"La culture du compromis n’est pas la chose la mieux partagée en France", regrette Christian Thuderoz

Professeur de sociologie à l’Insa de Lyon, Christian Thuderoz est aussi codirecteur de la revue Négociations. Il vient de publier aux Presses universitaires de France un "Petit traité du compromis". Dans ce livre dense et passionnant, il s’intéresse au résultat des processus de négociations qui débouchent sur un compromis. Loin de déboucher sur une cote mal taillée, le compromis permet de trouver des solutions créatives qui produisent un résultat satisfaisant pour chacune des parties.

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L’Usine Nouvelle - Pour quelles raisons avez-vous écrit un "Petit traité du compromis"?

Christian Thuderoz - C’est le prolongement de réflexions et d’ouvrages précédents. L’activité de négociation m’a toujours intéressé et j’ai voulu comprendre pourquoi et comment des individus en désaccord tentent malgré tout d’arriver à un accord. Jusqu’ici mes travaux portaient plutôt sur le processus pour y arriver. Dans ce livre, je me suis davantage intéressé au résultat du compromis.

La couverture de votre livre montre une moitié de poire et une moitié de pomme. Est-ce cela un compromis ?

Je ne voulais surtout pas avoir une photo de poignée de mains. La photo finalement retenue fait naturellement référence à l’expression "couper la poire en deux". Mais elle montre aussi l’inventivité des solutions de compromis. Le compromis, cela peut faire émerger un fruit qui n’existe pas a priori, un fruit qui serait composé d’une moitié de pomme et d’une moitié de poire.

D’où vient alors l’idée selon laquelle un compromis serait forcément un canard boiteux, une cote mal taillée, plutôt qu’un processus créatif ?

Je fais plusieurs hypothèses dans mon livre. Un compromis suppose que les individus renoncent à quelque chose. Or le renoncement n’est pas perçu comme une ligne claire.

Le compromis a aussi une dimension chimérique. Dans le langage courant, si on parle de "solutions mi-figue mi-raisin", de "ménager la chèvre et le chou", ce n’est pas pour vanter la créativité des solutions trouvées, mais plutôt pour dire leur aspect en quelque sorte monstrueux. Le résultat n’a pas la clarté du cristal. Ce qui n’est pas bien vu dans la culture française, où le cartésianisme est si important. Le résultat d’un compromis - une solution empruntant à plusieurs points de vue - est considéré comme quelque chose de pas clair.

Une autre raison de la mauvaise image du compromis vient du fait que si on commence par réclamer quelque chose et qu’on en obtient par exemple la moitié, on a l’impression de ne pas avoir réussi. Pourquoi si on veut atteindre un objectif, accepter de le réviser à la baisse ?

Obtenir un compromis c’est toujours obtenir moins que ce qu’on avait prévu ?

C’est un des points que j’ai voulu creuser. Quand il y a compromis, l’individu ou le groupe accepte une solution moindre que celle qu’il voulait au départ. Mais il gagne la sortie du conflit. Un compromis c’est un échange de concessions. La notion d’échange est essentielle. La solution trouvée n’est pas une décision de justice qui impose à l’une ou l’autre partie, ce n’est pas le résultat d’un vote. Non c’est le résultat de concessions mutuelles, de contreparties échangées.

Ce qui n’est pas immédiatement visible dans le compromis, c’est qu’en l’acceptant, on trouve une option qui satisfait les deux parties. Ce double gain finit par enrichir chacune des parties. C’est une sorte de paradoxe, chacun, en acceptant moins pour lui, finit par obtenir plus.

La négociation sur la modernisation du dialogue social vient d’échouer. Comment peut-on expliquer qu’on préfère un blocage à un compromis ?

C’est un syndrome français qui renvoie à notre histoire sociale. Les partenaires sociaux sont intimement persuadés que renoncer à certaines prétentions, c’est perdre la face pour le dire poliment. Ce serait envoyer le signal qu’on est faible et prendre le risque de ne pas être réélu.

La culture du compromis n’est pas la chose la mieux partagée en France. Dans le cas que vous évoquez, l’interventionnisme de l’Etat, qui a donné une date limite aux négociateurs, n’arrange rien. Cela ne pousse pas à construire un compromis acceptable par tous. En cas d’échec, chacun peut espérer que l’Etat écrira un texte plus favorable à ses vues, que ce qui sortirait d’un compromis.

Il faut nuancer ce propos toutefois. Il se vérifie au niveau interprofessionnel mais à l’échelle de l’entreprise, les partenaires sociaux signent des accords, des compromis.

Justement, une entreprise n’est-elle pas aussi une machine à fabriquer des compromis ?

Bien sûr, dans l’entreprise, on passe son temps à nouer des compromis et pas seulement entre partenaires sociaux mais entre personnes, entre services, entre collectifs de travail. Produire un bien, délivrer un service, c’est affronter une série de problèmes qu’il faut résoudre en permanence. Pour surmonter les litiges incessants, les conflits, il y a nécessairement des compromis entre les personnes, entre les services. L’entreprise est un lieu où personne ne possède toutes les compétences pour mener à bien la production. En conséquence, il y a un fort besoin de coopération, qui peut prendre la forme des compromis

Cependant, les individus ne sont pas toujours conscients qu’ils font des compromis. Ils ne reprendraient pas ce mot. Ce décalage serait intéressant à creuser.

Propos recueillis par Christophe Bys

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