" la bataille de l'innovation se joue dans les grands groupes "

Jean-Louis Beffa, P-DG de Saint-Gobain.

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- Au-delà de la technologie, l'innovation possède une forte dimension culturelle. Loin de l'exemple californien, Jean-Louis Beffa défend l'existence d'un modèle européen. Pour s'affirmer sur la scène mondiale et maintenir une industrie compétitive, l'Europe doit se doter d'une véritable politique industrielle, articulée autour de grands projets. Rencontre avec un capitaine d'industrie qui est aussi un intellectuel engagé, fondateur du Centre Saint-Gobain pour la recherche en économie.

Saint-Gobain s'est construit sur l'innovation, en s'imposant déjà, grâce à elle, au XVIIe siècle. Comment innove-t-on aujourd'hui dans ce groupe ?
Au début des années 80, le groupe était avant tout un fabricant de produits banalisés à bas prix de revient. Progressivement, notre stratégie a évolué en plaçant la recherche au coeur de notre développement. Les 3 000 collaborateurs de Saint-Gobain dédiés à la recherche ont ainsi contribué à la construction d'un modèle, articulé autour des notions de " volume et diversité " et de " leadership ". Il est devenu notre modèle de rentabilité et conditionne l'organisation du groupe, les caractéristiques de ses usines ou de ses clients, et, en retour, la direction de ses recherches. Nous l'avons systématiquement déployé au cours des 16 dernières années, cédant les métiers comme le papier-bois où il ne s'adaptait pas, entrant à l'inverse par acquisitions dans des secteurs où il s'applique, comme dans les matériaux de performance et dans la distribution. Nous cherchons à réduire la part des produits banalisés, à étendre nos gammes sans toutefois viser le plus haut segment - notre politique consiste toujours à être les premiers sur les marchés de volume. Toutes les usines de Saint-Gobain sont conçues pour assurer cette diversité. C'est vrai qu'elle est plus difficile à gérer qu'une production uniforme. Ce modèle est cohérent avec une certaine relation salariale. Il est plus facile à mettre en oeuvre dans le contexte franco-allemand qu'aux Etats-Unis, car il demande une main-d'oeuvre bien formée, stable et polyvalente. Ainsi, calquer sur la France l'organisation à la mode, comme l'était la forme très flexible de la Silicon Valley dans les années 90, n'aurait pas eu de sens.
Pourtant, dans le débat actuel sur l'attractivité de la France, la Silicon Valley est souvent citée en exemple. Cela peut-il fournir un modèle de politique industrielle, à l'heure où les Pouvoirs publics multiplient les annnonces de mesures en faveur de l'innovation ?
Comme le montre Bruno Amable dans " Institutions et innovation " (1), le modèle californien n'a eu de pertinence qu'aux Etats-Unis. Il est important de comprendre que l'environnement américain n'est pas exportable. Il est en fait contradictoire avec les institutions économiques de l'Europe continentale. D'un côté, un marché du travail flexible est complémentaire avec un système financier qui facilite la réversibilité et la liquidité des engagements. De l'autre, un marché du travail stable où les négociations entre partenaires sociaux favorisant l'acquisition d'un haut niveau de formation est complémentaire avec des relations banques-entreprises de long terme. Au sujet de la qualité de la main-d'oeuvre, Annalee Saxenian (2) rappelle d'ailleurs qu'un tiers des travailleurs très qualifiés de la Silicon Valley n'est pas né aux États-Unis. L'Allemagne et la France comme la Finlande, qui reste le modèle du genre, bénéficient d'un système d'éducation et de formation de très haute qualité, d'où débouche une excellente main-d'oeuvre. Nous devons la conserver et la mettre en valeur. En France, le rôle de l'Etat est en outre crucial : l'aide au développement des années 70 a été plus efficace pour les entreprises françaises que le processus actuel ne pourrait l'être. Elle s'est caractérisée par des grands projets et elle a façonné la politique européenne de l'époque. Maintenant encore, les retombées de grands programmes comme Airbus, Ariane, le nucléaire contribuent au succès des exportations européennes.
Depuis, la construction européenne a progressé. L'Europe pourrait-elle jouer un rôle moteur ?
Je regrette que l'on transforme Bruxelles en un simple organisme de réglementation du marché, dépourvu de projet de politique industrielle. Je souhaite plus d'interventionnisme, une meilleure coordination sur de grands programmes. Dans un certain nombre de domaines, l'Europe ne peut être que dans une stratégie de rattrapage, comme elle l'a été pour Airbus et Ariane. Or, je constate que, dans bien des cas, comme celui de Siemens dans les composants, on jette l'éponge après d'énormes efforts. Prenez la nouvelle génération des écrans plats de télévision, les usines européennes de Philips et Thomson vont vraisemblablement être dépassées, parce que la future technique est autre. Dans le cas de l'UMTS, nous aurions eu besoin de décisions politiques beaucoup plus fortes à l'échelle européenne. Résultat, des opérateurs comme Bouygues prennent une licence japonaise. Et surtout, cette idée largement répandue de laisser les Etats européens en concurrence est catastrophique dans la recherche de la taille critique. Ce n'est pas une question d'argent. Je n'en demande pas plus. Les moyens existent mais sont mal dirigés. On dépense énormément dans le programme européen de recherche-développement, qui crée peu de choses. Je crains que l'on ne se retrouve avec de merveilleux programmes pour les PME en perdant la bataille là où elle se joue, dans les grands groupes. Il faut reconnaître que leur taille facilite les efforts de recherche dans les domaines où les coûts sont considérables. Les barrières à l'entrée sont parfois si élevées que seules quelques entreprises peuvent faire ces efforts (espace, génomique, matériaux nouveaux, énergie...) Les Pouvoirs publics doivent alors s'associer au financement.
