La croisade des salariés américains de Nissan pour leurs droits syndicaux

Deux salariés de l’usine Nissan de Canton, dans le Mississippi, accompagnés d’un représentant du puissant syndicat américain de l’automobile, sont venus en France demander à l’Etat français et au patron de l’Alliance Renault-Nissan, d’intervenir auprès du constructeur japonais pour qu’il cesse ses actions antisyndicales.


Linda et Lee de Nissan Etats-Unis avec le député Bruno Leroux

Depuis la visite surprise de Carlos Ghosn dans l’usine Nissan de Canton, dans le Mississippi (Etats-Unis), les ouvriers sont supposés porter un uniforme de travail. Le grand patron n’avait pas apprécié, ce jour de janvier 2014, de voir plusieurs salariés porter un tee-shirt affichant une photo de Martin Luther King le jour de son grand discours à Washington, accompagnée du slogan: "Tell Nissan : labor rights are civil rights" ("Dites-le à Nissan: les droits des travailleurs sont des droits civiques"). Une référence à la lutte des Noirs américains, cette usine du Mississippi employant plus de 80% d’Afro-Américains, dans une des villes les plus pauvres de cet Etat du sud.

Linda et Lee en rigolent encore ! Ces deux ouvriers de Nissan-Canton, en visite à Paris début novembre, sortent le tee-shirt à tous leurs rendez-vous, avec les députés français (Bruno Le Roux, Christian Hutin), les journalistes, les syndicats de Renault.

Il y a quelques mois, des représentants des salariés de Canton ont rencontré le cabinet d’Emmanuel Macron, ministre de l’Economie, et le cabinet de Myriam El Khomri, ministre du Travail. Objectif de cette "campagne française": interpeller l’Etat français, actionnaire de Renault, et le patron de Renault, de l’Alliance et de Nissan, Carlos Ghosn, pour que ces deux acteurs demandent à Nissan de cesser sa campagne anti-syndicats dans le Mississippi.

Une propagande anti-syndicat

Le problème dure depuis l’ouverture de l’usine, en 2002-2003. Dès l’origine, le constructeur japonais s’est prononcé contre l’implantation d’un syndicat sur le site de Canton, où travaillent 5000 ouvriers.

Aux Etats-Unis, pour qu’un syndicat puisse ouvrir une section dans une entreprise, il faut, dans un premier temps, que 30% des salariés y soient favorables, puis, dans un second temps, que le syndicat recueille 50% des voix. "Dès mon premier jour de travail, raconte Lee, la cinquantaine, la direction a organisé une réunion pour nous expliquer tous les méfaits d’une présence syndicale. Régulièrement, elle passe des vidéos dans l’usine. Des managers sont venus me voir pour que dire que si je votais pour un syndicat, la production sera délocalisée au Mexique… "

Linda, bout de femme énergique, raconte "les séances d’information obligatoires sur les problèmes posés par les syndicats", la pression qui pèse sur les épaules des managers pour qu’ils discréditent les syndicats auprès de leurs équipes. Or, explique le représentant de l’UAW, syndicat qui soutient le mouvement des ouvriers de Canton, "on ne se lance pas dans l'ouverture d'un syndicat si on n’a que 30% des voix, en anticipation d’un échec au vote suivant".

Les salariés et UAW réclament une "neutralité" de la part de Nissan. "La direction doit respecter une élection juste et équitable, si UAW perd l’élection, on se serre la main et on en reste là", explique Richard Bensiger, de l’UAW. Les deux ouvriers de Nissan multiplient les exemples de discriminations à l’égard des salariés favorables aux syndicats, ou les favoritismes à l’égard de ceux qui y sont opposés. "Un manager est venu voir ma femme, raconte Lee, et lui a demandé si elle avait reçu chez elle cent personnes pour une réunion syndicale, en la menaçant de licenciement. Certains travailleurs qui parlaient trop de présence syndicale ont été licenciés."

Des droits à défendre

"On en a assez des menaces, poursuit Linda, on voudrait pouvoir discuter avec la direction du temps de travail, qui peut aller jusqu’à douze heures par jour, six jours sur sept, en étant prévenu au dernier moment qu’il faut rester, mais aussi des accidents du travail, très nombreux sur le site." Ou des salaires: 24 dollars de l’heure pour les ouvriers permanents, mais 10 à 13 dollars pour les intérimaires.

La plupart des constructeurs étrangers se sont installés dans les Etats du sud, où les droits syndicaux sont restreints. Aucun n’a de section syndicale. A l’inverse, les trois grands constructeurs américains Ford, GM et Chrysler, ont des usines "syndiquées".

Après des années d’effort des salariés pour faire face à la crise, l’UAW vient d’obtenir une révision des accords d’entreprise et un gros rattrapage salarial. Longtemps accusé, y compris par les salariés, d’avoir précipité l’industrie automobile dans sa chute en réclamant des droits trop importants, le syndicat montre qu’il sait composer quand ça va mal, et récolter les fruits des efforts fournis, de la part d'employeurs qui jouent le jeu.

La croisade française des ouvriers américains de Nissan n’est pas tombée au bon moment… En pleines bisbilles entre Renault, Nissan et l’Etat, sur l’avenir de l’Alliance, on voit mal le gouvernement français ou Renault aller faire la leçon à Nissan sur ses pratiques sociales à l’étranger… D’autant qu’elles sont conformes au droit américain, les Etats-Unis n’ayant pas ratifié les conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui reconnaissent la liberté syndicale.

Cécile Maillard

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