L'industrie taïwanaise accélère sa transformation

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En moins de vingt ans, Taiwan est devenu le troisième producteur mondial d'électronique. Mais aujourd'hui, en pleine crise asiatique, ses industriels sont contraints à une profonde mutation. Il leur faut concevoir des produits à fort contenu technologique et imposer leurs propres marques sur les marchés étrangers.



C'est un cliché : " La Silicon Valley l'a inventé, Taiwan l'a fabriqué. " Il est en train de prendre un sérieux coup de vieux. Demain, il rejoindra l'album des photos jaunies de la saga de l'électronique. Sous la pression d'une crise financière asiatique qui est loin d'être terminée, alors que des pans entiers des industries japonaise et coréenne sont ébranlés par le séisme, l'électronique taiwa- naise - si elle résiste mieux - est plus que jamais contrainte à une profonde mutation. La course à la technologie s'accélère pour la conception de produits à forte valeur ajoutée. Les industriels qui s'étaient fait une spécialité de la production à façon - tant dans les circuits intégrés que dans les produits micro- et péri-informatiques - vont devoir se positionner en concurrents de leurs grands clients et imposer leurs marques commerciales sur les marchés des produits finis. " L'effort financier sera important, et les risques non négligeables. Mais l'industrie taiwanaise n'a pas d'autres solutions ", reconnaît Tzy Po Wang, directeur du centre des études économiques à l'Institut pour les technologies de l'information. Une véritable révolution culturelle, pour une industrie qui avait bâti son succès sur la compétitivité de son " savoir-fabriquer " ! En moins de vingt ans, en effet, l'Ile est devenue le plus grand atelier d'électronique du monde. Elle s'est hissée au troisième rang mondial des producteurs de matériel électronique - avec 36 milliards de dollars de chiffre d'affaires (hors semi-conducteurs) -, derrière les Etats- Unis et le Japon. La plus grande partie des constituants clés des micro-ordinateurs vendus par Compaq, Dell, Packard Bell, IBM ou encore Hewlett-Packard sortent des usines taiwanaises : un écran d'ordinateur sur deux vendus dans le monde, les deux tiers des cartes mères PC, 60 % des claviers et des souris. Et même 96 % des scanners manuels, ces " douchettes " utilisées dans les supermarchés pour la saisie des codes à barres des étiquettes ! Dans les semi-conducteurs, les taiwanais s'affichent aussi en challengers des producteurs de puces américains, japonais et coréens, avec un chiffre d'affaires de 9 milliards de dollars en 1997. Ils sont même devenus les champions incontestés de la fonderie de silicium (fabrication des circuits intégrés pour des sociétés ne disposant pas d'usine), s'arrogeant 45 % de la production mondiale dans ce domaine. Aujourd'hui, pourtant, l'équation magique atteint ses limites. L'incessante pression sur les prix des matériels électroniques réduit d'autant les marges en production. Une érosion de plus en plus difficilement compensée par l'augmentation des volumes. De plus, l'augmentation du niveau de vie - le salaire moyen avoisine les 7 000 francs par mois, et le salaire minimal approche les 4 000 francs - rend la production insulaire moins compétitive par rapport aux grands concurrents asiatiques dont les monnaies se sont effondrées. Même si le gouvernement de Taipei a laissé filer le dollar taiwanais (- 20 % en un an). Résultat, ce sont demain les pays vers lesquels les industriels taiwanais ont délocalisé une partie de leurs usines (Chine continentale, Philippines, Malaisie) qui deviendront leurs concurrents les plus redoutables pour la fabrication de produits d'entrée de gamme. Enfin, l'industrie électronique taiwanaise ne peut compter que sur un marché intérieur limité à 22 millions de consommateurs. Plus de 95 % des matériels électroniques qu'elle produit sont donc vendus à l'étranger. Ces équipements, principalement les matériels micro- et péri-informatiques, représentent d'ailleurs 28 % des exportations totales de l'Ile. Le nouveau recul du marché mondial des semi-conducteurs cette année et les incertitudes sur la poursuite de la croissance aux Etats-Unis (40 % de la production taiwanaise d'électronique y sont vendus) et en Europe (35 %) rendent aujourd'hui le problème encore plus aigu. Depuis l'été, les perspectives de l'industrie électronique taiwanaise se sont brusquement dégradées, avec une autre dégringolade du prix des mémoires Dram et le ralen- tissement des ventes de micro- ordinateurs aux Etats-Unis. " Les grandes compagnies taiwanaises d'informatique ont en partie compensé les réductions de marge par des volumes de production plus importants. En revanche, les sociétés spécialisées dans les composants subissent la crise de plein fouet ", analyse Jean-Marie Vignaud, attaché commercial au Poste d'expansion économique français à Taipei. Moins exposés que leurs concurrents japonais et coréens - les mémoires Dram ne représentent que 40 % de la production taiwanaise de puces, contre plus de 70 % en Corée -, les industriels de l'Ile ont cependant dû faire face à une chute des prix de plus de 30 % depuis le début de l'année. Certains, comme Acer Semiconductor, Mosel Vitelic ou Macronix, redoutent de plonger dans le rouge pour l'exercice 1998. UMC et Winbond s'attendent à une baisse importante de leurs résultats. TSMC (le numéro 1 taiwanais des semi-conducteurs) vient d'accuser un recul de 4 % de ses ventes et de 54 % de son bénéfice net au troisième trimestre. En outre, TSMC doit faire face à de nouveaux concurrents dans sa spécialité, la fonderie de circuits intégrés. Poussés par la crise, en effet, le coréen LG Semicon et le taiwanais Nan Ya Technology (filiale du puissant groupe Formosa Plastics) viennent de réorganiser leur outil industriel pour entrer sur ce marché avec des prix de 20 % inférieurs à ceux de TSMC. " Dans la mesure où nous ne voyons pas un retour significatif à la croissance du marché avant la fin de 1999, nous risquons d'assister à une concentration de l'industrie des semi-conducteurs ", pronostique Genda J. Hu, président de la Taiwan Semiconductor Industry Association.

L'essor des sociétés de conception de circuits

Des fusions qui pourraient donner naissance à des super-fonderies de silicium. Déjà, UMC a repris l'activité semi-conducteurs de Nippon Steel. Winbond produit désormais les mémoires Dram 16 et 64 mégabits de Toshiba, Macronix celles de Matsushita, Powerchip celles de Mitsubishi. Nan Ya Technology négocie avec Fujitsu, et Vanguard avec Hitachi. Confrontés à un marché mondial sur lequel l'érosion des prix n'est pas près de s'arrêter, les taiwanais savent qu'il leur faut aussi évoluer vers la production - et demain la conception - de circuits intégrés sophistiqués pour les applications de télécommunications ou du multimédia. Là où les marges permettront de survivre. Les alliances internationales se multiplient pour accéder à ces technologies. Macronix s'est associé à VLSI Technology, se mettant le pied à l'étrier des " systems on chip ", Promos à Siemens. En septembre, Acer Semiconductor signait avec IBM un accord de transfert de technologie dans les circuits intégrés dédiés. UMC est en train de s'associer avec l'américain Du Pont Photomask dans le domaine des masques pour la production de puces en technologie 0,25 micromètre et en dessous. De son côté, TSMC a créé une société commune avec Analog Devices, Altera et ISC en Californie, et renforce sa coopération avec Philips (une nouvelle usine est prévue à Singapour pour 2000). " Notre ambition est d'être l'une des quelques grandes fonderies mondiales. Pour cela, il nous faut évoluer vers les technologies les plus sophistiquées ", expliquent les dirigeants de la société. Parallèlement, les sociétés de conception de circuits - plus de quatre-vingts firmes, dont Silicon Integrated Systems, Acer Laboratories ou Via Technologies - connaissent un essor impressionnant. En 1997, elles ont enregistré une progression de 46 % de leur chiffre d'affaires, qui atteint 1,15 milliard de dollars. Et neuf nouvelles firmes de design de circuits ont vu le jour en moins d'un an. Un effort qui, pour Genda J. Hu, doit permettre de mieux ancrer l'industrie taiwanaise des semi-conducteurs sur le marché. Si la production de l'Ile atteint 9 % de la capacité mondiale, son chiffre d'affaires ne représente en effet que 4 % du marché mondial.

