La Chine donne un coup de fouet à l'industrie du recyclage

En interdisant l’importation de 24 types de déchets, la Chine nous offre une opportunité inattendue de réaliser que la France est redevenue un pays producteur de matières premières. Et qu’elle doit les valoriser sur son sol. En attendant, les prix s’effondrent.

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La Chine donne un coup de fouet à l'industrie du recyclage

Transformer ses matières premières sur son sol plutôt que de les exporter brutes, afin de créer de l’emploi, de développer des expertises et de générer de la valeur ajoutée… Voici une prescription que la France et les institutions internationales ont longuement assénée aux pays en développement, notamment en Afrique. Aujourd’hui, ce pays, c’est nous. Sauf que l’injonction n’est pas venue du FMI ou de la Banque mondiale, mais de… la Chine. Cet ancien pays en développement, devenu le premier exportateur mondial de biens manufacturés qui depuis des années consomme nos déchets pour en faire des matières premières régénérées.

Quand en juillet, les autorités chinoises ont informé l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de leur intention d’interdire l'entrée sur leur territoire de 24 catégories de déchets solides, dont certains plastiques, papiers et textiles, la terre a tremblé sous les pieds des recycleurs du monde entier. Bien que les détails de ce programme baptisé « National sword » (épée nationale) ne soient pas encore connus, déjà les stocks s’accumulent et les conteneurs ne partent plus.

Des millions de tonnes de déchets en déshérence

En 2016, la Chine a importé 7,3 millions de tonnes de déchets plastiques, essentiellement d'Europe, du Japon et des Etats-Unis, et 27 millions de tonnes de déchets de papiers-cartons, dont 25% à 30% en mélange, une catégorie visée par la mesure chinoise, selon le Bureau international du recyclage (BIR). Federec estime même à 9 millions de tonnes les volumes de plastiques importés par la Chine. Le pays est le principal consommateur de films de polyéthylène basse densité, qu’il transforme en bâches agricoles.

Pour l’Europe, le choc est rude. Sur 8 millions de tonnes de plastiques triés chaque année sur le continent, près de 3 millions sont exportés en Asie, dont 2,6 millions vers la Chine, selon la Fédération des entreprises du recyclage (Federec). Paprec exporte annuellement 60 000 tonnes de plastiques vers la Chine, et Suez presque autant (50 000 tonnes). Et les codes déchets concernés par l’interdiction chinoise d’import couvrent 8 familles de plastiques, qu’ils soient triés, en mélange ou « à laver » (PE, films plastiques, styréniques, PVC, PET, PET Bouteilles, PC CD/DVD, autres déchets et rebuts plastiques).

Résultat, les prix ne cessent de chuter. En deux mois, la valeur à la tonne de certaines catégories de papiers-cartons a chuté de 30 euros. Au vu des stocks accumulés en Europe, les papetiers espagnols, prompts à l’économie, ont baissé leurs prix d’achat sur les basses sortes de 40 euros en un mois, nous confient plusieurs acteurs du secteur. Dans les plastiques, la chute des prix est plus importante encore. Le polyéthylène recyclé serait passé de 220 euros la tonne à moins de 120 euros en septembre.

Vendre des balles irréprochables…

En France, tous les groupes de recyclage ont pâti de ces baisses de prix sur leurs matières à la revente, notamment dans les papiers et les plastiques. Le 3e groupe français de recyclage, Paprec, s’attend à de nouvelles baisses en fin d’année, sur les moyennes sortes et même sur les plus belles, "qui pourtant ne répercutent généralement pas les baisses", rappelle un responsable des achats de matières recyclées chez un papetier en France. Ces belles sortes étant les papiers blancs, ne nécessitant pas de désencrage. "La Chine a annoncé un taux de pureté de 0,3 à 0,5%, c’est-à-dire des balles quasi-irréprochables", affirme un recycleur. La situation est plus préoccupante encore dans les plastiques. "Il va falloir monter en gamme en ajoutant une étape de lavage", explique Thibault Petithuguenin, directeur de la communication corporate chez Paprec. Et les sortes les plus basses risquent de finir en décharge ou en valorisation énergétique, la matière étant alors perdue.

… voire des granulés de plastique

Stéphane Armange, directeur général de FCR, l’unité en charge des ventes du groupe Paprec, voit plus loin encore. "Bientôt, pour entrer en Chine, il faudra fabriquer des produits finis, donc des granulés. Il faudra laver les films, les broyer et les extruder." Toutes choses que les grands groupes français de recyclage savent faire et font déjà, mais pas dans les volumes attendus par la Chine. L’adaptation de l’outil industriel, même décidée immédiatement, prendrait 18 à 24 mois.

Jean-Philippe Carpentier, président de Federec, voit là une opportunité pour le recyclage français de passer un cap : "nous devons produire des matières de qualité, y compris sur les flux difficiles. C’est une opportunité pour l’Europe de reconstruire une industrie du recyclage pour toutes les qualités de déchets, et pas seulement les meilleures." Et il faut prendre ce virage rapidement, car "des unités se monteront ailleurs, en Asie du Sud-Est, en Europe de l’Ouest, mais aussi centrale… Il va y avoir de la concurrence", annonce Stéphane Armange.

Des motivations diverses à la décision chinoise

Bien que certains voient dans la décision chinoise un coup de pouce de Pékin à sa propre filière du recyclage, "je ne vois pas les Chinois se priver sans retour de 30 millions de tonnes de matières", affirme un recycleur français qui préfère garder l’anonymat. "D’autant plus que certaines de ces unités récentes de transformation ont été montées par des proches du pouvoir." Ce qui a peut-être participé à la décision de fermer les sites moins regardants. Mais ne peut suffir à l'expliquer.

Chez Paprec, Thibault Petithuguenin croit lui aussi à un retour à de meilleures grâces de la Chine. Mais pour cela, il faudra rehausser encore la qualité des envois. D’autant plus que "un seul lot présentant un problème de qualité pourrait nuire à l’image du groupe". Interrogés lors de la Journée technique nationale de Federec, plusieurs recycleurs affirment que la décision chinoise s’explique aussi par des abus de certains de leurs fournisseurs européens. On chuchote les noms de pays européens qui se sont vu régulièrement refuser l’entrée de lots, gâtant le marché.

La principale motivation de Pékin est pourtant claire. Tout comme il a choisi d’agir dans l’énergie en réduisant la part du charbon et en soutenant les énergies renouvelables, dans l’automobile en passant à l’électrique au pas de charge, dans les mines en fermant 6000 sites irrespectueux des normes environnementales, le régime chinois veut une industrie du recyclage plus propre. Finies, les 10 000 usines employant quelque 300 000 travailleurs dans des conditions déplorables pour traiter nos déchets de plastique, décrites par le réalisateur Wang Jiuliang dans « Plastic China ». Elles seront fermées sans préavis. Et comme souvent, la Chine mènera ce combat par la coercition. Mieux vaut s’y préparer. Et valoriser, enfin, la majeure partie de nos matières premières en France.

Car notre pays a collecté près de 100 millions de tonnes de déchets en 2015, qui font travailler sur notre sol 1300 entreprises et 26 100 salariés, un chiffre en baisse (-1,4%) pour la première fois depuis de longues années. La filière a réalisé en 2015 un chiffre d’affaires de 8,3 milliards d’euros et a réinvesti 476 millions d’euros. Elle peut faire beaucoup mieux.

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