L’industrie est plus grande que ses usines

Être industriel aujourd’hui, ce n’est plus aligner le plus de sites de production possible. C’est cultiver un certain état d’esprit dans la conduite des affaires. Toute activité qui exige standardisation, innovation et investissement peut être rangée dans ce secteur.

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L’industrie est plus grande que ses usines

L’industrie? C’est une image d’Épinal. Une photographie jaunie sur laquelle se dressent des usines et des machines, des cheminées et des fumées. On y devine des odeurs et des bruits métalliques. On y voit des ouvriers et des contremaîtres… Depuis qu’elle a vu le jour au XIXe siècle, l’industrie c’est tout cela : des sites de production, des technologies, des hommes… et encore trop peu de femmes. Mais si l’on veut être complet, on ne peut s’arrêter à cette trop courte description. Depuis un siècle, une quantité de métiers sont venus grossir les rangs de la communauté de l’industrie. Des ingénieristes, des chercheurs, des consultants en ressources humaines ou en organisation, des publicitaires, des logisticiens, des pourvoyeurs de services informatiques, des médias (comme "L’Usine Nouvelle"), des centres de formation, des écoles d’ingénieurs vivent pour et par l’industrie.

Combat d’arrière-garde

Cantonner ce secteur aux lignes de production serait à la fois anachronique et injuste. Qu’on le veuille ou non, l’industrie est beaucoup plus grande que ses usines. Ce n’est pas simplement une formule, mais une réalité qui, au passage, tord - un peu - le cou à l’idée de désindustrialisation. Comme le dit l’économiste Jean-Louis Levet, si l’industrie manufacturière a perdu 1,9 million d’emplois entre 1980 et 2007, ce n’est pas seulement à force de délocalisations. C’est aussi parce qu’elle a externalisé des fonctions supports. Ainsi, 500 000 emplois industriels auraient été, non pas perdus, mais déplacés vers d’autres entreprises dites "de services". Depuis trente ans, nous avons assisté à la mise en place d’un nouvel écosystème industriel. Un nouveau partage des tâches s’est dessiné, à la fois aux niveaux sectoriel et géographique. Mais cette représentation large de ce qui fait l’industrie peine à s’imposer. Pour le grand public et les politiques, ce secteur est encore majoritairement constitué d’usines. Conséquence: lorsque l’on parle de réindustrialisation ou de redressement productif, on commence par élever les digues pour éviter que nos vieux sites de production ne disparaissent. Ces combats sont parfois justifiés. Ils sont le plus souvent d’arrière-garde.

Sans minorer les drames humains que recèlent ces fermetures de sites, il faut accepter que l’avenir de notre tissu industriel ne se joue plus à l’ombre d’une forêt de raffineries, de sites d’assemblage d’automobiles et de hauts-fourneaux. Notre futur est ailleurs. Il y a cent vingt ans, lorsque "L’Usine" (pas encore "Nouvelle") a vu le jour, les start-up se dénichaient dans la sidérurgie, et la révolution technologique en cours était celle de la mécanique. Aujourd’hui, les jeunes pousses se dénichent dans le secteur d’internet et surfent sur le numérique. C’est dans le creuset de cette révolution technologique ("industrielle" affirme même Jeremy Rifkin) que nous devons envisager l’avenir de nos usines. Et si certains pensent que cela revient à se fabriquer des lendemains dématérialisés, ils se trompent.

Oui, les supports changent. Oui, le papier n’aura peut-être plus la position dominante qu’il occupait au siècle dernier. Mais, derrière ces destructions de valeur, de nouvelles opportunités émergent. On rangeait hier nos documents dans des classeurs, des armoires ou des dossiers? On le fera demain dans des "devices" (ordinateurs, tablettes, smartphones…). On bâtissait des usines géantes, des cathédrales ouvrières? On fait pousser dorénavant des datacenters pour y stocker nos données, et des manufactures, plus modestes, émergent grâce à la technologie d’impression 3D. "En France, l’industrie numérique représente 1,5 million d’emplois, dont 750 000 créés au cours des quinze dernières années. La seule différence avec l’industrie traditionnelle, c’est que nous produisons de “l’immatériel”et du coup les Français, plus particulièrement les politiques, ont plus de mal à nous percevoir comme telle", se plaît à rappeler Guy Mamou-Mani, le président du Syntec numérique, fervent défenseur de cette néo-industrie.

La bascule n’est pas simple à réaliser. Ce qui émerge, c’est une nouvelle supply-chain. Du fournisseur au distributeur, tout le monde est concerné par la numérisation de notre société. Les lieux de la création de richesse changent. La valeur ajoutée se produisait à la chaîne en transformant de la matière brute en objet. Elle se conçoit à présent dans l’immatériel. L’industrie créait le service. C’est maintenant le service qui exige de l’industrie. Que serait Google sans les câbles posés par Alcatel-Lucent ou eBay sans la force de frappe de logisticiens professionnels ?

Toutes les entreprises vont être amenées à revoir leur chaîne de valeur et leur business model. Finalement, qui pourra être encore appelé "industriel" demain ? Comme le disait Gilles Leblanc, ancien économiste de l’école des Mines de Paris, dans une note réalisée pour la Datar: l’industrie, hier, c’était un territoire. C’est devenu un état d’esprit. "L’industrie n’est plus un secteur, mais une attitude, une vision de l’entreprise et de la manière de piloter une entreprise. Toute activité impliquant standardisation, innovation et investissement range l’entreprise dans une logique industrielle", écrivait-il l’an passé. Avec une telle clé de lecture, même votre coiffeur peut être un industriel qui s’ignore…

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