La convergence de l’industrie et de l’artisanat : premières réflexions

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Tribune Ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI - Les Ateliers), conseiller scientifique au CEA (recherche technologique et design industriel), Alain Cadix expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.

La convergence de l’industrie et de l’artisanat : premières réflexions © DR

L’industrie, en son siècle, est née de l’artisanat. La nouvelle révolution, qui la voit profondément transformée par des technologies de fabrication nouvelles ou renouvelées, la rapproche de son géniteur. Les conséquences humaines et organisationnelles, économiques et géographiques sont, et seront importantes. Mais la "destruction créatrice", chère à Joseph Schumpeter, engendrée par ce système technique innovant, sera probablement plus créatrice qu’elle ne sera destructrice.

Nous donnons au mot "artisanat" son sens commun, celui d’une activité fondée sur des savoir-faire manuels, souvent relayés par des machines, et exercée dans des TPE, et au mot "industrie" son sens contemporain, celui d’une activité sérielle de fabrication de produits et de machines, mais aussi de production de systèmes et de services.

DES TECHNOLOGIES QUI FACILITENT LA CONVERGENCE

De nouvelles technologies de conception et de fabrication rapprochent ces deux univers. Il en est ainsi des technologies de fabrication additive. Elles évoluent très rapidement. Les machines, les procédés et les matières utilisés connaissent des avancées fulgurantes. Aujourd’hui les matériaux, au-delà des plastiques, sont des métaux, dont le titane et l’aluminium, de la céramique, du bois, du verre, des matières organiques comme des cartilages.Des procédés ont été mis au point pour les multi-matériaux, pour la superposition de différents métaux ou alliages.

Des recherches sont en cours sur les procédés qui, partant de cellules souches, permettraient de créer des organes par fabrication additive – de quoi, du reste, ré-aviver les plus grands et anciens mythes ou fantasmes. Les limites de ces technologies (états de surface, tailles et niveaux de résistance des objets, etc.) sont sans cesse dépassées au point qu’elles sont entrées et progressent dans les industries aéronautiques et spatiales, médicales. Les handicaps comme la vitesse de fabrication ou bien la stabilité des fabrications (à partir d’un même fichier, sur une même machine, deux pièces successives peuvent être légèrement différentes), sont en passe d’être réduits. Enfin, les prix des machines, dites 3D, de conception et de fabrication sont, à performances semblables, sur une tendance baissière. Les technologies de fabrication additives permettent à l’industrie, dans de nombreux secteurs où la demande de personnalisation des objets va croissante, d’aller vers le "sur mesure", par des productions à l’unité ou en toute petite série.

Ainsi l’industrie se rapproche-t-elle de l’artisanat. Par ailleurs des entreprises artisanales se dotent de machines 3D. Elles leur permettent l’accès à des secteurs d’activités qui leur étaient jusque-là fermés. Cela conduit à modifier les façons de faire, et de penser, et introduit de nouvelles exigences de qualité, de rigueur, etc. Ces technologies contribuent à estomper les frontières entre l’industrie et l’artisanat.

DES LIEUX ET DES HOMMES QUI ACCELERENT LA CONVERGENCE

Il existe d’autres facteurs de convergence entre l’industrie et l’artisanat. Il en va ainsi des FabLabs qui sont des tiers lieux ouverts de création et de fabrication et qui se diffusent sur les territoires mais aussi au sein de grandes entreprises industrielles. C’est le monde de l’open source, de l’open lab, de l’open fab… Tous ces lieux ne partagent pas la même philosophie et ni le même dessein, mais il sont tous des lieux d’effervescence où se rencontrent des acteurs de profils divers, appartenant à différents milieux (industriel et artisanal, universitaire, etc.), amateurs ou professionnels, geeks et makers, portant des projets différents mais trouvant là un espace de rencontres, d’échanges, d’expérimentation et d’accès à des savoirs qu’ils n’ont pas et à des technologies dont ils ne sauraient se doter (au moins dans un premier temps pour certains, sans les avoir préalablement pratiquer sur un mode communautaire). Ils deviennent des sortes de coopératives de production.

Certaines de ces plateformes sont envisagées dans des clusters, des grappes territoriales d’entreprises industrielles et artisanales, mixant les démarches, les approches de l’innovation. On en parle en Aquitaine par exemple. D’autres sont projetés sur des territoires en perte de vitesse pour inoculer un virus d’innovation et amorcer un processus nouveau de "ré-industrialisation" et de création de travail. On en parle en Lorraine notamment. Par ailleurs, dans les grandes entreprises, les FabLabs peuvent remplir deux fonctions.

L’une est l’ouverture d’une capacité de maquettage et de prototypage rapide permettant des ajustements permanents, des modifications immédiates où coopèrent designers, ingénieurs, marketers, etc. L’autre est l’ouverture d’un espace de rencontres de collaborateurs venant de divers horizons de l’entreprise et d’experts, d’artistes, de chercheurs venant de l’extérieur, travaillant ensemble à imaginer "aux pieds des machines" des concepts nouveaux d’objets et d’usages et à les matérialiser. Dans les deux cas l’introduction d’un FabLab transforme la vision que les collaborateurs de la grande entreprise ont d’elle-même. Ils la projettent comme un réseau vivant et adaptable, d’entreprises artisanales, internes ou externes, souples et réactives, dont la plasticité est une réponse à un environnement technologique et concurrentiel instable.

L’accélération de ces rapprochements relatifs de l’artisanat et de l’industrie est aussi le fait des designers. Ces créateurs-concepteurs, quand ils sont indépendants ou en agence, passent continument, pour leurs missions, d’un secteur à un autre, de grandes entreprises industrielles à des TPE artisanales et vice-versa. Ainsi, tels des agents pollinisateurs, ils portent avec eux des idées, des visions, des pratiques qui fertilisent les organisations qui en étaient vierges. Leur rôle dans cette mutation de l’appareil de production, que j’ai appelé la convergence de l’industrie et de l’artisanat, peut être déterminant. Nous en reparlerons ultérieurement. Nous reviendrons aussi sur ses divers effets.

Alain Cadix, ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI - Les Ateliers), conseiller scientifique au CEA (recherche technologique et design industriel)
@AlainCadix

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