"L’enjeu de la négociation emploi est de rendre le CDI plus attractif pour les employeurs"

Cécile Maillard ,

Publié le

Entretien Economiste du travail, professeur à Science Po (directeur du Laboratoire Interdisciplinaire d'Evaluation des Politiques Publiques), Etienne Wasmer est également membre du Conseil d’analyse économique (CAE) depuis novembre 2012. Ce spécialiste du marché européen du travail plaide pour une flexisécurité qui reposerait pour beaucoup sur la formation.

L’enjeu de la négociation emploi est de rendre le CDI plus attractif pour les employeurs © D.R.

Septième réunion, jeudi après-midi, entre organisations patronales et syndicales dans le cadre de la négociation sur la sécurisation de l’emploi. Point de blocage important : la taxation des contrats courts, souhaitée par les syndicats pour lutter contre la précarité, mais fermement refusée par le patronat, qui y voit une taxe de plus et une limitation à la souplesse dont les employeurs ont besoin.

Etienne Wasmer, économiste du travail, professeur et chercheur à Sciences Po, vient d’être nommé membre du Conseil d’analyse économique (CAE), qui conseille le premier ministre sur les grands enjeux économiques. Selon lui, la crispation des partenaires sociaux sur les contrats courts cache le véritable enjeu : la réforme des contrats à durée indéterminée (CDI).

L'Usine Nouvelle - Les organisations syndicales souhaitent taxer les contrats courts. Est-ce une bonne solution pour lutter contre la précarité ?
Etienne Wasmer - Dans beaucoup de pays européens, notamment la France, l’Italie, l’Espagne, on constate un dualisme du marché du travail. Alors que certains alternent contrats à durée déterminée (CDD) et périodes de chômage, les autres ont un emploi plus stable, mieux payé. Ce système est coûteux pour l’économie : les salariés les plus précaires sont mal formés ; les entreprises connaissent un gros turn over ; les salariés en contrats courts n’ont pas accès au logement et au crédit, ce qui ralentit l’économie.

Alors, on peut en effet envisager de rendre le CDD moins désirable, en le taxant, mais de façon modérée et en tenant compte de la spécificité des secteurs. Aux Etats-Unis, l’Experience rating module les cotisations des employeurs en fonction du nombre de personnes qu’ils envoient à l’assurance chômage, sur le principe du pollueur/payeur. Cela pénalise ceux qui abusent des contrats courts. Cette idée pourrait être déclinée en France sous la forme de la taxation des CDD ou d'allègements de charge des CDI.

Faut-il revoir les règles qui encadrent l’usage du CDD ?
On dispose de trois leviers : les cas où il peut s’appliquer, sa durée maximale, le nombre de renouvellements autorisés. Mais les entreprises peuvent toujours trouver des moyens de contourner les règles. Il faudrait alors des contrôles très stricts mais on ne peut pas non plus mettre un inspecteur derrière chaque DRH ! Certains proposent de supprimer le CDD, et de créer un contrat unique qui gommerait la différence entre contrats courts et contrats à durée indéterminée, en proposant des droits progressifs dans le temps. Mais je suis sceptique: les pays qui suppriment le CDD allongent en contrepartie la période d’essai du CDI, afin de pouvoir le rompre plus facilement. Du coup, cela ne règle pas le dualisme du marché du travail. En fait, toutes ces questions cachent le véritable enjeu, celui auquel on devrait s’attaquer : rendre le CDI plus attractif.

Pourquoi ne l’est-il pas ?
Après un certain temps, licencier est coûteux, pour un employeur. Encore plus quand il s’agit d’un plan social. De plus, ce licenciement est socialement coûteux : pour beaucoup de salariés, derrière le CDI, il y a le contrat implicite d’une durée d’emploi très longue, quasiment d’un emploi à vie. Pour ces raisons, l’employeur préfère recruter en CDD.

La seule solution est d’accepter la flexisécurité. On réforme le CDI, en réduisant la protection juridique qu’il assure au salarié, et en contrepartie, on lui propose une meilleure prise en charge par Pôle emploi en cas de perte d’emploi : une formation de qualité, une allocation chômage généreuse et dégressive, pour créer une forte incitation à accepter un autre emploi.

Comment réformer le CDI ? Jusqu’où aller ?
Mathilde Lemoine et moi avons proposé, dans un rapport remis au CAE en 2010, d’alléger dans certains cas les obligations de reclassement des entreprises en cas de plan de sauvegarde de l’emploi. Ces obligations, difficiles à évaluer à l’avance, sont une source d’incertitudes pour les grosses entreprises qui y sont soumises. Mieux vaut les alléger, et garantir à tous les salariés un certain niveau d’accompagnement, afin que celui-ci ne dépende pas seulement du niveau de pression médiatique sur la direction locale…

Ces obligations de reclassement ne seraient réduites que pour les entreprises qui auront formé correctement leurs salariés les années précédentes, y compris ceux en CDD ou en intérim. En 2007 et 2010, la cour de cassation a condamné des entreprises qui n’avaient pas formé plusieurs salariés pendant plus de 10 ans, voire 24 ans. C’est une bonne jurisprudence, qui oblige les employeurs à se soucier du long terme. C’est à l’entreprise de former sur la durée, alors que ce n’est pas son rôle de reclasser. L’entreprise qui forme, qui a une vision de long terme, serait alors récompensée en cas de restructuration. Elle pourrait même bénéficier d’un allègement de charges si elle atteint un certain niveau de formation. Au lieu de lui faire porter le coût du licenciement à un moment où elle va mal, on récompenserait celle qui a été vertueuse en mutualisant la prise en charge de ses salariés.

En facilitant les licenciements, ne risque-t-on pas d’aggraver la situation de l’emploi ?
Supprimer certains droits des salariés entraîne, dans un premier temps, une augmentation du chômage, puisqu’il est plus simple de licencier. Mais certaines études ont montré des effets induits positifs, notamment sur les petites entreprises, qui osent enfin embaucher. Cette politique est aussi favorable à certaines catégories de salariés, comme les jeunes ou les moins qualifiés. Embaucher quelqu’un qui est éloigné de l’emploi, c’est prendre un risque. Quand le régime est plus souple, on le prend plus facilement.

Propos recueillis par Cécile Maillard

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