"La CGT ne peut plus compter que sur ses bastions, ce qui est tragique pour elle", estime Erwan Seznec

La semaine sociale s’annonce chargée, avec notamment des grèves reconductibles ou illimitées à la SNCF et à la RATP. Analyse du rôle et du poids de la CGT dans ses deux bastions, par Erwan Seznec, auteur du Livre noir des syndicats (Robert Laffont), paru en mai.

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Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT

Une grève démarre à la SNCF ce mardi soir, et sera reconduite tous les mercredis et jeudis jusqu’au 11 juillet, lendemain de la finale de l’Euro de foot. A la RATP, le mouvement social commence jeudi et est annoncé comme illimité par les syndicats qui le soutiennent.

Dans ces deux entreprises de transports, la CGT, première organisation syndicale, est en pointe de la contestation, portant à la fois des revendications internes et une mobilisation contre la loi El Khomri. En réalité, le syndicat de Philippe Martinez utilise la force de frappe de ses bastions traditionnels, dont le pouvoir de blocage reste important, pour faire avancer ses revendications nationales. Un aveu de faiblesse, estime Erwan Seznec, auteur, avec Rozenn Le Saint, du Livre voir des syndicats, qui vient de paraître chez Robert Laffont.

L'Usine Nouvelle : Depuis plusieurs années, la CGT recule aux élections professionnelles, aussi bien à la RATP qu’à la SNCF. Est-elle en perte de vitesse, en dépit de l’impression de mobilisation qu’elle donne ?

Erwan Seznec : Sur la longue durée, la CGT recule effectivement à la SNCF. Elle y a perdu dix points en dix ans, ce qui est énorme. Mais elle y reste la première organisation syndicale, avec 34% des voix aux dernières élections professionnelles. Son recul provient essentiellement de l’évolution de la base sociologique de l’entreprise : il y a plus de cadres, moins de salariés sous statut SNCF, beaucoup de tâches ont été externalisées. Quant aux jeunes, ils ne sont pas tous séduits par les méthodes et les approches de la CGT. Mais elle ne recule pas chez les cheminots à proprement parler, surtout chez les plus de 40 ans, où elle reste puissante. Ils ont toujours une conviction très ancrée : celle d’être l’avant-garde de la classe laborieuse. Ils sont sincères, se mobilisent parce qu’ils pensent que les salariés du privé n’en ont pas les moyens, et qu’ils peuvent les défendre. C’est pourtant de moins en moins vrai.

Les cheminots ne font pas grève contre la loi El Khomry, puisqu’elle ne les concerne pas. Ils ont surtout des échéances importantes fin juin, date limite pour trouver un accord sur la future convention collective du ferroviaire. Et négocient parallèlement un accord d’entreprise avec la direction de la SNCF. Des questions sensibles sont en jeu, notamment sur le temps de travail. Les cheminots avaient annoncé du grabuge pour juin bien avant que la loi El Khomri ne mette les militants CGT dans la rue… Un autre enjeu important se cache derrière cette grève : la lutte d’influence, à la SNCF, entre la CGT et Sud. Lequel de ces syndicats va le mieux incarner l’idéal cheminot ? N’oublions pas que l’identité professionnelle des cheminots s’est construite sur la grève. Leurs syndicats abusent de la grève ! Le nombre de jours de grève, élevé, n’est pas corrélé à la réalité du malaise social, relativement faible, ni aux conflits avec la direction, peu importants. Les syndicats de la SNCF n’ont jamais protesté par exemple contre le budget du service communication et ses 570 personnes – ils sont 70 chez Air France !

Et à la RATP ?

La CGT, première organisation syndicale ici aussi, a perdu 3,5 points entre les deux dernières élections professionnelles, tandis que la CFE-CGC en a gagné 4. La CGT est fragilisée à la RATP, notamment par l’enquête en cours sur les dérives du comité d’entreprise, qui devrait aboutir cette année et lui faire très mal. Il risque d’y avoir procès et mise en examen… Le climat syndical, entre les différentes organisations, est très lourd. Il y a des cas de harcèlements sexuels, des délégués passent d’un syndicat à l’autre, certains jouent une carte dangereuse en acceptant massivement l’adhésion d’islamistes. Ici aussi, les syndicats contestent une loi qui ne les concerne pas. Ils cherchent surtout à faire pression sur les négociations salariales et s’opposent à la remise en cause de leur statut.

Pourquoi la CGT, en perte de vitesse dans ces entreprises, a-t-elle encore un tel pouvoir de blocage ?

En réalité, les appels à la grève sont peu suivis : 10% de grévistes à la SNCF lors de la dernière grève, c’est peu, alors que CGT et Sud y sont majoritaires. Ces grèves sont spectaculaires parce qu’il suffit de très peu de grévistes pour bloquer les transports et donner l’impression d’un mouvement de masse. C’est vrai dans le rail, mais aussi dans les raffineries, les ports ou les imprimeries de presse. Des secteurs dotés d’un gros outil industriel, où travaille une petite corporation très organisée, et où la grève est culturelle. Les mobilisations actuelles dessinent d'ailleurs la carte des derniers bastions de la CGT. Il est assez tragique pour la CGT de constater qu’elle ne peut plus compter que sur eux pour mobiliser. Ailleurs, ça ne prend plus. A quand remontent les derniers grands mouvements sociaux ? La CGT n’arrive même plus à maintenir l’ordre dans les manifestations ! Selon certaines sources internes, elle aurait perdu 100 000 adhésions avec l’affaire Lepaon…

La force de frappe de la CGT dans les transports vient de se vérifier, puisque le gouvernement est intervenu pour satisfaire certaines de ses revendications à la SNCF, dans le dos de la direction du groupe…

C’est parce que les syndicats contestataires sont puissants dans ces secteurs qu’ils attirent des adhérents, et non l’inverse. Dans ses bastions, les actions de la CGT paient, ce qui lui permet de mobiliser ses troupes. Depuis dix ans, les cheminots ont été augmentés, en moyenne et compte tenu de l'inflation, de 2,5% par an. Peu de salariés sont aussi bien traités !

Propos recueillis par Cécile Maillard

Le livre noir des syndicats, Erwann Seznec et Rozenn Le Saint, mai 2016, Robert Laffont (21 €)

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