L'informatique subit aussi une pression sur les prix

Cette course à l'innovation technologique est tout aussi critique dans l'informatique, le coeur même de l'industrie high tech taiwanaise. Là aussi, la pression sur les prix - notamment dans la micro-informatique, avec l'apparition des PC à moins de 1 000 dollars - est une terrible menace. Au premier semestre, la croissance du chiffre d'affaires s'est révélée très inférieure à celle de la production. Et l'écart se creuse. La production des moniteurs a ainsi progressé de 12 %, pour un chiffre d'affaires en recul de 12 %. Celle des cartes mères PC augmentait de 36 %, alors que les ventes n'affichaient qu'un petit 11,6 % de croissance. Le danger est donc bien réel, obligeants les industriels à adapter leur stratégie. " Tout en poursuivant les réductions de coût, nous devons mettre de la valeur ajoutée dans nos produits ", explique Peter Chen, vice-président du marketing de la division Visual and Optical Business de Sampo Corp. Cette société de 2 300 personnes, qui réalise 600 millions de dollars de chiffre d'affaires dans les produits blancs, les téléviseurs, les moniteurs, les télécopieurs, s'attaque aujourd'hui au marché de la télévision numérique, des écrans plasma, des lecteurs de DVD, des " set top box ", d'Internet ou de la photo numérique. Depuis le début de l'année, ses ventes de moniteurs multimédias ont progressé de 50 %. Grâce à une stratégie de produits à fort contenu technologique, Advantech (700 personnes, 135 millions de dollars de ventes cette année) s'est fait une place de choix dans les micro-ordinateurs industriels, rivalisant avec des américains tels que National Instruments ou ICS. " En étant vigilants sur les coûts, nous parvenons à être 30 % moins chers que nos concurrents américains sans affecter nos marges. Ce qui permet de maintenir le financement de notre recherche-développement à 5 % de notre chiffre d'affaires ", explique Ke Cheng Liu, président d'Advantech. Pour avoir choisi d'emblée de se positionner sur le créneau des écrans plats pour l'informatique, CTX Optoelectronics (650 personnes, 100 millions de dollars de chiffre d'affaires) affiche une croissance annuelle de plus de 15 % et se lance dans la fabrication de masse. Grâce à l'ouverture d'une nouvelle usine (20 millions d'investissements), la société multipliera par trois sa production cettte année. 70 000 écrans LCD sortiront de ses chaînes, principalement destinés aux marchés américain et européen. Mais l'avenir de ces équipementiers passe aussi par une autre révolution. " Les Taiwanais savent produire ; il leur faut maintenant apprendre à vendre leurs marques ", analyse Tzy Po Wang. Car les grands donneurs d'ordres sont de plus en plus durs avec leurs fournisseurs. Et, surtout, la connaissance des marchés des technologies de l'information devient indispensable à la conception de produits électroniques rapidement commercialisables.

Vendre sous leur propre marque

Ce ne sera pas le moindre des challenges. Sampo Corp, par exemple, vend 85 % de sa production de moniteurs informatiques en OEM (onlu equipment manufacturing) - à de grands clients, comme Hewlett-Packard, DEC, Packard Bell, NEC -, et 80 % de ses télécopieurs - à Deutsche Telekom, Siemens ou Olivetti. Certains, comme Advantech, CTX Optoelectronics ou Gigabyte, ont déjà réussi à se faire un nom. Quatrième producteur taiwanais de cartes mères PC (derrière Acer, FIC et Asustek), Gigabyte vend 80 % de sa production (4 millions d'unités en 1998) sous sa propre marque. " Nous avons délibérément choisi cette stratégie dès la création de la compagnie, en 1986, car la production en OEM dégage de trop faibles marges ", explique Ben Chen, directeur du marketing de Gigabyte. Beaucoup ont essayé de lui emboîter le pas. Ainsi Acer, Umax ou Trend Micro ont tenté de lancer leurs marques sur le marché américain. Mais les succès restent limités, compte tenu des efforts à consentir auprès de grands réseaux de distribution, dans la logistique et les services après-vente.

