[L'entretien managament] "Peut-on demander aux autres d’agir à partir de notions incomplètement pensées ?" s'interroge Bertrand Ballarin

Ancien cadre dirigeant d'un groupe du CAC 40, Bertrand Ballarin anime des ateliers philosophique au sein de "Sur les épaules des géants" qu'il a par ailleurs co-fondé. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, il témoigne de l'apport probable de la philosophe au bien manager, en réintroduisant un mot oublié, sûrement désuet aux yeux de certains : la sagesse. L'homme d'entreprise ou le militaire qu'il fut a toujours été un homme de réflexion. 

Partager
[L'entretien managament]
Quand a-t-on vraiment réfléchi au sens philosophique du terme, pour la dernière fois dans cette salle ? Pour Bertrand Ballarin, ce serait pourtant plus qu'utile.

L’Usine Nouvelle. - Pourquoi après avoir été à la tête des relations sociales d’un grand groupe animer des formations à la philosophie au sein de Sur les épaules des géants ?

Bertrand Ballarin : Plutôt que de formation à la philosophie, je parlerais de pratique d’une posture philosophique. Je me méfie par-dessus tout de la pensée prête à l’emploi qu’on trouve trop souvent dans la littérature managériale. Ce qui m’intéresse avant tout c’est la réflexion libre (pour autant que cela ait un sens…), c’est l’aptitude à construire ses opinions soi-même. C’est un paradoxe qui me frappe : à une époque où on parle en permanence de libertés, les personnes renoncent trop souvent à la liberté de penser par elles-mêmes, comme si cette liberté devait se réduire à celle d’élire ses opinions plutôt que de les former. C'est cela qui m’intéresse, aider les autres à mieux résister aux influences.

Avez-vous au cours de votre carrière trouvé que la philosophie n’avait pas une place suffisante dans le monde professionnel ?

J’ai souvent regretté l’anti-intellectualisme qui règne dans le monde professionnel. On finit par penser à partir de mots clés, sans jamais réfléchir aux notions auxquelles ils renvoient. On répète culture, valeurs, engagement ou bienveillance, on met des milliers de personnes en mouvement à partir de ces mots là, mais on ne prend pas le temps de réfléchir à ce qu’ils veulent VRAIMENT dire.

C’est une expérience que j’ai faite et que vos lecteurs peuvent faire. Lors d’une réunion, demandez “pourquoi utilisez-vous tel mot plutôt que tel autre ? “ « Qu’entendez-vous par valeurs ? » Les trois quarts du temps, vous n’aurez pas de réponse. Je trouve ça particulièrement inquiétant s’agissant de managers (ou de tout type de personne responsable d’autrui). Peut-on demander aux autres d’agir à partir de notions incomplètement pensées ?

Il faut retrouver le chemin du raisonnement personnel, pour muscler sa capacité à penser

Est-ce la demande des gens qui viennent à ces ateliers ?

Je suppose que leurs motivations sont multiples. Mais ce que je crois percevoir, c’est que les gens réfléchissent sur ce qu’il faut faire pour atteindre un objectif, mais qu’ils n’ont que peu ou pas de temps pour penser à l’amont et à l’aval de l’objet de leur réflexion, généralement très concret, voire technique. C’est pour cela que je crois qu’il faut retrouver le chemin du raisonnement personnel, pour muscler sa capacité à penser. Pour cela, il n’est pas nécessaire de devenir philosophe, sachant qu’il s’agit d’une espèce rare et qu’on ne voit pas de raison de la multiplier à l’infini. Des gens très simples ont parfois (souvent ?) une posture beaucoup plus sage, mesurée, que des gens plus instruits. C’est cette posture qui me paraît importante

Le temps nécessaire à ce pas de côté n’a-t-il pas disparu dans les entreprises ?

Dans le monde de l’entreprise, tout le monde se plaint de la vitesse du changement, de l’accélération. Ce qui est frappant c’est qu’on lance parfois des projets parce qu’on croit que ne pas être engagé dans un processus de transformation, c’est stagner. Pire, il arrive qu’on lance un nouveau projet, une réorganisation, sans prendre le temps de finir le projet précédent. On fait, on défait, on refait… Sans jamais complètement penser les raisons de ce qu’on fait ni ce que fera ce qu’on fait, au-delà d’un objectif factuel de court terme. Comme si le plan d’action se suffisait à lui-même. C’est qu’on en perd, du temps, et qu’on en fait perdre aux autres…

Qu’apporterait une démarche plus philosophique ?

