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La biotechisation de l’industrie pharmaceutique n’est-elle qu’un mythe ?

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En panne d’innovation, les big pharmas ont tous cherché leur salut dans les biotechnologies. Mais le modèle des biotech montre ses limites. Et s’avère insuffisament stable pour relancer les grands laboratoires.

La biotechisation de l’industrie pharmaceutique n’est-elle qu’un mythe ? © DR

L’industrie pharmaceutique est entrée depuis plus d’une dizaine d’années dans une phase de rupture qui a rendu obsolète les modèles d’organisation de la R&D, des pans entiers du patrimoine technologique, les stratégies de diversification et les approches commerciales des marchés, en particulier des marchés émergents. Ces conséquences sont aggravées par les scandales sanitaires qui ont fait la une de la presse (le cas de l’isoméride, des hormones de croissance, du Vioxx, du Mediator, des prothèses PIP, …) et les inquiétudes qu’ils ont suscitées dans la société civile sur les questions de sécurité, d’éthique et de transparence sanitaires. Dans ce contexte, l’industrie pharmaceutique a été contrainte de revoir son business model. Mais, la biotechisation, adoptées par de nombreux labos pharmas dans leur démarche de reconfiguration de leur Business model, est-elle une solution salutaire ? N’est-elle pas un mythe, une création de l’esprit, sans grand apport à la panne d’innovation que connaissent les pharmas ?

S’inspirent du modèle de la firme de biotechnologie pour revitaliser la R&D

Le cap est mis depuis une dizaine d’années sur la restructuration et la diversification stratégique du portefeuille "produits". Le déploiement de stratégies de diversification orientée sur les activités de santé au sens large (humaine, animale, produits OTC…), sur les maladies orphelines et sur la médecine personnalisée. Les fusions acquisitions (CIT et LAB-Research, Eyevensys et BIVF, Indicia Production et SBA), la biotechisation, l’éclatement du processus d’innovation par le recours à des façonniers sous-traitants (par Astra Zeneca, Novartis, Sanofi,…) et la recherche de la complémentarité et du partage de ressources technologiques et humaines dans les partenariats stratégiques avec les firmes de biotechnologie innovantes (Oncodesign et Sanofi, Curie-Cancer et Roche).

De toutes ses stratégies, la biotechisation est souvent apparue, dans la presse et les revues spécialisées comme une solution miracle à la panne d’innovation de l’industrie pharmaceutique. Par la biotechisation, les laboratoires pharmaceutiques s’inspirent du modèle économique des petites firmes de biotechnologie innovantes actives dans le domaine de la santé en vue de redynamiser la recherche et de lutter contre la panne d’innovation. On a pu en voir les effets, notamment via des repositionnements stratégiques de la R&D focalisées sur une ou plusieurs phases du processus d’innovation (Novartis), la restructuration organisationnelle des unités de développement (AstraZeneca, GlaxoSmithKline, Pfizer, Sanofi…), l’introduction de nouvelles approches de développement et de commercialisation (Pfizer) (Samedan, 2011). On note également la multiplication, voire l’intensification, des accords de partenariats sous des modes divers souvent innovants avec les centres et les laboratoires de recherche publics et privés et avec les firmes de biotechnologie au portefeuille riche en molécules à fort potentiel et en technologies de rupture, telles que les technologies géniques. Ces partenariats s’inscrivent en effet dans des stratégies d’accès à de nouvelles technologies et à des ressources extérieures (complémentarité, sous-traitance, mutualisation…).  

Un modèle de flexibilité…

Certes, le modèle économique des firmes de biotechnologie présente de nombreux atouts. ET près de 70 % des médicaments innovants dans le monde sont développés par de petites firmes des sciences de la vie (France Biotech, 2010). Leur petite taille leur offre l’avantage d’une grande proximité d‘acteurs. Leur faible intégration des activités industrielles et commerciales, leur permet une forte concentration sur l’innovation. La structure plate et quasi-informelle — au sens où les acteurs forment une équipe reliée non pas par des circuits administratifs formels mais par un contact direct — autorise la proximité de la connaissance issue de la recherche fondamentale via les relations étroites qu’elles entretiennent avec le monde académique d’origine, les petites équipes de recherche ultra-spécialisées, flexibles et jouissant d’une grande autonomie, etc. Pourtant aujourd’hui ce modèle laisse apparaître des signes d’essoufflement, voire des limites.

…qui montre ses limites

Le modèle économique des firmes de biotechnologie innovantes a montré ses limites au sens qu’aujourd’hui rares sont les entreprises qui ont pu grandir notamment en atteignant une taille critique leur permettant de réaliser des économies d’échelle nécessaires au développement de leur base technologique par un meilleur amortissement des coûts de recherche de plus en plus élevés et à leur visibilité commerciale sur les marchés internationaux. En effet, 80 % des firmes de biotechnologie ont un effectif inférieur à 30 salariés (BioPharmAnalyses, 2012). On observe en outre dans les firmes centrées sur le secteur de la santé une tendance à la stagnation de produits innovants, une diminution des dépenses R&D, un taux d’échecs clinique croissant et une certaine orientation vers l’innovation incrémentale, les services et les activités de façonnage dans le cadre de contrat de sous-traitance avec les laboratoires pharmaceutiques.