Promouvoir les produits taiwanais dans le monde

Acer, le troisième producteur mondial de micro-ordinateurs, peine pour imposer sa marque sur le marché américain. Sa part de marché y a même reculé de 5,4 % à 3,2 % en trois ans, entraînant une perte de sa filiale américaine qui avoisinera les 80 millions de dollars en 1998. Ses responsables reconnaissent qu'il est difficile de détrôner Dell, Compaq ou IBM chez les grands distributeurs, même sur le créneau des micro-ordinateurs à moins de 1 000 dollars. Mais pas question d'abandonner pour autant ! Les responsables taiwanais sont convaincus que l'avenir de l'électronique de l'Ile passe par une meilleure notoriété des produits. Le Cetra, organisme dépendant du ministère du Commerce, a lancé une grande campagne, baptisée Innovalue, pour promouvoir les produits de l'Ile dans le monde. Mais, pour la plupart des entreprises, qui sont des PME, le chemin risque d'être encore long... De notre envoyé spécial à Taiwan,



DES SECTEURS PRIORITAIRES POUR LA RECHERCHE

L'intensification de l'effort de recherche-développement n'est pas le moindre des challenges de l'électronique de l'Ile. D'autant plus que le secteur est principalement constitué de PME, aux moyens limités. Difficile, pour elles, de rivaliser avec les grands concurrents mondiaux. TSMC, le champion national des puces, affiche un budget de recherche-développement annuel représentant seulement deux mois de dépenses d'Intel !

L'Itri (Industrial Technology Research Institute), financé par le gouvernement (60 %) et par les industriels (40 %) sous la forme de contrats, s'est fixé des priorités.

En 1998, 90 millions de dollars ont ainsi été consacrés à la conception, aux processus de fabrication et de packaging des semi-conducteurs, ainsi qu'aux écrans plats (LCD, plasma, matériaux organiques). " Nous collaborons avec neuf industriels du semi-conducteur, et nous avons déjà réalisé des transferts de technologies de packaging à cinq sociétés ", précise Genda J. Hu.

L'autre grand axe d'efforts concerne les logiciels. Les Pouvoirs publics se sont fixé l'objectif de porter à 30 000 le nombre des ingénieurs de software d'ici à trois ans.



DE SOLIDES POSITIONS INDUSTRIELLES...

Troisième producteur mondial d'équipements électroniques, avec 36 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 1997 et 5 200 entreprises. Premier fabricant mondial de moniteurs informatiques, de cartes mères de PC, de claviers, de souris, d'alimentations à découpage, de scanners de bureau et portables, de modems. Quatrième rang mondial dans les semi-conducteurs, avec 9 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 1997. 28 % des exportations taiwanaises réalisées dans l'électronique.

MAIS LES MENACES SE PRECISENT...

Pression continuelle sur les prix des équipements électroniques et des circuits intégrés. Augmentation du coût du travail, compte tenu de la progression du niveau de vie taïwanais. Future concurrence des pays asiatiques (Chine, Philippines, Malaisie...), où les industriels taïwanais ont déjà délocalisé. Incertitudes sur les marchés de l'exportation, notamment l'évolution aux Etats-Unis et en Europe.

ET DE NOUVELLES STRATEGIES S'IMPOSENT

Evoluer vers des produits à forte valeur ajoutée. Intensifier l'effort de recherche-développement dans des domaines stratégiques comme les semi-conducteurs, les écrans plats, les composants optoélectroniques. Acquérir des technologies grâce à des coopérations avec des sociétés étrangères. Commercialiser les produits finis sous des marques pro es.

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