"La crise porcine est toujours devant nous. Que pouvons-nous faire ?", s'interroge Antoine Marzio, économiste

Dans cet tribune Antoine Marzio, économiste spécialiste de l'agroalimentaire, nous explique pourquoi nous ne sommes qu'au début de la crise porcine. Pour en sortir la tête haute, la filière devra se réinventer, peut-être en s'inspirant des vignerons. 

 

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Sven Holzwig - CC Flickr

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Les manifestations de ces dernières semaines et les mesures prises autant par le gouvernement français que par la Commission européenne n’y peuvent rien : la crise de la filière porcine est toujours devant nous et son issue sera très certainement douloureuse pour les éleveurs mais aussi pour le secteur de l’abattage-découpe et, régionalement, pour la Bretagne.

En dépit de quelques fluctuations conjoncturelles, les cours du Marché du Porc Breton (MPB) de Plérin se sont engagés sur une pente baissière depuis les 1,40 € décrétés par le Ministre de l’Agriculture au milieu du mois d’août. Jeudi 17 septembre, le cours s’est établi à 1,372 €. Cette tendance devrait malheureusement se poursuivre dans les semaines et les mois qui viennent, probablement jusqu’à la fin de l’année.

Les cours vont redescendre

Les mois d’été sont en effet régulièrement les mois où les cours sont au plus haut, liés à une demande soutenue de produits à griller.

Même si les cours de cette année sont restés bien en deçà des années précédentes, il parait certains qu’ils reprendront une pente descendante dans les prochaines semaines. Vouloir maintenir des cours internes à la France déconnectés des cours européens et mondiaux est une utopie qui ne peut plus tromper personne dans une économie européenne volontairement de plus en plus dérégulée.

La seule réponse proposée par les milieux professionnels est la valorisation de la viande française sur le marché français. Faible réponse, pour au moins trois raisons :

  • La qualité de la viande française n’est pas notablement différente de celle des autres viandes de porc européenne. Elle est produite selon des méthodes identiques (claustration en bâtiment, schémas génétiques, aliment, pharmacopée, etc…) pour fournir un porc standard facilement substituable (90 kg par carcasse, avec un taux de muscle par pièce (TMP) supérieur à 60)
  • La viande porc est très majoritairement commercialisée transformée, sous forme de charcuteries et de salaisons. Les industriels, qui l’achètent en pièces détachées (jambon, poitrine, etc…), sont plus sensibles au prix qu’à la provenance, surtout s’ils revendent à l’export. En outre, la mise en avant d’une viande d’origine française (en réalité très majoritairement bretonne), pour un jambon de Savoie ou une saucisse de Strasbourg ne leur parait pas constituer un avantage comparatif évident à proposer aux consommateurs. Il en serait sans doute autrement si les filières d’élevage porcin étaient mieux réparties sur l’ensemble du territoire.
  • Les échanges extérieurs sont indispensables à l’équilibre des flux de la filière : la France est déficitaire en pièces nobles (essentiellement en jambon) et excédentaire en pièces de fabrication (poitrine, épaules, petites viandes, abats…), ce qui explique du reste que son excédent d’échange en volume se traduit par un déficit en valeur (de l’ordre de 350 millions d’euros !) ? Une politique de nature protectionniste provoquera certainement une réaction de nos partenaires européens et il n’est pas sûr que l’élevage français en sorte gagnant.

En fait, les difficultés proviennent autant d’un manque de compétitivité des élevages français (et aussi de l’abattage) que d’une erreur récurrente de positionnement de l’offre.

Pour dire les choses brièvement, il est illusoire, sur un marché international de plus en plus ouvert et compétitif, de vouloir faire du porc industriel (conventionnel) avec des moyens artisanaux.

Le marché du porc conventionnel est devenu un marché mondial, sur lequel les principaux opérateurs sont l’Union Européenne et l’Amérique du Nord, USA et Canada. La Chine, premier producteur mondial, est aussi le premier importateur et n’exporte que très peu. Le Brésil, acteur émergent, reste encore assez marginal, pour l’instant.


Les Américains, qui ont mis en place depuis longtemps des élevages intensifs de grandes tailles, très capitalisés, peu soucieux de l’environnement et faisant appel massivement aux accélérateurs de croissance, sont très compétitifs. Une grave épidémie en 2013/2014 les a retirés de la course pendant 18 mois, au grand bénéfice des européens qui ont ainsi compensé partiellement la fermeture du marché russe, mais ils reviennent en force et sont en train de reprendre leur place, surtout sur le marché asiatique.


