Economie

La compétitivité se construit sur le long terme

, ,

Publié le

Tribune Des chefs d'entreprises connus pour leur talent, des experts en nombre croissant reconnaissent désormais que la seule façon de réduire les déficits publics consiste à rechercher une croissance économique plus forte. Tribune sur cette question de Gabriel Colletis, professeur d'Economie à l'Université de Toulouse.

Les leçons de "l'expérience grecque" commencent apparemment à être tirées un peu partout en Europe : l'austérité budgétaire est contreproductive. La baisse des dépenses publiques et l'augmentation de la pression fiscale provoquent ou accentuent la baisse de l'activité et, loin de permettre une contraction significative du déficit public, aggravent ce dernier et génèrent un endettement croissant.

Deux précieuses années au moins ont ainsi été perdues en politiques inefficaces et socialement coûteuses, fragilisant de surcroît la construction européenne. Les doutes sur la monnaie unique, voire sur l'Europe elle-même, un chômage fortement croissant, une activité économique au bord de la récession ainsi que des déficits peinant à se résorber constituent le prix d'une politique d'austérité " dont les effets négatifs sur la croissance ont été gravement ignorés ou du moins sous-estimés par la plupart des gouvernements, de droite comme de gauche.

La question posée est désormais de savoir comment parvenir à une croissance plus forte. Cette croissance que Nicolas Sarkozy disait vouloir aller chercher "avec les dents", s'il le fallait. La proposition la plus intensément défendue dans les médias ces dernières semaines est celle d'un nécessaire "choc de compétitivité" passant par une baisse du coût du travail. La baisse des salaires directs étant difficile à proposer vu leur contraction relative déjà très forte dans la valeur ajoutée et, surtout, en raison des effets une fois encore récessifs qu'une telle baisse ne manquerait pas d'engendrer (voir ici encore le cas grec), reste la baisse des cotisations sociales pesant sur les entreprises.

L'exemple allemand est, une fois de plus, repris en chœur par la plupart des commentateurs. Grâce à une baisse des cotisations sociales, ce pays aurait amélioré fortement sa compétitivité, ce qui lui aurait permis d'exporter davantage et de tirer ainsi sa croissance. Le reste est connu : une croissance plus forte aurait généré des revenus croissants, y compris pour l'État allemand qui  aura pu ainsi réduire ses déficits.

Avant d'accepter cette séquence heureuse, il convient de l'examiner de plus près. Les justifications de la baisse des cotisations sociales des entreprises depuis près de trente ans auront été suffisamment nombreuses et variées, avec des conséquences très incertaines, pour qu'on admette sans hésitation une telle option de politique économique et sociale.

Une telle baisse, -qui s'est donc déjà produite, la part des entreprises dans le financement de la protection sociale n'ayant cessé de diminuer-, aurait, en effet, des effets inévitables dont l'arbitrage serait difficile à assurer. Le gouvernement aurait ainsi le "choix" entre dégrader les comptes sociaux (la baisse des recettes générant, à l'évidence, des déficits potentiels croissants),  diminuer la qualité de la couverture sociale (baisse des prestations), ou amputer le budget des ménages (hausse de l'impôt acquitté par les ménages destiné à se substituer aux recettes provenant des entreprises).

La première de ces trois hypothèses étant exclue, restent les deux autres… Les experts en compétitivité argueront que le rétablissement de la compétitivité a un prix et que des efforts sont nécessaires si l'on veut le retour de la croissance sans laquelle rien n'est possible. Du sang et des larmes donc, mais pour un avenir meilleur.

Le raisonnement semble imparable…ou presque. L'Allemagne a bien réduit les cotisations sociales de ses entreprises. Mais est-ce vraiment pour doper sa compétitivité et ses exportations ? Rien n'est moins sûr ! Les exportations allemandes sont, en effet, inélastiques aux prix, comme le disent les économistes. Exprimé autrement, cela signifie que les exportations ne dépendent pas principalement des prix. Les entreprises allemandes exportent des biens produits en Allemagne, à forte valeur ajoutée, biens choisis par leurs acheteurs sur des critères de qualité, de fiabilité et d'innovation et non de prix.

Si les cotisations sociales ont baissé en Allemagne, baisse compensée par un point de hausse de la TVA, ce n'est donc pas dans un objectif de compétitivité prix. Mais parce que les entreprises allemandes ont cherché à améliorer leurs marges afin de tenter de satisfaire simultanément deux objectifs : maintenir leurs investissements (réalisés principalement sur le territoire allemand) et rémunérer leurs actionnaires à un niveau de dividendes jugé satisfaisant par eux.

On est donc assez loin de l'idée que l'on se fait le plus habituellement en France des conséquences d'une nouvelle baisse des cotisations sociales. Dans une telle hypothèse, il est peu probable que le prix des produits fabriqués en France baisserait significativement et il est vraisemblable que l'amélioration des marges serait vite convertie en une hausse dividendes, si l'on en croit la façon dont la répartition des bénéfices s'est réalisée ces dernières années.

N'y a-t-il dès lors rien à apprendre de l'exemple allemand ? Assurément si, à condition de ne pas chercher à faire de l'exemple allemand le faire valoir d'une stratégie qui ne dirait pas quels buts réels elle poursuit. En d'autres termes, s'il s'agit d'améliorer les marges des entreprises françaises, pourquoi ne pas le dire ? Un tel objectif ne peut cependant être considéré comme une fin en soi. Les pouvoirs publics devraient donc conditionner une éventuelle réduction des cotisations sociales des entreprises à un objectif dans la durée d'investissement matériel comme immatériel.

Ce que l'on peut apprendre de l'Allemagne et de ses succès industriels, c'est que la compétitivité, pour un pays développé, n'est pas tant une affaire de prix que de capacité à produire des biens de qualité, à forte valeur ajoutée. Cette capacité n'est pas le fait d'entreprises isolées, quelle que soit leur performance individuelle. Il s'agit d'une affaire collective qui se construit sur le long terme. Loin de mesures "chocs" qui seraient salutaires, la compétitivité nécessite un esprit de concertation et des engagements élaborés dans la durée. Elle implique la définition d'un nouveau pacte social ainsi qu'un effort considérable d'éducation et de formation.

Par Gabriel Colletis, professeur d'Economie à l'Université de Toulouse

Réagir à cet article

1 commentaire

Nom profil

27/09/2012 - 09h45 -

L'analyse me semble pertinente, et je complêterai en précisant que ce n'est pas en étranglant les fournisseurs et sous-traitant que l'on construit l'excellence industrielle d'un nation. cordialement jc
Répondre au commentaire
Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte