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L'obsolescence n'en finit pas

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L’obsolescence programmée frappe nombre de produits de consommation, notamment l’informatique et la téléphonie. De rares industriels ont choisi de l’éradiquer.

L'obsolescence n'en finit pas
L’Europe produit 10?millions de tonnes de déchets électriques et électroniques par an.

Les ordinateurs de M², conçus pour durer dans le temps avec des garanties pouvant atteindre dix ans, la gamme de petit électroménager de SEB réparable à 97 %, les collants de Berthe aux grands pieds et de Wolford, l’Increvable, une machine à laver faite pour durer cinquante ans, le Fairphone… Autant d’exemples de produits vertueux qui restent minoritaires. On est encore loin d’un mouvement de fond vers la durabilité et la réparabilité des produits. La planification de la réduction de la durée de vie des produits n’est pas nouvelle. Sa première manifestation remonte aux années 1920, avec le cartel Phoebus (1924-1939), constitué par les principaux producteurs d’ampoules électriques qui s’accordèrent pour rendre plus fragiles les filaments de tungstène…

« Un sabotage organisé »

Dénoncée depuis les années 1960, l’obsolescence programmée se porte bien, malgré l’adoption d’un cadre juridique en France. La loi relative à la consommation (ou loi Hamon) du 18 mars 2014 allonge de six mois à deux ans la durée de présomption d’existence du défaut de conformité. Une période de disponibilité des pièces détachées doit aussi être indiquée. Mais l’UFC-Que Choisir vient d’attaquer devant le Conseil d’État son décret d’application qui, selon l’association, « vide cette loi de sa substance », faute de sanctions. La loi relative à la transition énergétique du 17 août 2015 condamne, elle, l’obsolescence programmée, définie comme « l’ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise à réduire délibérément la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement ». Un délit puni de deux ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende. Le montant de l’amende peut être porté à 5 % du chiffre d’affaires moyen annuel de l’entreprise incriminée.

« Symboliquement, c’est intéressant, mais le délit est impossible à démontrer. Il y a des failles dans la législation en raison du lobbying efficace de certains constructeurs », souligne Frédéric Bordage, le fondateur de GreenIT.fr, qui conseille les entreprises sur la conception responsable de services numériques. « C’est un sabotage organisé et avant tout un problème de déchets, sans parler des aspects sociaux et sociétaux », rappelait, il y a quelques mois, Thierry Libaert, conseiller au Comité économique et social européen (Cese), lors de la présentation de l’enquête de la fondation La Fabrique écologique, « Comment agir vraiment contre l’obsolescence programmée ? Aller vers une consommation plus soutenable ». Seuls 44 % des produits électriques et électroniques qui tombent en panne sont réparés (20 % pour les produits hors garantie).

L’Europe produit 10 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques (DEEE) par an. Nombre d’entre eux finissent dans des décharges, notamment en Afrique et en Asie, où la récupération des matériaux est tout sauf écologique. « Le taux de collectes des DEEE en France est de 50 %. Tous les volumes sont traités dans notre pays », tempère l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Ce sont « les catégories les plus défavorisées [qui] souffrent le plus de l’obsolescence programmée, relève la Fabrique écologique. Elles achètent des produits d’entrée de gamme qui durent moins longtemps que les autres. »

Les mises à jour de logiciels pointées du doigt

L’obsolescence touche en premier lieu le secteur informatique. Qui n’a pas été victime d’une panne d’imprimante programmée pour défaillir après un certain nombre d’impressions ? Le phénomène a tendance à s’aggraver. « En trente ans, la durée de vie d’un ordinateur a été divisée par deux, passant de onze à cinq ans, précise Frédéric Bordage. La quantité de mémoire vive nécessaire au fonctionnement de Windows et Office a été multipliée par 115 entre 1998 et 2013. Cela signifie qu’il faut un ordinateur 115 fois plus puissant qu’il y a vingt ans pour faire exactement la même chose dans Word, Excel, Powerpoint… »

Selon GreenIT.fr, qui avait mené une étude dans le cadre de la loi Hamon en 2014, « les coûts des ordinateurs ont augmenté dans la mesure où les prix ne baissent plus et où leur durée de vie diminue ». À quoi s’ajoute l’obsolescence logicielle, qui touche également les smartphones. « Il suffit de mettre à jour un smartphone pour qu’il devienne très lent. Et c’est un phénomène irréversible. Les logiciels sont vendus alors qu’ils ne sont pas finis, d’où la nécessité de faire des mises à jour », ajoute Frédéric Bordage. M², une petite entreprise spécialisée dans l’informatique durable, agit sur la régénération des ordinateurs. « Nous doublons leur durée de vie. 70 % des obsolescences sont logicielles. Le matériel fonctionne, mais les gens ont du mal à l’utiliser. On force les blocages électroniques, explique Alexandre Maurin, son cofondateur et directeur général. L’obsolescence matérielle est un problème plus subtil. L’alimentation et la ventilation sont sous-dimensionnées. La conception de ce matériel n’est pas faite pour durer, et c’est encore pire pour les tablettes et les smartphones. » M² ne se contente pas de rénover le matériel, il s’est également lancé dans la production d’ordinateurs garantis entre trois et dix ans. « On arrive à acheter des composants garantis cinq ans », affirme Alexandre Maurin. Dans les smartphones, l’exemple cité le plus souvent est celui du néerlandais Fairphone et de ses fabrications de qualité, avec des blocs amovibles. N’importe qui peut changer la batterie avec un tournevis standard, à l’inverse d’Apple qui les a thermoformées [lire page 38].

