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L'HORLOGERIE RATTRAPE LE TEMPS PERDU

Publié le

Enquête Portée par Pequignet et L.Leroy, deux manufactures de montres mécaniques de luxe, la filière horlogère renaît. Mais elle doit fidéliser sa main-d'oeuvre et reconstituer son tissu de sous-traitants.

Les entreprises citées

Enfin le renouveau ? L'horlogerie franc-comtoise, qui connut son heure de gloire jusqu'au début des années 1970, semble bien partie pour vivre une seconde jeunesse. Employant environ 2 000 salariés, elle concentre les trois quarts du secteur en France. Avec Pequignet et L.Leroy, elle possède, depuis peu, deux authentiques manufactures implantées aux deux extrémités de la région.

Lorsqu'il reprend, en 2004, la prestigieuse maison Émile Pequignet à Morteau (Doubs), Didier Leibundgut, petit-fils et fils d'horloger, n'a qu'une idée en tête : créer sa propre manufacture. « Ne peuvent porter ce nom que les entreprises horlogères qui maîtrisent le coeur d'une montre, c'est-à-dire la mécanique du mouvement ou calibre », rappelle-t-il. Pour parvenir à ses fins, il a travaillé près de cinq ans, avec deux ingénieurs. Il refuse aujourd'hui de révéler le moindre chiffre concernant les sommes investies, notamment le coût de la R et D. Il faut se renseigner auprès du conseil régional de Franche-Comté et de la banque Oséo pour découvrir les versements consentis à Pequignet : 1,32 million d'euros d'avances remboursables pour deux programmes de recherche d'un montant de 3,1 millions, au titre des aides à l'innovation.

Pequignet a conçu un mouvement de montre qui totalise neuf brevets mondiaux et donne des montres à multiples complications [fonctions supplémentaires, ndlr], fabriquées à partir de 318 composants. Magnifiquement hébergée dans des locaux de 1 200 mètres carrés depuis mars 2011, l'entreprise compte actuellement 48 salariés. Elle commercialise trois collections dans le réseau traditionnel des bijoutiers horlogers joailliers de grand standing. D'ici à cinq ans, elle vise 200 millions d'euros de chiffre d'affaires, soit 1 % du marché mondial de la montre mécanique. Didier Leibundgut projette de multiplier les filiales de commercialisation à l'étranger, comme celle exploitée au Japon depuis trois ans. « Je tire mon chapeau à Didier Liebundgut, car ce qu'il a fait est très fort, vraiment très fort », souligne Laurent Dodane, figure emblématique de l'horlogerie bisontine. Ce dernier a longtemps dirigé l'entreprise familiale qui portait son nom jusqu'à ce qu'elle s'arrête en 1995. En 2001, il a aidé ses fils Laurent et Cédric à monter la société Anode (600 000 euros de chiffre d'affaires, 5 salariés), située à Châtillon-le-Duc, près de Besançon (Doubs). Celle-ci met au point et réalise, à partir de son propre mouvement, des chronographes de bord pour les forces aériennes internationales. L'entreprise en décline aussi des versions pour les passionnés d'aviation.

Peu de fabricants de composants

Fin décembre 2010, l'autre événement qui a réveillé l'horlogerie franc-comtoise est la réimplantation à Besançon du siège social de la manufacture L.Leroy (3 millions d'euros de chiffre d'affaires et le triple attendu en 2012, 40 salariés). C'est l'oeuvre de Miguel Rodriguez, le patron de Festina, qui a personnellement racheté cette maison d'excellence, conceptrice en 1900 de la montre la plus compliquée au monde : la Leroy 01, chef-d'oeuvre technologique exposé au Palais Granvelle, le musée du Temps à Besançon. L'homme a investi plusieurs dizaines de millions d'euros en six ans pour relancer l'horloger attitré de Napoléon, la reine Victoria, Chopin, Proust ou encore Roosevelt. Doté de trois sites (dont deux en Suisse), le manufacturier veut sortir 250 pièces par an. La distribution sera assurée par un ou deux points de vente par pays, comme la célèbre maison Dubail, place Vendôme à Paris. « Pour fortifier notre développement dans les cinq ans, nous allons recruter 40 à 50 horlogers sur Besançon », indique Guillaume Tripet, le directeur général de L.Leroy. Ils seront placés sous la responsabilité de Bruno Laville, l'un des maîtres horlogers les plus talentueux d'Europe, qui a inventé un module chronographe mono-poussoir capable de centraliser toutes les commandes d'une montre.