Au cœur de mes préoccupations, se trouve la question de la sagesse, de ce qui est sage, rapporté à la considération de ce que c’est qu’être homme. L’Humanité a perdu conscience du fait qu’il y a un décalage croissant, exponentiel entre la puissance que nous avons acquise et ce qu’il serait raisonnable de faire pour ne pas nous égarer et égarer les autres dans notre être. Ou plutôt, on le sait trop bien, et depuis longtemps (relisez Bernanos et, plus près de nous, Jonas), mais on se perd en querelles politiques là où la réponse est d’ordre philosophique.

Quels auteurs étudie-t-on si on vous rejoint ? Pour le dire de façon taquine, faites-vous lire Marx à vos “étudiants” ?

Je défends la pensée libre, alors je suis favorable à la diversité des sources, aussi bien Marx que Tocqueville, Zweig que Zola et Bernanos ou encore, pour citer des contemporains, Castoriadis que Pierre Rosanvallon, Pierre Manent ou Marcel Gauchet. Pour tout vous dire, ce n’est pas Marx qui choque notre public. J’ai senti davantage de réticence quand j’ai proposé un texte de Benoît XVI. Certains ont invoqué la laïcité notamment. Benoît XVI est un des penseurs les plus puissants de l’époque, et lui faire rencontrer Lévinas dans un même salon au titre de la « responsabilité pour l’autre » n’a rien à voir avec un quelconque prosélytisme. La liberté de penser implique aussi la recherche des plus belles sources !

Pour les gens qui vous rejoindraient, vous proposez un travail en groupe. C'est important de discuter ensemble les textes ?

C’est essentiel. L’approche se fait en trois temps. La lecture et le travail pour soi, en soi-même, du texte. Puis il faut le laisser travailler via un dialogue intérieur. Un texte résonne en soi. Enfin, il est important de se frotter à autrui, ce qui suscite d’autres interrogations, d’autres réponses. Notre pari est qu’à l’issue de ce travail répété, les participants à ses sessions auront acquis quelques réflexes. Si on ressort d’un salon en se disant que le vaisseau de nos opinions présente quelques voies d’eaux, c’est déjà bien… en période de Vendée Globe !

0 Commentaire

[L'entretien managament] "Peut-on demander aux autres d’agir à partir de notions incomplètement pensées ?" s'interroge Bertrand Ballarin

Tous les champs sont obligatoires

Votre email ne sera pas publié

Sujets associés

SUR LE MÊME SUJET

LES ÉVÉNEMENTS L’USINE NOUVELLE

LES PODCASTS

Le modèle coopératif façon Mondragon

Le modèle coopératif façon Mondragon

Nouveau

Dans ce nouvel épisode de La Fabrique, Nathan Mann nous dévoile les coulisses de son reportage au Pays basque espagnol. Il s'y est rendu pour nous faire découvrir Mondragon, la plus grande...

Écouter cet épisode

Vendre la Joconde, chiche !

Vendre la Joconde, chiche !

Dans ce nouveau numéro du podcast Inspiration, Stéphane Distinguin, auteur de "Et si on vendait la Joconde" sorti ce 19 janvier 2022 aux éditions JC Lattés, répond aux questions...

Écouter cet épisode

Digital et médias, par Julie Manou-Mani

Digital et médias, par Julie Manou-Mani

Dans le podcast "Inspiration", Julie Manou Mani, journaliste et productrice, répond aux questions de Christophe Bys. Elle revient sur sa reconversion vers le journalisme après des études...

Écouter cet épisode

La recherche française est-elle vraiment à la traine ?

La recherche française est-elle vraiment à la traine ?

En 2020, année de la crise Covid, la recherche française aura été au centre de toutes les attentions. En cause, l'incapacité de la France à développer son propre vaccin....

Écouter cet épisode

Tous les podcasts

LES SERVICES DE L’USINE NOUVELLE

Trouvez les entreprises industrielles qui recrutent des talents

LE CNAM

Ingénieur chef de projet bâtiment H/F

LE CNAM - 18/01/2022 - CDD - PARIS

+ 550 offres d’emploi

Tout voir
Proposé par

ARTICLES LES PLUS LUS