"L’entreprise doit se démocratiser ou elle finira comme les régimes d’Europe de l’est" affirme Denis Pennel

Directeur général de la confédération internationale des services pour l’emploi (CIETT), Denis Pennel a décrypté les évolutions du travail de ce début de 21e siècle dans "Travailler pour soi", publié par les éditions du Seuil. Pour lui, c’est une véritable révolution qui s’amorce. Elle va bouleverser l’organisation du travail et obliger les entreprises à revoir en profondeur leur mode de fonctionnement.

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L'Usine Nouvelle - Selon vous, la révolution individualiste est aux portes de l’entreprise. De quoi s’agit-il ?

Denis Pennel - Alors que le chômage de masse est une préoccupation majeure, je considère que ce que nous vivons aujourd’hui est moins une crise de l’emploi qu’une révolution du travail. Si je peux me permettre une formulation un peu provocatrice, je dirais que le chômage est l’arbre qui cache la forêt des mutations en cours. Les évolutions que je décrypte dans mon livre sont déjà là. Une nouvelle réalité du travail est en cours, poussée par la montée de l’individualisme, qui est une donnée historique, qui a touché tous les pans de la société, hier la politique et la religion, demain le travail et l’entreprise. Si cela concerne les pays développés, les émergents ne sont pas en reste.

Je lisais récemment un article du Financial Times qui indiquait que les cadres chinois étaient de plus en plus exigeants vis-à-vis de leurs employeurs. Pour l’instant, cela ne concerne pas la main d’œuvre des gigantesques usines des industries manufacturières qui sont délocalisées en Asie. Le mouvement est donc temporel et concerne un nombre important de pays. Or, ce mouvement va avoir d’importantes conséquences. Car je partage l’analyse de Thomas Malone, un professeur de management. Pour lui, "la montée de la liberté au sein de l’entreprise constitue un changement aussi important pour le monde professionnel que celui de l’avènement de la démocratie pour la politique". Pour lui, les entreprises doivent se préparer à vivre ce qu’ont vécu les régimes communistes d’Europe de l’est.

Comment cette révolution se manifeste ?

Jusqu’à une date récente, les gens devaient s’adapter au travail. Aujourd’hui, ils veulent rester eux-mêmes au travail, d’où le titre du livre Travailler pour soi. Les entreprises vont devoir réussir à remettre l’individu au cœur du travail. Ce bouleversement est déjà visible chez les jeunes. Il a été rendu possible par les nouvelles technologies : on s’est libéré physiquement d’un lieu physique de travail. Travailler ce n’est plus aller dans un endroit, c’est avant tout une activité qui peut être accompli dans de nombreux endroits, en dehors des heures légales. Ce qui me frappe, c’est que le phénomène se diffuse très vite dans l’entreprise. Aujourd’hui, les ouvriers qui travaillent à la chaîne sont demandeurs d’horaires plus flexibles.

Une entreprise reste d’abord un collectif. Comment un collectif peut-il exister dans ces conditions ? N’y a-t-il pas un risque de coupure dans l’entreprise ?

C’est plus qu’une coupure, c’est en plusieurs petits morceaux que le travail se fragmente. La demande de travail à la carte, à géométrie variable est très forte. Regardez la diversité des contrats de travail en France. Cela répond à deux demandes. Certes les entreprises veulent davantage de flexibilité mais les salariés aussi. On assiste à l’émergence de travailleurs indépendants, d’auto entrepreneurs. C’est la grande révolution de demain. Bientôt le salariat n’aura plus la place centrale qu’il a aujourd’hui. Cela va obliger à repenser la sécurisation des parcours. Aux droits attachés à l’entreprise, il va falloir passer à des droits plus individuels, avec une séparation moins nette entre le statut de salarié et celui de travailleur indépendant.

A propos des managers, vous écrivez qu’ils devront demain être "au service de leurs équipes". Il s’agit d’un véritable basculement. Quels en sont les enjeux ?

La remise en cause de la relation salariale affecte le lien de subordination. L’acceptation d’obéir s’échangeait contre la sécurité. Aujourd’hui, les individus n’ont plus que les inconvénients car ils ont conscience que la stabilité à court voire à moyen terme n’existe plus. Le contrat est devenu léonin, on n’est plus dans du donnant donnant. Les entreprises vont devoir donner autre chose aux salariés qu’une sécurité qu’elles ne peuvent plus garantir.

En outre, les salariés demandent de plus en plus à revoir régulièrement l’accord, le temps du contrat signé une fois pour toutes est révolu. La relation de subordination comportait en effet une stabilité dans le temps et beaucoup d’affectif. A cela se substitue, une renégociation permanente de mini contrats à court terme avec des objectifs précis et une importance de la relation entre les personnes.

Les salariés les plus jeunes demandent de plus en plus à leurs managers de respecter leur autorité propre. L’avenir de la relation de travail c’est un travail de collaboration entre égaux, reposant sur un contrat basé sur des objectifs définis ensemble. L’autorité un peu paternaliste et incontestable n’est plus à l’ordre du jour.

Au-delà, quel rôle aura le manager demain ?

Son rôle va être central, il va devoir gérer la demande d’individualisation du travail, en maintenant une certaine cohésion. A lui de donner du sens, d’être visionnaire, de savoir motiver et d’être charismatique pour mobiliser et entraîner ses équipes.

Vous écrivez aussi que demain pour évaluer un salarié, on prendre en compte sa E-réputation. Pourquoi ?

Dans l’économie du savoir, la relation est essentielle. Elle importe au-delà de la seule compétence technique. De plus en plus, avoir un réseau au sein duquel on peut trouver la solution à un problème comptera davantage. Etre présent sur les réseaux sociaux est un indicateur de cette compétence.

C’est donc absurde de limiter l’accès aux réseaux ?

C’est agir comme les gouvernants de l’Union soviétique qui contrôlaient la télévision. Quand le satellite est arrivé, tout le monde a regardé les chaînes de l’Ouest. Les entreprises sont devant un véritable défi pour introduire de la démocratie en leur sein. Sinon elles risquent d’être dépassées très vite.

Google arrive souvent premier dans les classements des entreprises préférées des jeunes. Comment l’expliquez-vous ? Est-ce parce que l’entreprise californienne est à l’avant-garde des mutations dont vous parlez ?

Je crois que Google correspond plutôt bien à la nouvelle réalité du travail. Les locaux sont conviviaux, l’ambiance sympathique. L’organisation des bâtiments, la décoration évoque la maison, un lieu où on est bien. C’est tout sauf ces horribles open space qui sont pour moi l’incarnation de la déshumanisation au travail, des lieux où on veut standardiser les individus. A l’inverse, Google a pris acte de la diversité des talents qui le composent. Pour l’entreprise ce n’est pas un problème au contraire. Les salariés disposent de 20 % de leur temps pour développer des projets personnels.

Google a bien compris que cela lui profitait par ricochet. On est meilleur dans le travail quand on a pu développer un projet personnel. Parce que cela évite les frustrations du salarié et parce qu’il peut réutiliser au travail ce qu’il a appris dans ses projets. L’épanouissement au travail dans une économie hyper concurrentielle est un vrai plus. Cela participe d’une vraie politique de capital humain. C’est l’exact opposé des discours galvaudés par des entreprises qui le lundi parlent de développement des talents puis licencient le mardi.

Christophe Bys

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