Une forte mortalité caractérise aussi ces firmes au sens où le nombre de firmes en situation de défaillance a progressé de 400 % sur la période 2008/2011 (BioPharmAnalyses, 2012). Les firmes qui arrivent cependant à se maintenir et à grandir s’insèrent — par contrainte ou par stratégie de maintien dans des processus de fusion-acquisition au profit des grands laboratoires pharmaceutiques et aujourd’hui de la grande industrie, qui étend ainsi sa sphère d’activité à des secteurs émergents par déploiement de stratégies de convergence technologique transdisciplinaire dans le cadre de la construction de systèmes productifs transversaux.

Les biotechs en panne de maturité

Le modèle économique des firmes de biotechnologie est également fluctuant. Il est continuellement impacté et corrigé par les évolutions technologiques, les déplacements sur la chaîne de valeur (R&D, production, commercialisation) et les contraintes de l’environnement financier et réglementaire. La contrainte liée au financement de l’innovation et à ses conditionnalités (les exigences souvent contraignantes des investisseurs) en particulier reste centrale dans la fluctuation du modèle économique des petites firmes de biotechnologie. Le manque de fournisseur de capitaux financiers a durci les conditions d’accès au financement. Selon France Biotech (2010), le total des investissements des capital-risqueurs a chuté de 56 % sur la période 2008/2009 (il est passé de 151 millions en 2008 à 65 millions en 2009) et le nombre des firmes ayant bénéficié de ce mode de financement a également chuté de 24 % entre 2007 et 2009. Cette tendance persiste en 2010 et en 2011 où le financement par le capital-risque dans la biotech a diminué de 60 millions d’euros (de 53 millions en 2011 il est passé à 113 millions en 2010), soit une baisse de 53 % (France Biotech 2012).

Cette tendance conjuguée à l’inadéquation des aides et des soutiens financiers publics retarde la maturation des firmes de biotechnologie intensive en recherche et affecte sérieusement le design et la pertinence de leur modèle économique. Les marchés financiers ne représentent aucunement, du moins présentement, une alternative sérieuse d’accompagnement de l’innovation des firmes intensives en recherche. Le nombre de firmes cotées est très faible et les investisseurs tardent à s’impliquer dans des activités orientées vers la recherche active non profitables à court terme.

Le modèle économique ne tient pas ses promesses

La biotechisation n’est en fait qu’un mythe, au regard notamment des problèmes quasi similaires à ceux des laboratoires pharmaceutiques dans lesquels se débattent aujourd’hui les petites firmes de biotechnologie. Le modèle économique de ces firmes acclamé dans les dernières décennies n’a pas tenu ses promesses et s’effrite de plus en plus sous le poids de son inadéquation avec les exigences des processus spécifiques dont relèvent ces firmes.

Au même titre que les pharmas, les petites firmes de biotechnologie doivent désormais faire face à un défi de nature économique et financière. Au plan financier, et contrairement aux pharmas dotés d’un potentiel cash assez important mobilisable dans le financement de leurs stratégies de sortie de crise, les petites firmes de biotechnologie aux fragiles équilibres financiers auront de sérieuses difficultés à financer leur revitalisation. Au plan économique, ces firmes devraient repenser leur modèle économique

Besoin d’une nouvelle approche multidisciplinaire

La biotechisation n’est donc pas la solution miracle à la revitalisation du modèle organisationnel de la R&D des laboratoires pharmaceutiques. La sortie de crise réside selon nous dans une démarche plus globale intégrant une véritable réorientation stratégique et technologique articulée avec les nouvelles données de l’environnement économique, concurrentiel et réglementaire et les exigences en termes de retour sur investissement des marchés financiers.

Le déploiement sur les marchés des pays émergents, le renforcement de la sécurité sanitaire en réponse au durcissement de conditions d’accès des produits au marché et aux exigences de transparence et d’éthique tant dans la production que dans la commercialisation des produits de santé sont autant de mesures qui s’inscrivent dans perspectives.

La lutte contre la panne d’innovation passerait la spécialisation et la multiplication de partenariats dans la recherche en amont du cycle invention/innovation/commercialisation avec des firmes de biotechnologie orientées vers la recherche active et des laboratoires de recherche publics et privés. Elle passerait aussi par le déploiement de stratégies de convergence multidisciplinaire avec la grande industrie (l’agroalimentaire, l’énergie, le numérique, les nanotechnologies, le transport…). La convergence multidisciplinaire accroîtrait certainement le potentiel d’innovation des laboratoires pharmaceutiques en matière de traitements, de dispositifs médicaux, de méthodes de diagnostic,… et offrirait des perspectives de création de nouveaux produits et de nouveaux marchés.

Nacer-Eddine Sadi et Arsia Amir-Aslani
Professeurs à Grenoble Ecole de Management

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