Cette renaissance de la montre de luxe française fait des émules. Sous-traitant en horlogerie et joaillerie, Atelier Muller (3 millions d'euros de chiffre d'affaires, 12 salariés), à Besançon, relance depuis six mois deux marques sous ses couleurs : M. Benjamin et Damoiselle D. « Nous visons une production de 500 unités par an. Nous allons embaucher de 5 à 8 salariés de plus », indique Jean Muller. Ce designer, formé aux Beaux-Arts et ancien de chez Yema, imagine et assemble des pièces serties d'or et de diamants qui font rêver. « Toutes ces initiatives ne recréent toutefois pas une filière complète », constate, lucide, Laurent Dodane. Pour renouer avec le succès, l'horlogerie franc-comtoise devra s'appuyer sur un tissu de fabricants de composants qui fait aujourd'hui défaut. Hormis Cheval Frères (traitement de surface, remontoirs et finition), à Besançon, FM Industries (boîtes et bracelets métalliques), à Vercel, dont ce n'est pas l'activité principale, subsiste La Pratique, à Morteau. Ce fabricant d'aiguilles (2 millions d'euros de chiffre d'affaires, 40 salariés) a failli disparaître lors de la crise de 2009-2010. « La passion nous a fait tenir. La conjoncture actuelle est beaucoup plus favorable. Nous retrouvons un bon niveau de commandes », assure Gilles Buliard, le gérant.

Pourtant, « bon nombre d'entreprises spécialisées dans les microtechniques, la micromécanique notamment, pourraient sans doute régénérer ce tissu », note Anne Falga, de l'Agence régionale de développement (ARD) de Franche-Comté, qui s'occupe de la promotion des métiers du luxe et de la précision en lien avec l'association Lux et Tech et le pôle des Microtechniques. À l'exemple de la société Créatech installée dans ses tout nouveaux locaux à Besançon. Elle boucle un investissement de 1,8 million d'euros pour exploiter un parc de quatre centres d'usinage dédiés à l'industrialisation de pièces d'habillage à l'attention du secteur horloger, mais également du médical, par souci de diversification.

Une école d'ingénieurs dédiée

Autre problème touchant cette filière : la fuite des jeunes diplômés et des salariés qualifiés vers la Suisse toute proche, qui attire par sa devise forte et ses salaires de 20 à 40% plus attractifs. Cela assèche le marché de l'emploi régional. Pour preuve, le lycée horloger de Morteau, l'un des plus réputés de France, voit depuis longtemps ses futures promotions réservées par les horlogers suisses. L'École supérieure de mécaniques et des microtechniques (ENSMM) de Besançon a réagi en lançant, en 2010, une filière de formation d'ingénieurs par alternance, axée sur l'horlogerie. Un cursus de trois ans avec en fil rouge la création d'une montre de A à Z. La première promotion avait pour marraine Carole Forestier Kasapi, la responsable de la création des mouvements chez Cartier. Tout un symbole. « Nous reconstruisons un savoir et j'espère que sur dix ingénieurs formés chez nous, trois ou quatre voudront rester dans la région », explique Guy Monteil, le directeur du département de mécanique appliquée et des formations par alternance à l'ENSMM.

