Transports

L'Europe se construira aussi par son industrie, selon Antoine Veil

, , ,

Publié le

Tribune Fort de son expérience à la tête de Matra Transport dans les années 80, Antoine Veil revient dans cette tribune sur la nécessité de continuer à développer des partenariats industriels au-delà des frontières. Mari de Simone Veil, l’homme a œuvré en qualité de haut fonctionnaire pour le dynamisme des relations franco-allemandes.

L'Europe se construira aussi par son industrie, selon Antoine Veil © aleske - Flickr - C.C.

A l'heure où certains choix semblent remis en cause, où l'Europe économique et financière est agitée de soubresauts, où les théories affrontent les réalités, il est bon de revenir à certains fondamentaux structurants et constructifs. Je reste convaincu, et je ne suis pas le seul, que la France n'a d'avenir que dans une dimension européenne et que l'Europe n'a de crédibilité qu'adossée à un solide socle franco-allemand.

Je crois par ailleurs en la vertu de l'exemple, c'est pourquoi je souhaite partager avec vous celui d'une réussite industrielle franco-allemande. Il y en a plus qu'on ne le croit, moins qu'il conviendrait. Celle-ci est une parfaite illustration de ce que nous sommes capables de construire en Europe quand nous le voulons.

Cette aventure industrielle est celle de la prééminence franco-allemande dans le domaine des métros automatiques. Voilà un sujet que je connais de longue date, ayant été en 1984 Président de Matra Transport, la filiale du groupe Matra spécialisée dans ce domaine. L'histoire est belle, et ses grandes lignes méritent d'être rappelées. Elles ont valeur d'exemple.

Le premier métro automatique dans une agglomération urbaine est né à Lille en 1983. Il est le fruit de la rencontre entre un universitaire inspiré, le Professeur Gabillard, un industriel volontaire, Jean-Luc Lagardère, et un élu local déterminé, le Sénateur-Maire de Lomme, Arthur Notebart. Le premier avait un rêve, partagé avec ses étudiants de l'Université de Lille, le second avait une ambition industrielle et une vraie vision entrepreneuriale, le troisième avait des convictions d'aménagement du territoire.

Ce rêve, c'était celui de relier Villeneuve-d'Ascq à Lille par un métro entièrement automatique. Nous étions à la fin des années 70, l'An 2000 avec son cortège de technologies, de voitures volantes et de trains circulant à la vitesse des avions paraissait encore éloigné et vous reconnaitrez avec moi ce que vouloir construire un métro sans conducteur pouvait avoir de futuriste à l'époque. Avec l'appui industriel des ingénieurs de Matra Transport, ce métro a vu le jour en 1983. Il a été baptisé VAL, des initiales des deux villes reliées et il fonctionne toujours, à la plus grande satisfaction des habitants et des élus.

Une vraie réussite industrielle

Mais ce rêve vécu ne devait pas en rester là. C'est ici que l'industrie prend le relais de la recherche pure. Matra Transport a su développer cette technologie des métros automatiques. D'autres lignes de VAL (devenu Véhicule Automatique Léger) ont vu le jour en France : une deuxième ligne à Lille, une première ligne à Toulouse, Orlyval à l'aéroport de Paris Orly mais aussi à l'étranger (Chicago, Jacksonville et Taipeh). Développer et diversifier, car les ingénieurs de Matra ont initié le développement d'une gamme d'automatismes d'aide à la conduite pour les métros qui a permis de répondre aux besoins des exploitants de grandes métropoles comme Paris, Hong Kong ou Rio de Janeiro.

Et le franco-allemand dans tout ça ? Le voici par le biais d'un rapprochement avec Siemens à la fin des années 90. Matra avait besoin de s'appuyer sur un groupe industriel fort et présent internationalement. Siemens, premier groupe européen de haute technologie et entreprise fondée sur une vraie culture d'innovation et d'excellence, souhaitait compléter sa gamme de solutions pour les villes par cette compétence pointue en matière de métros automatiques.

Qu'est-il advenu ? Une vraie réussite industrielle. Loin de rapatrier cette activité en Allemagne, de l'intégrer et de la dissoudre dans une organisation que d'aucuns pourraient imaginer à tort tentaculaire et impersonnelle, Siemens a fait le choix, comme souvent, de maintenir les compétences là où elles se trouvent, de les aider à grandir et de les promouvoir à l'international.

Le champion des automatismes pour métros

En quelques années, ce partenariat industriel a porté ses fruits. Les références VAL en France et à l'international se sont multipliées en même temps que ce métro révolutionnaire évoluait, se modernisant sans cesse : la première ligne du métro de Rennes, la deuxième ligne de Toulouse, les deux lignes de CDGVAL à l'aéroport de Paris Charles de Gaulle, la première ligne du métro de Turin et, dans quelques jours, une première ligne en Corée. La gamme de produits s'est étoffée. Une nouvelle génération de métro automatique a vu le jour avec le Cityval, déjà choisi par Rennes Métropole pour sa deuxième ligne de métro.

Mais le partenariat franco-allemand n'en est pas resté là. Siemens a fait de la France son Centre mondial de compétences pour les métros automatiques, basé à Lille et à Châtillon, en région parisienne. Siemens est devenu, grâce aux compétences françaises, le champion des automatismes pour métros, enchaînant des premières mondiales, qui sont de véritables exploits industriels.

Deux exemples parmi d'autres : après avoir réussi à moderniser à New York une ligne en exploitation 24 h sur 24 sans en perturber le fonctionnement, Siemens réalise aujourd'hui l'automatisation intégrale progressive de la ligne 1 du métro parisien, une prouesse technologique qui fait la fierté de la RATP dont cette ligne, qui transporte plus de 725 000 passagers par jour, est devenue une vitrine internationale du savoir-faire français. Franco-allemand pour être précis.

Siemens a su ainsi maintenir ce savoir-faire en France mais aussi le développer et le promouvoir dans le monde, s'appuyant sur la force d'une présence dans 190 pays. Siemens a su également faire appel au tissu des PME françaises, nombreuses à contribuer aux activités du groupe dans notre pays. Ces PME, Siemens les a souvent aidées à grandir et les a emmenées à l'international partager ses succès industriels.

C'est une belle histoire en vérité. Mais quand je lis qu'une grande agglomération du Nord de la France a récemment tourné le dos à cette compétence unique au monde pour faire un choix qui se donne une image franco-française, je me dis que nous laissons passer, ici encore, une chance formidable de renforcer nos atouts européens.

Comment peut-on croire un seul instant que ce soit par un repli nationaliste que la France puisse faire sa place dans l'Europe ? Une fois de plus, j'ai la désagréable impression que l'on privilégie le court terme, alors que le développement industriel de la France, en particulier dans cette période de crise économique majeure, doit embrasser le cadre européen - lequel ne peut se construire et se développer qu’à partir d’un couple franco-allemand solidaire et renforcé.

Antoine Veil, consultant et ancien haut fonctionnaire

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte