées, la multiplication des périmètres de protection, la fermeture des marchés aux bestiaux et l'application des mesures concernant le transport des animaux vivants constituent de véritables barrières à l'approvisionnement des abattoirs. Paradoxalement, les commerces commencent à manquer de viande, alors que, dans les ateliers de découpe, les carcasses s'entassent, faute de débouchés ; les ventes s'effondrent, et les camions de viandes sont bloqués aux frontières. Sur le site ornais de la Socopa, la consignation en réfrigérateurs de 7 500 carcasses de gros bovins en attente d'élimination représente une perte d'environ 50 millions de francs. Un plan d'aide de 30 millions de francs " Globalement, les dix établissements de transformation de viandes en activité sur les deux départements ont beaucoup de mal à se maintenir depuis le début de la crise. Nous essayons d'obtenir des autorisations pour que les plus touchés d'entre eux puissent traiter des animaux élevés à l'extérieur du département ", confie Nicolas Douzain, le directeur de la Fédération nationale des commerçants et grossistes en viandes. Localement, distributeurs et abatteurs se sont regroupés pour proposer, chaque samedi, jusqu'au 24 mars, des produits locaux vendus à prix coûtant, afin de désengorger les abattoirs et les entreprises de produits transformés. Pour parer au plus urgent, le ministre de l'Agriculture, Jean Glavany, a annoncé lundi un plan d'aides assorti d'une enveloppe de 30 millions de francs pour financer le stockage et pour supporter l'abattage d'animaux non subventionné par Bruxelles. Ces mesures, qui prévoient aussi une série d'allègements fiscaux en faveur des abattoirs, des transporteurs et des marchands de bestiaux, devraient donner un peu d'oxygène aux éleveurs et aux transformateurs locaux. Mais pour combien de temps ? Les cours se maintiennent, mais les coûts s'envolent Particulièrement critiques dans les deux départements touchés, les problèmes d'approvisionnement des entreprises commencent en effet à se faire sentir en différents points du territoire. Sévèrement touché par le contrecoup de l'ESB, l'abattoir SVA de Vitré (Ille-et-Vilaine) a vu son activité chuter de près de 50 % en novembre. Pour l'outil industriel du Groupement des Mousquetaires, cette nouvelle crise arrive au pire moment : début mars, au moment de l'application du plan antifièvre aphteuse, la reprise commençait tout juste à poindre... Depuis, les cours se maintiennent, mais les coûts s'envolent. L'interdiction des rassemblements d'animaux et la règle du convoyage unique entre la ferme et l'abattoir compliquent le recensement des bêtes et le montage des circuits de ramassage. L'addition pourrait représenter 30 à 50 centimes de frais supplémentaires au kilo, soit 2,70 % de surcoûts, ramenés au prix d'une vache entière. Toutefois, pour la SVA, les répercussions restent limitées en raison de la concentration de l'offre à proximité de l'unité d'abattage. Les conséquences de l'épizootie, directes pour le boeuf, touchent également la filière ovine. " La France ne produit que 43 % de ce qu'elle consomme en moutons ", souligne un expert de l'Office interprofessionnel des viandes. En coupant les industriels et les distributeurs français de leurs principaux pays fournisseurs, notamment du Royaume-Uni, qui assurait jusqu'en février 47 % des importations ovines du pays (3,5 milliards de francs en 2000), la fièvre aphteuse fragilise l'ensemble de la filière. Par la voix de Nicolas Douzain, les grossistes en viandes n'hésitent plus à évoquer une possible pénurie. " Certains gros sites industriels pourraient ne plus être livrés dans les prochains jours ", soulignait-il lundi. Répondre à l'explosion de la demande de volaille De leur côté, les distributeurs tentent depuis la semaine dernière de mettre en place des filières de remplacement. " Nous importons 60 % de nos besoins en moutons d'Irlande, de Nouvelle-Zélande et d'Australie, explique un porte-parole de Carrefour. Si, demain, la viande n'arrive plus dans nos magasins, nous n'en vendrons plus. " La filière du porc, stimulée depuis six mois par les reports de consommation, se trouve elle aussi désorganisée par ces crises successives. La hausse de la consommation (+ 40 % en 2000, + 30 % en janvier et février 2001), cumulée à la baisse de la production européenne, propulse les cours au sommet. Une mauvaise nouvelle pour les charcutiers industriels, qui ont dû encaisser un surcoût de près de 18 % sur les produits de charcuterie. Inquiets pour leurs marges, ils militent activement auprès de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) afin d'expliquer aux distributeurs les raisons de la hausse de 15 % des tarifs qu'il souhaitent répercuter dès la fin du mois. Les industriels de la volaille s'interrogent de leur côté sur la manière de répondre à l'explosion de la demande. Ironie du sort, Philippe Gélin, qui dirige la Société normande de volaille (1 milliard de francs de chiffre d'affaires), est installé à La Baroche-Gondouin, à 100 mètres de la ferme des Leroyer. " J'ai vu la fumée des brasiers de mon bureau ", raconte-t-il. Sa production, vendue pour moitié en grandes et moyennes surfaces, n'est pas concernée par l'embargo, mais il se garde bien de s'en réjouir. " On n'augmente pas sa production en claquant des doigts : les surfaces d'élevage pour le poulet ne sont pas extensibles, et les poussins d'un jour sont actuellement introuvables... " La restauration rapide réoriente son offre Il faudra pourtant bien répondre à la demande des géants de l'agro-alimentaire, qui réorientent leur production vers la viande blanche et le poisson. La nouvelle gamme de plats cuisinés présentée par Maggi (Nestlé) en est l'illustration parfaite. Au menu : du colin d'Alaska aux champignons, du saumon aux crustacés et du filet de dinde rôti au jus. Les chaînes de restauration rapide, qui ont bâti leur succès sur les hamburgers de boeuf, succombent à leur tour. Quick a bâti sa dernière campagne de publicité sur son hamburger à base d'omelette, et McDonald's a lancé Croc'MacDo en novembre, un produit pour enfants à base de lard de porc. La filiale française du géant américain, qui réalise 60 % de ses ventes à partir de hamburger de boeuf, dispose encore de deux à trois semaine de stock de viande chez McKey, son fournisseur orléanais. Mais si la pénurie venait à menacer, l'enseigne s'est déclarée prête à acheter des carcasses entières de boeuf " pour parer au plus pressé ", explique Eric Gravier, le vice-président chargé des achats et de la logistique. Une bonne nouvelle pour les amateurs, qui pourront déguster des hamburgers garnis de faux-filet pour le prix d'un sandwich à la macreuse.

Yves Dougin et Sylvie Leboulenger, avec Emmanuel Guimard à Nantes et Patrick Bottois à Caen


Un secteur déjà fortement touché La crise de la " vache folle " a remis en cause le système de production et de distribution. Les reports de consommation sur le porc et le mouton pèsent sur les cours des matières premières. Entre octobre 2000 et janvier 2001, les ventes de viande hachée de boeuf ont chuté de 24 % en volume. Une filière désorganisée L'épizootie de fièvre aphteuse désorganise la collecte des animaux des fermes vers les abattoirs. Les surcoûts logistiques sont compris entre 30 et 50 centimes par kilo de viande. La fermeture des frontières à l'export pénalise les filières du boeuf, du porc et du lait. S'il était maintenu, l'embargo sur les produits agricoles français pourrait coûter 3,1 milliards de francs par mois. Les industriels réagissent Ils devancent et encouragent les transferts de consommation. Les produits au poisson et à la viande blanche se multiplient en rayons.


Les secteurs touchés par la crise Le boeuf plonge Depuis la crise de la " vache folle " d'octobre, le marché de la viande de boeuf est au plus mal. En un an, la consommation a chuté de 24 %, alors que les carcasses s'entassent dans les ateliers de découpe... Le porc flambe Dopés par la désaffection du boeuf et une production en baisse de 2 %, les cours du porc s'envolent. Les industriels, touchés par cette flambée, tentent de négocier des hausses de tarifs auprès de la distribution. L'agneau souffre La pénurie guette. Depuis le début de la crise, l'industrie alimentaire se trouve coupée de ses principaux circuits d'approvionnement : la France importe en effet 60 % des produits ovins (3,5 milliards de francs) qu'elle consomme, dont 47 % du seul Royaume-Uni. La volaille profite Les industries de découpe de volaille sont à l'abri de l'épizootie. Les transferts de consommation (en hausse de 5 à 10 % depuis le début de l'année) profitent largement au secteur. Certains industriels craignent toutefois de ne pas pouvoir fournir. Mieux prendre en compte le risque viral L'ampleur prise par l'épizootie de fièvre aphteuse - notamment en Grande-Bretagne, où l'on recense encore 335 foyers infectieux - suffit à nous rappeler que nous sommes souvent désarmés face au péril viral. Toute crise est salutaire de par sa capacité à hausser les niveaux de conscience. La nouvelle crise que traverse le monde agricole, et, avec lui, l'industrie de l'agro-alimentaire, devrait permettre de mieux prendre en compte le risque viral. Là où les procédures sont en fait mieux adaptées au risque microbien. " Si l'on se défend contre les virus, on le fait contre les bactéries. L'inverse, en revanche, est faux ", remarque Paul Becquart, docteur en virologie et fondateur de l'agence de sécurité sanitaire Biorisk. Mais quel industriel pousse ses salariés travaillant en salle de production à déclarer une gastro-entérite ? Quelle entreprise française impose à ses visiteurs une fiche médicale ? Dans certaines entreprises étrangères, comme en Irlande, ces gestes sont devenus courants. Alors que la " vache folle " et la fièvre aphteuse sont venues d'Angleterre, l'exemple pourrait venir d'outre-Manche... P. T Les exportations de la filière lait menacée En 2000, les ventes de produits laitiers à l'export se sont élevées à 26 milliards de francs. L'embargo met en danger les entreprises du secteur. Les départements de l'Orne et de la Mayenne totalisent une production de 1,7 milliard de litres de lait, thermisés à 80 %. Quelques- uns des plus beaux fleurons de l'industrie de l'agroalimentaire française, Lactalis (Président, Châtelain...), Celia, Yoplait (Rustique) et Bel (Bonbel, Rouy...), produisent sur ce périmètre mis au ban du commerce mondial. Depuis le 14 mars, tous les dispositifs de collecte ont été revus pour être conformes au plan de lutte contre l'épizootie. Les tournées sur les zones à risques sont réalisées à partir de camions dédiés. Les engins doivent être désinfectés à la sortie de chaque ferme, et les citernes subissent un nettoyage interne à l'issue de chaque circuit. " Le coût de ces collectes est supérieur de 15 centimes par litre ", explique Luc Morelon, porte-parole de Lactalis. Selon une source proche du ministère de l'Agriculture, l'addition globale pourrait atteindre 60 millions de francs pour les deux départements. Les procédés de fabrication ont parfois dû être revus. Depuis le 6 mars, Yoplait a supprimé la part de lait cru jusqu'alors incorporée dans la fabrication du Rustique. Vendu dans le monde entier, ce produit peine pourtant à passer les frontières. La plupart des industriels, qui réalisent une part importante de leur chiffre d'affaires à l'export (jusqu'à 70 % pour Bel), voient d'un mauvais oeil s'allonger la liste des pays qui ont mis la production agricole française sous embargo. Après la Chine, l'Algérie entrait à son tour dans la danse. Ce pays représente à lui seul 5 % des débouchés pour la filière du lait, soit un manque a gagner de 1 milliard de francs en année pleine. La mobilisation s'organise " Les contacts ont été pris en Algérie entre les membres du poste d'expansion économique et le chef des vétérinaires algériens, révélait lundi 19 mars Jehan Moreau, le directeur de la Fédération nationale des industries laitières (Fnil). Pour la Chine, nous sommes confiants également ", ajoutait-il. Marie-Hélène Le Henaff, l'ancienne chef du bureau du lait au ministère de l'Agriculture, récemment nommée attachée agricole pour la Chine, s'est envolée pour Pékin le week-end dernier. Elle devait intervenir dès lundi auprès des autorités sanitaires chinoises.

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