Pour lutter contre l’obsolescence programmée, certains travaillent sur l’allongement de la durée de vie du produit. « Nous sommes partisans de l’affichage de la durée de vie d’un produit avec un protocole normé, car démontrer que l’obsolescence programmée a été faite délibérément est difficile », explique Erwann Fangeat, ingénieur à l’Ademe. L’éco-contribution représente une solution. Elle peut être modulée en fonction de la longévité du produit. Les secteurs du textile [lire le reportage page 36] et surtout de l’électroménager sont concernés en premier chef. Programmer une machine à laver pour qu’elle rende l’âme après un certain nombre de cycles n’est pas sorcier, surtout en utilisant des courroies en plastique. Certains industriels ont pris le contre-pied. C’est le cas de SEB, le leader mondial du petit électroménager, qui tente de faire bouger les lignes à Bruxelles. « En janvier, un texte a été proposé par des eurodéputés, qui reprenait beaucoup de nos idées. Mais il n’y a pas eu d’avancées pour l’instant, regrette Alain Pautrot, le directeur de la satisfaction consommateurs chez SEB. Il faut valoriser les expériences positives, instaurer une fiscalité réduite, comme en Scandinavie, sur le gros électroménager pour les réparations à domicile. Mettre en valeur les entreprises qui réparent plutôt que sanctionner celles qui ne jouent pas le jeu. »

Aujourd’hui, SEB peut fièrement afficher que 97 % de ses articles sont réparables, contre 70 % en 2012. Les ventes de ses pièces détachées ont doublé entre 2010 et 2015. SEB en stocke 5,7 millions (40 000 références) dans son site de Faucogney-et-la-Mer (Haute-Saône). Ces pièces doivent être disponibles pendant au moins dix ans. L’allongement de la durée de vie des produits passe aussi par l’impression 3D. Depuis mai 2016, cette technologie a été mise au service des réparations. Et d’ici le début de l’été, SEB annoncera l’ouverture des premiers centres d’autoréparation, en collaboration avec 30 à 40 partenaires qui aideront les clients. L’industriel testera également la réparation forfaitaire, qui indiquera à l’avance au consommateur combien il devra payer.

Cependant, l’obsolescence programmée présente parfois un avantage. « Ce n’est pas forcément un mal en soi. Il faut analyser le cycle de vie et l’empreinte environnementale globale. Pour un réfrigérateur, qui est un produit facile à fabriquer et à recycler, la forte baisse de la consommation d’énergie enregistrée ces dernières années incite à en changer souvent », rappelle la Fabrique écologique.

« Sensibiliser le grand public et travailler avec les industriels »

Laetitia Vasseur, déléguée générale de l’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP)

  • Quel est le rôle de votre association ?

Notre rôle est de sensibiliser le grand public aux enjeux de l’obsolescence programmée et de travailler avec les industriels pour développer des produits réparables. Aujourd’hui, nous produisons 15 à 20 kilos de déchets électriques et électroniques par an et par personne. C’est un vrai problème ! Même si, depuis un an et demi, il existe une loi pour punir ce délit.

  • Le grand public est-il sensibilisé à ce problème ?

Selon un sondage de « 60 millions de consommateurs » réalisé en 2014, 92 % des personnes interrogées pensent qu’il y a un vrai phénomène d’obsolescence programmée dans l’électroménager et les produits high-tech. Sur notre plate-forme OPé2017, nous avons reçu plus de 130 propositions pour lutter contre ce problème.

  • Quels sont les secteurs les plus touchés par l’obsolescence programmée ?

Nous avons identifié tout ce qui est électrique et électronique, le petit et le gros électroménager, les téléviseurs, les imprimantes… Mais aussi les collants. 85 % des femmes pensent qu’ils présentent une obsolescence programmée : après trois à cinq utilisations, ils sont filés. À l’origine, les collants en nylon étaient conçus pour être résistants.

  • Et l’automobile ?

L’usage de courroies de distribution en plastique est un exemple d’obsolescence programmée. L’électronique pose également des questions. Mais nous n’avons pas suffisamment étudié ce point.

  • Quelles entreprises sont aujourd’hui réellement engagées dans la lutte contre ce phénomène ?

Malongo a vraiment investi dans une cafetière éco-conçue. SEB est bien connu pour le développement de produits réparables. Autres exemples, les collants de l’autrichien Wolford et du français Berthe aux grands pieds. Mais aussi l’Increvable : une machine à laver entièrement réparable, développée par le designer Christophe Santerre, aujourd’hui à la recherche de financements.

  • La réparation est donc essentielle ?

Dans le cycle de vie d’un produit plus durable, il y a le réemploi ou le reconditionnement, la réparation et enfin le recyclage. 

 

Cinq priorités soumises au futur président

L’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP) a adressé aux candidats à l’élection présidentielle son programme. Il comporte 25 propositions, dont voici les cinq mesures majeures :

Afficher la durée de vie des produits industriels, soumise à un contrôle indépendant et des méthodes certifiées et standardisées, pour éviter toute triche et obliger les industriels et distributeurs à disposer du stock de pièces détachées.

Adopter des mesures fiscales incitatives en faveur de la réparation (crédit d’impôt, TVA réduite).

Etendre la garantie à cinq ans, notamment pour le gros électroménager, avec un dispositif de plaintes si les droits à la garantie ne sont pas appliqués.

Lutter contre l’obsolescence logicielle et permettre le retour à une version antérieure. Les entreprises publiques, comme la SNCF, doivent développer des applications compatibles avec les différents systèmes d’exploitation des ordinateurs et téléphones portables.

Encourager les nouveaux modèles de consommation et de production pour aller vers un allongement de la durée de vie des produits. Développer la modularité des pièces et l’investissement dans l’impression 3D. 

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