Cela signifie-t-il qu'il faut favoriser la consolidation des grandes entreprises ? Ce n'est cependant pas la vocation de Bruxelles...
Même si cela va à l'encontre de certaines idées à la mode, je pense que l'effort d'innovation des grandes entreprises doit être soutenu. Je prône d'ailleurs pour elles un retour à l'aide au développement, avec une aide remboursable en cas de succès. Il vaut mieux se concentrer sur un nombre limité de projets, mener une réflexion prospective, partager les risques entre tous les acteurs dans le cadre d'un soutien à long terme. Cette approche reste, typiquement, celle du programme d'innovation japonais. Je le constate dans le domaine verrier. Cela permet au Japon de conserver une avance technique dans les substrats électroniques. En Europe, nous pourrions choisir la pile à combustible. Les problèmes liés au pétrole et aux pollutions fondent la nécessité d'un schéma électrique. Ce dernier peut être appliqué à un produit très important comme la voiture. La nature nouvelle des médicaments mérite aussi un soutien. Aidons la recherche fondamentale en microbiologie afin d'aider les biotechnologies !
Le discours politique présente l'innovation comme un relais de croissance, une alternative à la disparition des industries traditionnelles. Peut-elle vraiment assumer un tel rôle ?
La croissance ne peut pas reposer seulement sur les secteurs présentés comme les plus innovants aujourd'hui. Si la contribution des services à l'emploi est réelle, elle risque de passer par des emplois peu qualifiés. Regardez la liste des métiers les plus demandés en France dans les années à venir : secrétaires, aides aux malades, infirmières... En fait, des innovations profondes ont lieu dans les secteurs dits " traditionnels ", et on ne peut anticiper à long terme l'évolution de la demande. Conserver les seuls secteurs " innovants " reviendrait à terme à ne garder que les services " non délocalisables " et des centres de recherche fondamentale. Un autre choix serait de défendre les usines que l'on peut moderniser grâce au progrès technique comme les usines déjà automatisées ou comme les usines d'assemblage sophistiqué (qui ne concerne pas Saint-Gobain), comme dans l'aéronautique.
Il faudra aussi innover en organisation. Les entreprises n'ont-elles pas tout essayé en la matière depuis vingt ou trente ans ?
Les gains de productivité liés à la numérisation sont-ils épuisés ? Peut-être, mais je pense que les marges peuvent être améliorées d'une façon plus efficace qu'avant. Chez Saint-Gobain, les gains proviennent avant tout de notre stratégie de développement de produits très techniques. Leur lancement demande un temps de mise au point, ce qui réduit temporairement les gains de productivité pure en production. Mais ces innovations sont davantage demandées par nos clients et notre politique " volume et diversité " et " leadership " nous apporte des marges. Vous constatez que ce choix du développement par l'innovation nous pose des questions totalement différentes. Il nous amène par exemple à sortir de nos marchés traditionnels que sont le bâtiment, l'automobile et l'emballage pour aller vers l'électronique, le médical, le bien-être, etc. De nouveaux champs s'ouvrent. Nous nous développons, comme toujours, par tâche d'huile. Même quand nous sommes entrés dans la distribution, cela a été dans le secteur des matériaux de construction. Dans les domaines très innovants, les céramiques n'étaient pas loin des technologies du verre. Pour donner une note prospective, je citerai Robert Boyer qui, dans son dernier ouvrage (3), envisage que l'économie du futur soit organisée par la production de l'homme pour lui-même. Education, santé, culture pourraient ainsi façonner le mode de vie au point que les innovations industrielles seraient moins importantes que les innovations médicales. Il est vrai que, dans l'industrie, l'orientation séculaire du progrès technique se concentre sur les économies de travail à travers des procédés et des formes d'organisation, alors que les progrès en terme de santé publique influencent directement la démographie et la qualité de la vie ! Une entreprise comme la nôtre devra alors inventer de nouveaux métiers, mais leurs logiques devront s'inscrire dans celles de nos métiers historiques. Propos recueillis par Laurent Viel

1. " La Diversité des systèmes sociaux d'innovation et production " dans " Institutions et innovation ", sous la direction de J.-P. Touffut (Albin Michel Economie)
2. Voir dans le même ouvrage, " L'Impact des communautés d'immigrés sur la croissance de leur pays d'origine ".
3. " La Croissance, début de siècle " (Albin Michel Economie).

LE CENTRE SAINT-GOBAIN POUR LA RECHERCHE EN ÉCONOMIE
Fondé en 2000 et présidé par Jean-Louis Beffa et Robert Solow, prix Nobel d'économie, le Centre Saint-Gobain pour la recherche en économie a pour vocation d'être un lieu de débat où les économistes peuvent confronter leurs analyses sur de grandes questions contemporaines. Il contribue aussi à rendre ce débat accessible à toutes les personnes intéressées, en particulier par des publications et conférences.

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