Les principaux opérateurs européens sont l’Allemagne, l’Espagne, la France, le Danemark et aussi, à un degré moindre, la Pologne et le Benelux. La production française est en perte de vitesse depuis une dizaine d’années, avec un commerce extérieur en déficit croissant depuis quatre ans, alors que l’Espagne est en progression rapide, en particulier sur le marché français, et dégage un excédent de commerce extérieur porcin de plus de 3 milliard d’euros.


L’Espagne (en fait surtout la Catalogne), opérateur relativement récent, fonctionne sur un modèle très capitalistique, avec des élevages naisseurs ultra-modernes abritant souvent plusieurs milliers de truies, une intégration des engraisseurs et des abattoirs performants. Le Danemark et la Hollande ont fortement réduit le nombre d’éleveurs, augmenté leur taille et spécialisé leur production sur le porcelet, qu’ils fournissent aux éleveurs allemands.

Ce n’est pas l’option suivie par l’élevage français, qui a continué à favoriser la structure familiale de nature artisanale, le modèle naisseur engraisseur de taille moyenne, 200 truies pour 5 à 6 000 porcs/an, sur des surfaces assez réduites, le tout concentré en Bretagne et sur le Grand Ouest ou se situent plus de 75% de la production. Encore faut- il remarquer que bon nombre d’éleveurs n’atteignent pas cette taille critique.

Prendre le problème à "bras le corps"


Si l’on ne peut écarter totalement la question des charges et des contraintes environnementales (liée surtout à la concentration des élevages sur un territoire limité) qui pèsent sur l’élevage porcin français, la cause principale de leur manque de compétitivité vient de la faiblesse de ses structures avec son corolaire de sous-capitalisation, de sous-investissement et de surendettement chronique.


Pour une majorité d’éleveurs, la situation parait sans issue et ce ne sont pas les mesurettes gouvernementales ou européenne qui sauveront leur situation. Alors que faire ?


D’abord arrêter de se raconter des histoires, ce qui va être le plus difficile .Ce n’est pas en essayant de manipuler les cours du porc sur le marché de Plérin ni en saupoudrant des subventions d’exploitations et des aides au paiement des charges sociales que l’on sauvera la situation : on ne fera que reporter les difficultés ou pire, les aggraver.


Puis prendre à bras le corps la reconversion d’une majorité d’éleveurs porcins qui ne peuvent plus rester dans la course et non pas les laisser continuer sous perfusion jusqu’à l’agonie. Cela concerne aussi l’aval de la filière. Les trois milliards annoncés (un peu hâtivement) par le Premier Ministre doivent servir en priorité à cela et non à aider à la survie d’élevages et d’outils obsolètes.

Ensuite, favoriser l’investissement privé (et pas seulement des crédits bancaires) dans les élevages qui ont les moyens techniques, fonciers et humains de s’agrandir et d’atteindre une taille critique pour rester dans la compétitivité européenne. Ce sont ces élevages qui assureront la survie de la filière industrielle, qui représente encore 95% de la production et plus de 30 000 emplois.


Enfin, engager une politique de filière avec des objectifs de montée en gamme, de création de valeur ajoutée, de production de haute qualité gustative et environnementale, de relocalisation sur tout le territoire avec comme objectif annexe la reconquête de zones rurales délaissées, etc…

S'inspirer des vignerons


A l’instar des productions viticoles, fer de lance des produits alimentaires d’exportation français, il faut travailler à redonner aux produits d’élevage de la typicité, du lien au terroir, de la qualité gustative et de la valeur ajoutée, portée par l’image gastronomique de la France. Toutes notions qui ont disparu des préoccupations des filières industrielles, mais sont à la portée d’initiatives et d’éleveurs locaux, de structure familiale.


Un porc de haute qualité : une race locale à croissance lente, un élevage extensif, un terroir, une image, une filière de transformation sur place : produire local, vendre mondial !


Cela ne pourra se faire qu’avec la mise en place d’une véritable politique de filière prospective qui ne peut être initiée que par les pouvoirs publics, nationaux et régionaux, qui financent depuis longtemps plus ou moins directement des cohortes de chercheurs et techniciens de terrain via l’INRA, les Chambres d’Agriculture et de nombreux organismes de soutien qui jusqu’à présent ne font que diffuser la pensée unique et mortifère du porc industriel.


Cette implication des pouvoirs publics doit nécessairement entrainer celle des agents économiques concernés : distributeurs, industriels de l’abattage et de la transformation, fabricants d’aliment, qui devront cesser leur tactique courtermiste et participer à ce redéploiement stratégique qui peut replacer la production porcine française au premier plan mondial, si ce n’est en quantité, en qualité et en valeur.


Tout le monde y a intérêt.

Basé en Bourgogne, Antoine Marzio est économiste consultant indépendant dans le domaine de l’agroalimentaire. il anime également un blog sur la question de l'avenir de la filière porc.

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