Car l'attrait d'une région passe par son image. La présence des services après-vente de très grandes marques - Swatch, Festina, Audemars Piguet et Breitling - a contribué à préserver la réputation horlogère de Besançon. Breitling, très discrètement installé depuis 1995 dans la pépinière d'entreprises de Palente, déménagera fin 2012 sur la technopole microtechnique et scientifique (Temis). L'investissement dépasse les 2,6 millions d'euros et offrira aux 48 horlogers réparateurs, qui traitent chaque mois 1 200 montres en provenance de France, d'Europe du Nord et d'Angleterre, un plus grand confort de travail. « Nous formons également les horlogers revendeurs de nos gammes pour la France et le Benelux », précise Jean Kallmann, le directeur de Breitling Service. De son côté, Festina développe localement trois activités : un service après-vente (20 horlogers), une force commerciale (28 personnes) et une plate-forme nationale de distribution (12 salariés). À partir de ce centre névralgique, opérationnel depuis 2000, l'entreprise vend environ un million d'unités par an et en répare 400 chaque jour.

« Il faudrait créer un label Besançon France »

PHILIPPE LEBRU, dirigeant d'Utinam Besançon, qui signe la monumentale horloge de la nouvelle gare TGV de Besançon.

Comment vous positionnez-vous au sein de la filière horlogère comtoise ? Je suis un peu décalé et me considère comme un explorateur de temps avec des conceptions très personnelles. Je revisite ainsi les horloges comtoises et lance des séries de montres très limitées, dont certaines empruntent des matériaux rares comme des spécimens de météorites. Ce parti pris créatif m'offre aussi l'opportunité de fabriquer l'horloge monumentale de la gare TGV de Besançon après avoir fait celle qui orne le musée local des Beaux-Arts. Elle mesure 6 mètres de haut, pèse 5 tonnes et coûte 300 000 euros, en partie financés par du mécénat. Cette réalisation veut marier les savoir-faire locaux : les rames TGV, qui sortent des ateliers belfortins d'Alstom, et l'horlogerie, symbole de la capitale franc-comtoise. Pensez-vous possible un nouveau développement de l'horlogerie franc-comtoise ? Pour les fabrications très haut de gamme, la marche en avant est relancée, mais cela ne constitue pas une filière. Il faudrait pouvoir aborder le marché du moyen de gamme et ce sera très difficile car on manque de fabricants de composants comme de cadraniers. En outre, nos frontières sont des passoires, notamment pour les productions chinoises qui deviennent françaises une fois assemblées chez nous. L'idée de créer, à l'image du « Swiss made », un label « Besançon France » me paraît nécessaire, de même que de réimplanter une école horlogère à Besançon.

Grande et petite histoire des « maîtres du temps »

En 1685, la révocation définitive de l'Édit de Nantes sonne le glas de l'horlogerie française, « métier du Roy » exercé en grande majorité par des Huguenots, très présents dans la région de Blois (Loir-et-Cher). Lorsqu'ils quittent la France, ces derniers s'installent surtout à Genève et dans le massif jurassien. L'horlogerie apparaît en Franche-Comté à la fin du XVIIIe siècle. C'est celle des « petits paniers », activité hivernale d'appoint pour les paysans confrontés à une longue saison et des chemins peu praticables. Ils fabriquent à domicile des pièces puis les livrent en Suisse à des « établisseurs » qui les assemblent et les vendent. Les premières fermes-ateliers voient le jour au milieu du XIXe siècle et fournissent les établissements suisses du Locle, de la Chaux-de-Fonds, mais aussi en France, ceux du Val de Morteau où l'on dénombre en 1880 jusqu'à 2 300 horlogers. Le secteur se développe en parallèle à Besançon avec la Manufacture française d'horlogerie et l'installation d'un observatoire en 1882. Au début du XXe siècle apparaît la manufacture Lip (1905), qui sort la première montre électrique au monde en 1952. Entre temps, la montre-bracelet supplante la montre à gousset pour les besoins de la guerre de 1914-1918 et ce, afin de mieux synchroniser les attaques. Commercialisée en gros volumes et à bas prix par les Américains et les Japonais, la montre à quartz signe la fin de l'horlogerie franc-comtoise dans les années 1970. De leur côté, les horlogers suisses se spécialisent dans la montre mécanique et en font progressivement un métier d'art florissant qui, s'il pèse actuellement moins de 1 % du marché mondial, représente 40 % de sa valeur. Sources : Drire de Franche-Comté et Pequignet

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