LA CONCENTRATION S'ACCELERE

La croissance par acquisitions est désormais intégrée dans la stratégie des sidérurgistes. Ils visent la taille critique face à leurs fournisseurs et à leurs grands clients.

Partager


Deux mastodontes produisant chacun 100 millions de tonnes (Mt) d'acier par an, un troisième leader à 80 Mt, suivi d'une poignée de producteurs situés entre 40 et 60 Mt. L'ensemble représentant 90 % du tonnage livré chaque année dans le monde. C'est ainsi que World Steel Dynamics imagine, à moyen terme, le paysage de la sidérurgie mondiale. Une description très futuriste, alors que les dix plus grands producteurs ne représentent aujourd'hui que 30 % du marché, et chacun des deux premiers mondiaux, Mittal Steel et Arcelor, seulement 5 à 6 % des ventes mondiales. Mais le mouvement est bien lancé, et tout porte à croire qu'il va s'accélérer.
D'abord parce que Mittal Steel et Arcelor, constitués par fusions ou acquisitions, sont loin d'avoir dit leur dernier mot. Ils ont même annoncé leur intention de doubler de taille à terme. Sur ce thème, Guy Dollé et Lakshmi Mittal, le patron de Mittal Steel, sont sur la même longueur d'onde : la sidérurgie mondiale doit se concentrer pour être de taille à faire face à ses fournisseurs (quelques très importants groupes miniers), et à ses grands clients, les constructeurs automobile en tête.
Mais d'autres acteurs de taille ont aussi l'ambition de participer à la consolidation : les japonais Nippon Steel et JFE, US Steel, le coréen Posco, ou encore le chinois Baosteel. En Europe, ThyssenKrupp a manifesté à plusieurs reprises sa volonté de jouer un rôle actif dans la consolidation du secteur. Des rumeurs - démenties - ont fait état d'un possible rapprochement avec le britannique Corus. Peter Marcus, analyste et fondateur de World Steel Dynamics, voit d'autres raisons à la poursuite des fusions : selon lui les entreprises ont engrangé en 2004 des moyens financiers considérables, et il est moins cher d'acheter une usine que d'en construire une. L'analyste ajoute que la croissance par acquisitions est désormais bien ancrée dans l'esprit des équipes dirigeantes...
Pour Lakshmi Mittal, cette forme de croissance est plus qu'un état d'esprit : c'est un modèle de développement. Le sidérurgiste d'origine indienne vient de réaliser deux coups d'éclat. En octobre dernier, il a lancé le rachat de l'américain ISG (International Steel Group), lui-même né de la restructuration de la sidérurgie américaine. L'opération s'est accompagnée de la fusion des entités du groupe (LNM et Ispat). L'ensemble, sous le nom de Mittal Steel, représentera une production d'environ 60 Mt par an, et figurera à la première place mondiale, devant Arcelor. Ces fusions, qui seront finalisées au plus tard au printemps, n'ont pas empêché le nouveau groupe de lancer une autre opération, tout aussi significative : Mittal Steel va acquérir 37 % du chinois Hunan Valin Steel Tube and Wire, qui dispose d'une capacité de 8,5 Mt par an. Une première pour une entreprise non-chinoise, qui s'installe ainsi de manière significative sur le marché, affichant la plus forte croissance.
Mittal Steel rachète tous azimuts
Spectaculaires, ces dernières opérations ne sont en fait que de nouvelles étapes après plus de dix ans d'acquisitions : en 2001, le groupe de Lakshmi Mittal ne produisait que 19 Mt d'acier... Depuis, il s'est largement implanté en Roumanie, Pologne, République tchèque, Kazakhstan, mais aussi aux Etats-Unis (Inland, en 1998, et maintenant ISG), au Canada, au Mexique...
Sur le principe, nul ne conteste la stratégie de Mittal : grandir et s'internationaliser pour mieux maîtriser les coûts et les marchés. Mais la qualité souvent médiocre des unités acquises, rachetées à bas prix, a engendré un certain scepticisme. Tout comme la capacité du groupe à affronter une conjoncture plus difficile. Reste que la « Méthode Mittal », forgée sur le terrain, semble, tout de même, porter ses fruits. La remise à niveau managérial et technologique à l'aide d'équipes parachutées, et les investissements nécessaires, ont remis plusieurs unités sur le chemin des profits. Notamment au Kazakhstan, où la modernisation du site, qui livre le marché chinois, était récemment décrite comme « une opération extraordinaire » par Alain Pilloux, directeur général de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, qui a participé à son financement. Du coup, bénéficiant, il est vrai, d'une conjoncture particulièrement favorable, le nouveau numéro 1 de l'acier peut afficher des résultats florissants : Mittal Steel, contrôlé majoritairement par la famille du dirigeant, a réalisé un bénéfice opérationnel de près de 7 milliards de dollars (près de 5,4 milliards d'euros) en 2004, pour un chiffre d'affaires de 31,5 milliards de dollars.
Arcelor veut créer une holding au Brésil
Plus ciblée et moins spectaculaire, la stratégie d'expansion d'Arcelor va franchir en 2005 une étape clé : le groupe européen deviendra l'actionnaire majoritaire du brésilien CST, après avoir racheté les parts détenues par le japonais JFE. CST produit 5 Mt par an de brames d'acier, et dispose d'une capacité de 2 Mt de bobines laminées à chaud. En fait, le Brésil est aujourd'hui une zone de développement prioritaire pour Arcelor. Le groupe devrait aussi, dès cette année, prendre le contrôle de la société Acesita, producteur d'aciers inoxydables (850 000 tonnes), dont il est déjà actionnaire. Il détient par ailleurs 54 % du producteur d'aciers longs Belgo Mineira (2,7 Mt). Le groupe européen a prévu de réunir ses sociétés brésiliennes dans une holding commune. Dans la même zone géographique, Arcelor est aussi au capital de l'argentin Acindar (72,68 %) à travers la part détenue par Belgo Mineira. En s'implantant solidement en Amérique du Sud, le groupe européen vise des marchés promis à un fort développement, tout en se dotant d'un outil de production compétitif au niveau mondial. Une contribution importante à l'ambitieux projet du sidérurgiste : réaliser 50 % de ses ventes hors de l'Europe de l'Ouest d'ici à 2015, contre 20 % aujourd'hui.
Pour y parvenir, Arcelor a d'autres fers au feu. Il s'intéresse de près au premier aciériste turque, Erdemir (convoité aussi par Mittal Steel...), avec lequel il a déjà mis en place une usine de galvanisation (Borçelik) pour l'automobile et l'électroménager. Il a aussi pris pied en Chine, via une société commune avec Nippon Steel et Baosteel pour produire de l'acier plat de haute qualité pour l'automobile. Quant au futur grand marché de l'Inde, « tout producteur d'acier devra y être entre 2010 et 2020, mais ce n'est pas pour nous une priorité à court terme », indique Guy Dollé. A plus brève échéance, en revanche, le groupe pourrait réaliser une acquisition aux Etats-Unis, marché clé (dans l'automobile, notamment), même s'il reste prudent devant la fragilité de la sidérurgie américaine, à peine convalescente d'une crise majeure. Et où la valorisation élevé des entreprises, même en mauvaise posture, reste un obstacle important.
Le russe Severstal reprend des sociétés nord-américaines
Une prudence qui ne semble pas embarrasser d'autres acteurs soucieux de se positionner rapidement sur la place mondiale. Severstal, l'un des poids lourds de la sidérurgie russe, témoigne d'une forte ambition en Amérique du Nord. En effet, après avoir repris l'américain Rouge Industries en 2004, Severstal a fait une offre sur Stelco, le numéro 1 canadien de l'acier. Ces deux entreprises sont de grands fournisseurs de l'industrie automobile américaine. En fait, placé sous la protection de la loi sur les faillites depuis un an, Stelco est maintenant l'objet de nombreuses propo- sitions de recapitalisation. Il faut dire qu'entre-temps, profitant de la hausse des prix de l'acier, le sidérurgiste canadien est redevenu bénéficiaire... Severstal s'intéresse aussi au groupe italien Lucchini (2,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires), société non cotée, présente en France à travers sa filiale Ascométal.
Si l'on excepte la toute récente incursion de Mittal Steel, la Chine reste encore à l'écart des grandes opérations internationales. Mais elle participe, à sa manière, à la mutation du secteur. La concentration en cours de la sidérurgie chinoise, encore éclatée entre des centaines de producteurs, est un mouvement plus confus... mais dont les conséquences peuvent être tout aussi importantes que les mégafusions des géants de l'acier : il donnera naissance aux futurs grands groupes du premier pays producteur d'acier au monde.
Thierry Lucas.

Les dernières fusions annoncées
Mittal Steel va acquérir 37 % du chinois Hunan Valin Steel. En 2004, le groupe avait multiplié les rachats en Afrique du Sud, Bosnie, Pologne, et aux Etats-Unis, avec l'acquisition majeure d'International Steel Group (ISG).
Arcelor finalisera en 2005 la prise de contrôle des brésiliens CST (aciers plats au carbone), et Acesita (aciers inoxydables).
Le russe Severstal a déposé une offre sur le canadien Stelco et il est en discussion avec l'italien Lucchini.
La restructuration se poursuit en Chine entre petits sidérurgistes.
Les rumeurs courent, comme celle, démentie, faisant état d'une reprise de Corus par Thyssenkrupp.
Usine Nouvelle N° 2949 03/02/2005

Partager

PARCOURIR LE DOSSIER
SUJETS ASSOCIÉS
LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

ARTICLES LES PLUS LUS